Dossier : Adolescents en difficulté de lecture

" Attention livres !"

Une démarche pour proposer des idées à des ados qui n'aiment pas lire

Marie Guelpa,
Annie Vuillermoz.

La brochure

La bibliographie Attention livres se présente sous la forme d'une brochure de 64 pages entièrement imprimée en quadrichromie. Présentés un par page, les livres proposés sont répartis en 7 chapitres :

  • Branché
  • T'as quoi dans la tête ?
  • Ils s'aiment
  • La vie côté face
  • La vie côté pile
  • Au-delà du réel
  • Histoires déjantées

A chaque fois on trouve un fac-similé de la couverture, un bref résumé de l'histoire, les personnages et les mots clés. La présentation insiste sur un point fort et propose des cousins : d'autres références en lien avec les jeux vidéo, le cinéma ou la musique. Chaque fois que c'était possible, on a reproduit la première page à lire, pour que le lecteur se fasse une idée de l'entrée en lecture.

Cette brochure est diffusée gratuitement dans le réseau des bibliothèques et dans les établissements de l'académie de Grenoble. Le document est également publié (avec une autre présentation) dans la revue Lire au lycée professionnel, n° 50. Il est en ligne sur le site du CRDP de Grenoble

http://www.crdp.ac-grenoble.fr/doc/litt_jeun/biblio/index.htm

La démarche

Ce travail est issu d'une démarche partenariale entre la Bibliothèque municipale de Grenoble et le CRDP de l'académie de Grenoble, avec le soutien du Pôle ressources littérature jeunesse et de la DRAC. Il a été réalisé dans la continuité d'une réflexion sur le rôle des bibliothèques et des CDI, sur la place et les enjeux de la " prescription ", (voir Lire au lycée professionnel, n° 47), sur la place de l'écrit dans notre société et les enjeux de l'acte de lire. Il s'agit d'un travail d'équipe avec des personnes issues de structures différentes, dans la durée (2 ans) et dans la confrontation des points de vue.

Cette brochure porte un titre provocateur : " Attention livres ! ", illustré par un panneau danger... Comme l'indique le sous-titre, il s'agit d'idées " pour des ados qui n'aiment pas lire ". Ceci est à entendre dans le double sens : d'une part des adolescents qui ne maitrisent pas les codes (qui ne savent pas), d'autre part ceux pour qui l'activité lecture est trop rébarbative (qui n'aiment pas, qui préfèrent d'autres activités). Elle vise un public final constitué d'ados faibles lecteurs, de 16-20 ans en moyenne (en LP, par exemple, la population s'étage de 15 à 22 ans). Il peut s'agir d'un public en difficulté scolaire ou sociale, ne bénéficiant souvent pas de prescripteur familial, mais pas forcément...

Notre objectif prioritaire est de permettre à des jeunes adultes en difficulté avec l'écrit d'aller vers une lecture autonome. Nous proposons donc des livres à lire seuls sans besoin de médiation. Nous sommes donc loin de la lecture scolaire ou littéraire... Cette bibliographie est rédigée pour être lue non seulement par les médiateurs et les prescripteurs, mais aussi par les jeunes eux-mêmes.

C'est donc un produit qui affirme sa différence : par son enjeu, par une certaine remise en question de nos certitudes et par son aspect physique.

Un enjeu démocratique

Notre démarche pragmatique part de constats très simples : beaucoup d'adolescents n'aiment pas lire, beaucoup n'aiment pas les livres (ce qui n'est pas tout à fait la même chose). Ils perçoivent le livre comme un objet inaccessible, compact, rébarbatif, comme un bloc venu d'une autre planète et ils s'excluent de cet univers.

Donner une autre image du livre est l'un des objectifs de cette bibliographie. Pour que les jeunes sortent du, " C'est pas pour moi ", nous avons choisi d'ancrer les titres dans le monde d'aujourd'hui, en n'ayant pas peur des livres médiatisés. Pour sortir du " J'y arrive pas ", nous n'avons pas craint de proposer des livres faciles.

