Dossier : Adolescents en difficulté de lecture

Les livres qui ont une chance d'être lus

Véronique-Marie Lombard

C'est un fait. Les ados empruntent peu ou pas de fictions. On dit qu'ils n'aiment pas lire. S'ils étaient seulement endormis... En période de mue, leur appétence à lire est mise en sommeil. Le fuseau qui les transperce et qui les coupe du monde de la lecture intime, c'est l'état d'adolescent. Ils sont retirés dans leur forêt de musiques, de vidéo, de copains, de bruit, de conquête et ils attendent une transfusion d'imaginaire pour les réveiller. Beaucoup de nos concitoyens sont aussi prisonniers des bois du non-songe, si l'on en croit les statistiques, 37% des francais n'ayant pas ouvert un livre dans l'année 2004. (François BARBOUSE, L'édition en question, dans Bourgogne Côté Livre publié par le CRL Bourgogne, juin 2005, 5 euros.)

Des titres incontournables

Voici des livres dévorés cette année 2006 et les années passées par des collègiens de 4e des cités et des campagnes, de classe classique et de segpa.

  • Un foulard pour Djelila, Sarn (Milan poche)
  • Maestro, X-L Petit (EDL, médium)
  • La fille au pinceau d'or, Bertherat (Bayard, estampille)
  • Maité coiffure, Marie-Aude Murail (EDL, médium)
  • Disparition programmée, Smith (Flammarion, tribal)
  • Les contes de la cave, De Saint Chamas (Seuil)
  • Le royaume de Kensuké, Morpurgo (Gallimard) Le roi du jazz, Alain Gerber (Je bouquine poche)Le père Tire-bras, Mourlevat (Thierry Magnier, petite poche)

Des récits appréciés par des secondes et des BP !

  • Attentat, Yasmina Kadra (Julliard)Chaque jour est un adieu, Alain Rémond (Seuil)
  • Dans la nuit du débarquement, Duboscq (Hachette)Il n'a jamais tué personne, mon papa, J-L Fournier (Livre de poche) Aylal une année en Mongolie, Gardell (Gaia)

Des livres qui ont besoin de passeurs

Posés sur des étagères ou des tables, ces ouvrages ont très peu de chances d'être empruntés par ce public ado : trop petit ou trop épais , trop ringard ou trop esthétique, trop illustré, trop dense, trop adulte, trop bébé...

Au départ de leur existence, ces livres sont homologués pour tel ou tel public. S'ils avaient le choix, les ados ne les emprunteraient même pas. Sans compter que les adultes ne les proposeraient pas parce qu'ils ne les connaissent pas. Qui connait les courts récits publiés par les éditions Oskar comme La femme qui refusa de se soumettre d'Eric Simard qui relate le refus de Rosa Park de céder sa place à un blanc et le boycott des autobus qui s'en suivit ou Les sanglots longs des violons de la mort, témoignage de Violette Jacquet sur l'orchestre des femmes à Auschwitz, mis en forme par Yves Pinguilly. Le plancher d'âge enfantin (8-12 ans) mentionné sur la 4e de couverture ne leur donne aucune chance de vie auprès des collégiens. Et pourtant, gommettes mises sur l'indication d'âge, on se les arrache, m'a confirmé une bibliothécaire. Françoise Hessel, la responsable éditoriale m'a annoncé que la notion d'âge disparaitrait à l'avenir !

"1, 2, 3 albums au collège" 2006/2007

    Sélection d'albums pour la première opération interdisciplinaire et intergénérationnelle dans les collèges de Saône et Loire.

  • Charlip Rémy : Rien. MéMo, 2005 (16 euros)
    Achetez rien ! Essayez rien ! On cherche toujours à acheter ou à avoir quelque chose et si c'était "rien" qui suffisait !
  • Favaro Patrice : Princesse Laque. Seuil, 2005 (16 euros)
    Le tyran fait enfermer celle qui a osé graver les souffrances du peuple birman sur les jarres. Mais il a oublié que les mots franchissent les brèches des murs !
  • Galea Claudine : Sans toi. Rouergue, 2005 (18 euros)
    Sans soleil, sans sang, sans mot, tout est silence (comme les pages). Et puis un jour on retrouve la lumière, les chansons, le sourire, etc.
  • Hoestlandt Jo : Les belles espérances. Le Baron perché, 2005 (14 euros)
    Noël en été, des talons hauts, un amoureux, un monde plus juste : à chaque âge ses espérances.
  • Kodama Tatsuhanu : Le tricycle de Shinichi. Les 400 coups, Carré blanc, 2006 (9 euros)
    Face à la vitrine d'un musée japonais, un grand-père raconte à ses petits enfants l'histoire du tricycle exposé, jouet de son fils tué le 6 août 1945.
  • Masini Béatrice : Guenièvre et Lancelot. Grasset jeunesse, lecteurs en herbe, 2005 (13 euros)
    Un témoin raconte l'histoire tendre et tumultueuse de Lancelot, chevalier de la Table ronde, amoureux de Guenièvre, la femme de son roi et ami.
  • Piquemal Michel : Le manège de Petit Pierre. Albin Michel, 2005 (13,90 euros)
    Pour passer le temps, le petit vacher tout mal foutu bricole le bois et le métal. D'un avion de guerre tombé en plein champ, il fait un manège de paix qu'on peut admirer encore aujourd'hui à la Fabuloserie dans l'Yonne.
  • Rapaport Gilles : Champion. Circonflexe, 2005 (12 euros)
    1943 à Auchwitz, sous la contrainte, Young, le boxeur juif tunisien, affronte dans un dernier combat un Goliath aryen.
  • Sarn Amélie : Nedjo le prétentieux. Didier jeunesse, 2005 (13,50 euros)
    Il est si beau et si bon danseur qu'il a ses chances dans la sélection des prétendants de la fille du roi. Seulement, il n'a pas l'intelligence de coeur du modeste pêcheur.
  • Shyam Bahajju : Mon voyage inoubliable. Syros, 2006 (15 euros)
    Après avoir séjourné à Londres pour peindre les fresques d'un restaurant, un artiste indien raconte en mots et en images sa découverte du monde occidental.

Les critères du succès

Si l'habit ne fait pas le moine, l'objet livre ne fait pas le récit. Il faut donc dissocier l'objet et l'histoire. C'est

le contenu qui fait lire, pas le contenant. Par contre, c'est à nous de faire oublier le contenant et de faire goûter le récit en réalisant de véritables bandes annonces travaillées et efficaces qui aiguisent l'appétit pour une histoire :

  • une histoire que je fais mienne, parce qu'elle est proche et explicite comme Un foulard pour Djelila ou Maïté coiffure ;
  • une histoire qui m'emmène très loin dans le temps, dans l'espace. Comme dit une ado très éloignée des lignes d'encre : "Ça sert à rien les livres... Si c'est le miroir de la vie, on a la télé pour ça !" ;
  • une histoire qui me dit quelque chose de ma propre vie : amitié, fidélité, destinée, identité, sexualité ;
  • une histoire écrite, pas brouillonnée. "C'est démago de parler notre langue", me dit un ado, "à lire on comprend mal !" ;
  • une histoire compréhensible où sont clairement mis en place les personnages, les lieux, la problématique.
  • une histoire dont on ne peut sauter une ligne, pas un texte formaté qu'on peut lire en diagonale.

Tels les baisers du prince pour la belle au bois dormant, ces histoires-là sont des piqûres qui réveillent. Le lecteur de faible appétit a besoin d'histoires qui le prennent, le surprennent, le tiennent. Autrement dit, d'histoires à sa mesure qui mettent son imagerie en état de marche.