Notre ambition est de réconcilier adolescents et livres, en cassant les images toutes faites : le livre n'est pas un ennemi, et de diversifier les accès à la lecture pour maintenir des liens avec un outil indispensable, la lecture.

Et si nous souhaitons changer l'image du livre, ce n'est pas pour faire monter les statistiques de prêt dans les bibliothèques ou dans les CDI, c'est tout simplement parce que la lecture est indispensable. Nous croyons que pouvoir lire est primordial pour trouver sa place dans notre société et qu'avoir accès au livre et à la lecture est un droit pour chacun. Nous pensons que c'est un outil de la lutte contre les exclusions.

Remise en question des certitudes

Nous avons remis en cause nos habitudes dans la façon d'aborder un livre et dans la manière de le présenter. Entre gens du livre, nous utilisons des concepts et des valeurs qui ne sont pas communément partagés, en tout cas pas par notre public cible. Surtout nous fonctionnons sur des connivences, avec des implicites, par exemple, lire, c'est bien, lire est un plaisir. Alors que pour les adolescents en question lire, c'est ringard, dépassé, c'est la prise de tête... Nous avons donc adopté une posture un peu différente de celle qu'on a sans même sans rendre compte.

Ces jeunes ne sont répertoriés dans aucune " case " car leurs compétences de lecture ne correspondent pas à leur âge. Il n'existe donc pas d'offre éditoriale pour eux. Il faut choisir dans une offre qui n'est pas délimitée... Or en ce domaine, choisir, c'est essayer... C'est-à-dire lire beaucoup de livres pour n'en retenir que quelques uns.

Ces jeunes n'ont pas les compétences pour lire des textes longs ou complexes, mais ils ne se sentent pas forcément concernés par les livres destinés aux lecteurs plus jeunes dont la présentation est parfois "bébé".

La première remise en cause a consisté pour nous à rejeter l'approche par genre : n'étant pas reconnue par les jeunes, elle n'est ni fonctionnelle ni opérante. On décide de travailler plutôt à partir des centres d'intérêt, donc des thèmes.

Des tests auprès des lecteurs

De cette volonté de ne pas penser à la place des jeunes ce qui est bon pour eux mais de chercher avec eux nous sommes passées presque naturellement à un échange avec eux. Ce qu'explique notre introduction :

" Quand nous avons eu fini notre première liste, nous avons fait une pile de tous les livres et l'avons proposée à des jeunes en leur disant : "Nous cherchons des idées pour des ados qui n'aiment pas lire. Que pensez-vous de nos choix ?" Nous les avons écouté exposer leur point de vue. Les échanges nous ont confirmé qu'un livre n'est pas bon en soi, que ce qui peut paraitre évident pour les gens du livre ne l'est pas forcément pour tout le monde ! Et nous avons repris notre liste, par exemple en enlevant les BD en noir et blanc (jugées trop intello) ou les albums jeunesse (perçus comme n'étant pas de vrais livres). "

Renvoyons le lecteur au compte rendu d'une telle séance (à l'EREA de Claix où nous avons proposé nos piles à des élèves de CAP) dans le n° 50 de cette revue. Retenons quelques propositions :

  1. Il est essentiel d'écouter ce que les jeunes ont à dire. C'est le seul moyen d'accéder à leurs propres représentations. Donc se taire...
  2. Même en difficulté, ces jeunes ont des compétences et sont capables de mettre en place des stratégies pour tirer des informations de l'objet qu'ils ont sous les yeux ou de ce que dit le médiateur.
  3. Comment aider ces jeunes à aller plus loin, à mieux s'approprier le livre ? En proposant l'apprentissage d'un geste simple : le feuilletage. Commencer par prendre le livre en main et le regarder sous toutes ses faces. Donner le vocabulaire : première et quatrième de couverture, dos. Puis l'ouvrir et le feuilleter. Cette approche est pratiquée dans les classes, mais sans doute pas assez. L'objectif serait d'amener le jeune à manipuler le livre pour qu'il devienne un objet familier.
  4. Proposer des séances de classement. On vient avec les livres et on demande aux élèves de les classer : pour toi, quels sont ceux qu'on pourrait mettre ensemble ? A tester, mais ce type de consigne pourrait amener à prendre d'autres indices (dans ou derrière le livre), à repérer des indications jusque-là négligées et à révéler d'autres représentations.
  5. N'oublions pas que tout notre savoir implicite sur le livre et le monde éditorial est en grande partie terra incognita pour ces jeunes. Voyons, à partir de ce qu'ils en savent, ce qu'ils pourraient en apprendre, pour améliorer estime de soi et compétences, et pour faciliter des transferts. La narration n'est pas un chemin obligé... La lecture de l'image devient un enjeu de plus en plus essentiel. Comment aider ces jeunes en difficulté à transférer leurs compétences ou à les optimiser dans la lecture de documents techniques ou le multimédia ?