Véronique-Marie Lombard

LIVRALIRE

3 rue des Tonneliers

71100 Chalon-sur-Saône

asso@livralire.org

site : www.livralire.org

Printemps 2006 :

  • 27 ans d'immersion dans la littérature-jeunesse
  • 18 ans de direction de Livralire et de formation
  • 12 ans d'animation d'un office mensuel avec 15 bibliothécaires de Saône-et-Loire
  • 7 ans d'animation d'un comité de lecture inter-collèges
  • 5 ans d'animation de Tuliquoi, voyage et cabaret-lecture avec des 4e
  • 5 ans d'animation du site www.livralire.org
  • 3 ans d'animation d'un comité lecture inter-lycées
  • 2 ans de liaison CM2-6e dans le cadre des voyages-lecture Intimelivres et Exoticalivres
  • 1 livre Le voyage-lecture au Cercle de la librairie et quelques articles (Lire au collège, Bulletin des Bibliothèques de France, Citrouille) ou des billets d'humeur sur le site !

Automne 2006 :

1, 2, 3 albums, lancement d'une nouvelle offre de lectures partagées au collège : dix albums lus conjointement par les adultes (indépendamment de leur statut et leur matière d'enseignement) et les jeunes.

L'ouverture par l'image

La bonne santé de l'édition jeunesse et la multiplication des écoles d'illustration ont élargi le champ de création des albums réservés longtemps aux enfants. Les textes illustrés abordent des thématiques universelles et riches susceptibles d'interpeller et de toucher des adolescents. Il est donc grand temps d'introduire les albums dans les collèges et les lycées.

J'en ai pour preuve l'intérêt des jeunes porté à Je fais ce que je peux de Sébastien Joanniez (Sarbacane, 2004), album choisi comme livre phrare pour Tuliquoi 5 qui a fédéré 12 classes de 4e en 2005/2006 en Saône et Loire. Avant de découvrir les monologues de cet album, les élèves de 4e, sous l'impulsion des professeurs de lettres et d'arts plastiques ont écrit leurs propres textes en partant des images ou des mots-titres (l'aimée, l'ennemi, le miroir, le destin, etc) ou d'une phrase : "Je peux voir de ma fenêtre" (page 12). Les textes partagés ensuite en groupe étaient si forts que certains avaient les larmes aux yeux.

Quels albums proposer ? Voici des exemples pris entre fin 2005 et mai 2006.

(Sur le site de Livralire, www.livralire.org, on trouve une sélection de 2004, à la rubrique Pack-lecture).

Miroir de l'âme

  • Sans toi, Galea (Rouergue)
  • Julie capable, Lenain (Grasset)
  • Comment ça va ? Morgenstein (Rouergue)

Portraits

  • Le manège de petit Pierre, Piquemal (Albin Michel)
  • Champion, Rapaport (Circonflexe)

Regards sur le monde

  • Princesse Laque, Favaro (Syros)
  • Mon voyage inoubliable, Shyam (Syros)

Fragments de l'Histoire

  • Le tricycle de Shinichi, Kodama (Les 400 coups)
  • Anne Franck, Poole et Barrett Gallimard)

Leçons de sagesse

  • Nedjo le prétentieux, Sarn (Didier jeunesse)
  • Avalanche le terrible, Le Thah (Gauthier Languerau)

Mythes, contes et légendes

  • Quand la Bible rêve, Vautier (Gallimard)
  • Guenièvre et Lancelot, Masini (Grasset)
  • La Barbe bleue, Dedieu (Seuil)
  • Izabal, l'enfant-oiseau, Moncomble (Milan)

Les albums photos : photographies du réel ou oeuvres d'art

  • La voix des masques, Fontanel (Palette)
  • Du coq à l'âne, D'Harcourt (Seuil)

Les livres chez de la Martinière :

  • Le désert raconté aux enfants
  • Enfants d'ailleurs
  • etc.

Je vous devine en train de calculer le coût. Ces albums valent entre 9 euros et 18 euros comme les romans évoqués au début. Mieux vaut acheter un album qui sera lu des dizaines de fois que des romans inaccessibles ou immobiles. En Saône et Loire, pour la nouvelle opération intergénérationnelle et indisciplinaire "1, 2, 3 albums" que nous lancerons dans les collèges en octobre 2006, nous avons trouvé appui auprès du Conseil Général en liaison avec la Bibliothèque Départementale de Prêt qui prêtera deux jeux complets des 10 albums sélectionnés (voir liste jointe).

On constate un fort intérêt pour ce support dont la lecture est double : littéraire et esthétique. Pourtant, avec les albums, pas de miracle. Ce n'est pas parce que vous en achèterez que les ados les liront spontanément.

Il faudra les accompagner dans la lecture. Surtout que pour eux, ces ouvrages portent (à tort) le label enfance.

Des pistes d'animation

  • Opérations publicitaires en début de cours de français
    En 6e, pendant un mois consacré aux contes, une documentaliste chalonnaise (collège Saint Dominique) vient présenter à chaque cours de français et en moins de 5 minutes un album-conte qui sera emprunté au CDI ! C'est le rush aux récrés !
    Mon expérience en CFA montre qu'on peut faire la même chose avec la poésie, introduite comme un rituel, et que des apprentis mécanisiens et cuisiniers viennent ensuite chercher en catimini, au CDI !
  • Opérations "dégustation" : un buffet d'albums au CDI
    Encore à Saint Dominique ! Marie-France Vidal transforme son CDI en un buffet d'albums avec trois espaces : ceux qui correspondraient aux entrées et aux desserts, en libre consultation, et celui des plats. Sur la table centrale, des napperons ; sur les napperons des albums pivots, trois histoires qui sont présentées à l'ensemble du groupe par lecture, racontage ou projection d'images. Les élèves sont attentifs (la classe a très mauvaise réputation). Les professeurs présents rentrent dans le jeu. Les livres présentés sont empruntés aussitôt.
  • Rencontres imaginaires
    Les adolescents sont friands de récits de vie. On les rapproche de "célébrités" d'aujourd'hui ou d'hier et de leurs exploits. Transformez-vous en Marie Curie, Coluche, ou racontez votre rencontre avec Jean-Louis Estienne, Nicolas Hulot, des sportifs, des aventuriers en appui sur les collections "De vie en vie" (Milan), "Histoires d'elles" ou "Ecritoires" (PEMF), "Belles vies" (Ecole des loisirs), "Découvreurs du monde" (Flammarion) ou des traces d'oeuvres, chez Mango, par les albums Dada.
  • Voyages immobiles à la bibliothèque municipale
    Bibliothécaires, quand le niveau sonore augmente le mercredi après-midi, plutôt que de vous transformer en gendarme, prenez deux beaux livres et proposez aux adolescents fatigués une évasion partagée de dix minutes avec un livre de photographies de paysages, de portraits, d'oeuvres d'art.

Un bon livre c'est celui qui a des chances de réveiller tel endormi à tel moment. Voilà notre travail d'accompagnateur de lecture. Vous comprenez pourquoi je ne me sentais pas l'intervenante idéale pour répondre à la question du jour. Il n'y a pas de livres spécifiques pour les non lecteurs. N'en déplaise à Alain Bentolila, (Revue Page, avril 2006, page 3), il n'y a pas que du médiocre dans la production actuelle. Il y a, pour chaque collégien ou chaque lycéen, un texte pour le réveiller.

  • Eux-mêmes nous le disent : "Madame, il faut que je vous parle.
  • On se voit dans dix minutes. Tu peux peut-être attendre.
  • Non, c'est urgent. Il faut que je vous dise : c'est la première fois. J'ai lu dans le bus. Je pouvais plus lâcher le bouquin. C'est trop bien la lecture".

Ainsi parle Sarah, élève de 4e Segpa, plongée dans Le petit soleil jaune de Janine Teisson (Syros, Les uns, les autres).

  • "Madame, on est nul.
  • Pourquoi tu dis ça ?
  • On est nul de ne pas lire parce que les livres, c'est la vie".

Tel est le cri d'Ahmed, en sortant du cabaret-lecture où il avait pris la peau d'un personnage de roman.

  • "Madame, c'est pas possible, vous me dites que c'est de la peinture. On dirait de la photographie. C'est trop ! Vous avez vu les plis, les détails".

Julien, 13 ans, feuilletant un livre sur Ingres, et moi ébahie de le voir fasciné.

Sarah, Ahmed et Julien, je vous dédie ce modeste exposé, vous qui, en suivant la trajectoire d'un personnage ou en regardant une image, devenez des vivants.

Lire au lycée professionnel, n°51, page 23 (06/2006)

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