Cette bibliographie devrait permettre d'ouvrir avec les jeunes des débats essentiels : qu'est-ce que lire ? à quoi ça sert ? pour quoi faire ? quelles raisons on a de lire ou de ne pas lire ? lire Toto en fait des kilos, est-ce vraiment lire ? lire est-ce seulement lire des livres ? ne pas aimer les romans, est-ce un problème ? etc. Le dessin de couverture - un panneau danger avec chutes de livres - ainsi que celui de la quatrième de couverture - des livres mis à la poubelle - devraient interpeller et permettre de déconstruire certaines idées toutes faites sur les livres et la lecture.

Un produit séduisant

Le soin mis à la présentation de cette bibliographie est en lui-même porteur de sens. Il nous fallait un objet flatteur et séduisant pour aborder un sujet délicat et souvent douloureux. La non-lecture des jeunes est un sujet sérieux, elle ne peut être placée au second plan ou balayée d'un revers de main ; cette question mérite beaucoup d'attention et de soin.

Pour traduire dans l'objet les objectifs affirmés nous avons longuement réfléchi à la présentation des notices. Il nous fallait abandonner nos tics de rédaction, refuser les envolées lyriques du genre " un livre incontournable, un livre dont vous ne sortirez pas indemne ". Il fallait être précis, utiliser un vocabulaire concret, éviter les tournures compliquées, chasser l'implicite.

Pour faciliter l'entrée dans les livres et guider les adolescents, nous fournissons plusieurs clés d'accès : un point fort est souligné, l'histoire est brièvement esquissée, les personnages sont clairement identifiés, des mots-clés sont attribués. Nous nous sommes inspirées des techniques de présentation utilisées dans des revues, des magazines ou des programmes télé.

Pour chaque livre nous proposons également des cousins. Nous matérialisons ainsi notre volonté d'ancrer le livre dans le monde d'aujourd'hui, en insérant les titres choisis dans un réseau multimédia. Nous mettons les livres en lien avec des films, des séries télévisées, des jeux vidéo, plus connus des jeunes. Nous avons ainsi constaté notre faible connaissance de tout un champ culturel. A méditer !

Saluons enfin l'implication du graphiste, partenaire essentiel qui s'est imprégné du sujet pour traduire visuellement les idées fortes du travail. A chaque page les livres sont mis en scène, enveloppés de couleurs, entrelacés dans des motifs variés, textes et images se faisant écho pour donner du livre une image attrayante. Soulignons que seul un investissement important a permis un tel résultat : du temps de travail fourni par les bibliothèques et le CRDP ; un budget suffisant pour une publication en quadrichromie.

Si cette bibliographie permet un tant soit peu de changer le regard que portent les adolescents sur le livre et la lecture, si elle aide les adolescents et les prescripteurs à s'interroger sur l'acte de lire, alors nous aurons avancé, ensemble.

" Attention, livres ! " Nous dédions cette bibliographie à tous ceux qui éprouvent du danger à fréquenter les livres, à ceux qui sont restés en dehors de la lecture, et aussi à ceux qui sont dedans, pour qu'ils n'oublient pas qu'il y a un dehors...

Lire au lycée professionnel, n°51, page 31 (06/2006)

Lire au lycée professionnel - " Attention livres !"