Dossier : Adolescents en difficulté de lecture

Les cultures adolescentes à l'âge de la postmodernité

Rupture et continuité

Jean-François Hersent

Pour comprendre le rapport/les rapports qu'entretiennent les adolescents - il faudrait plutôt préciser les différents groupes d'adolescents - avec la lecture, et la lecture de livre tout particulièrement, il convient d'adopter la posture classique de la sociologie de la culture, qui consiste à appréhender d'abord l'environnement et l'univers culturels dans lesquels se meuvent les jeunes d'aujourd'hui. Il s'agit de mettre en lumière les corrélations existantes entre un certain nombre de pratiques, au nombre desquelles on trouve bien évidemment la lecture, à côté de l'écoute musicale, de la fréquentation du cinéma, des sorties entre ados, de la télévision, de la radio, etc. Ces corrélations forment selon les différents groupes de jeunes des constellations particulières qui permettent de mieux cerner, pour chacune d'entre elles, la place qu'y occupe la lecture. Bref, pour l'analyse sociologique, on ne saurait isoler la lecture de la culture.

Mais, en premier lieu, comment définir l'adolescence ? Existe-t-il réellement une culture adolescente ? Telles sont les questions qu'il faut commencer par poser, me semble-t-il, avant d'examiner "les pratiques" culturelles adolescentes ? 1

Pour répondre à ces questions, je m'appuierai, vous vous en doutez sans doute, sur des travaux menés pour l'essentiel en France, même si je ne méconnais pas, loin s'en faut, l'apport des sciences sociales de bien d'autres pays.

Les pratiques adolescentes d'aujourd'hui

Styles vestimentaires, musiques, textos... Les adolescents s'inventent des pratiques culturelles bien spécifiques. La question reste de savoir si aujourd'hui plus qu'hier ces pratiques s'émancipent des anciens clivages sociaux et créent de nouvelles hiérarchies ou non. Bref, peut-on parler [enfin] d'un "peuple adolescent" ou de "la planète des jeunes" 2 ? Existe-t-il réellement une culture de la jeunesse ? 3

Examinons donc ces pratiques adolescentes de ce début de millénaire. Dans sa nouvelle enquête, la sociologue Dominique Pasquier en brosse les grands traits : "Qu'est-ce qui a changé dans le rapport des jeunes générations à la culture ?" se demande-t-elle 4. La tendance générale est à l'éclatement des pratiques et des goûts : il y a ceux qui préfèrent le Rap ou le R'n'B, qui s'habillent en jogging et en baskets de marque (Nike...) et qui portent des casquettes à l'envers. Il y a aussi des filles qu préfèrent leurs copains skateurs avec leurs pantalons "baggies" et leurs cheveux en touffe, "plus cools et qui se prennent moins la tête", adeptes du rock ou de la techno. Et puis il y a aussi les punk rock, à ne pas confondre avec les punks gothiques, les amateurs de funk, de hip hop, ou encore de reggae, de ska, de ragga...

L'important chez les lycéens d'aujourd'hui - mais est-ce si différent d'hier ? -, c'est le style, "la présentation de soi en public" aurait dit Erving Goffman 5 : les vêtements, la coiffure, les sports que l'on pratique, les musiques que l'on écoute et, quand il arrive qu'on s'adonne à la lecture, les livres qu'on lit. Mais c'est surtout la musique - ou plutôt les musiques - qui dicte bien souvent l'ensemble. A partir de 15 ans, la panoplie d'écoute musicale est complète : lecteur CD ou MP3, gravures et téléchargements sur Internet ; depuis de nombreuses années, les études sur les jeunes montrent cette stabilité de la prégnance de l'écoute musicale chez les jeunes. Cela mérite d'être rappelé : la musique est la pratique culturelle la plus prisée des adolescents. Loin devant la télévision. Sans oublier bien sûr l'importance - surtout chez les garçons - des jeux vidéos, l'usage régulier des forums et des chats sur Internet et l'"art" parfaitement maitrisé du téléphone portable et des textos 6.

Les sociologues de l'éducation et de la culture montrent le rôle grandissant de la culture de masse dans les sociabilités juvéniles, suggérant ainsi qu'une discontinuité générationnelle, amorcée à la fin des années 50 aux Etats-Unis et en Grande Bretagne ("the youth culture" ou "the teennage culture" 7), au début des années 60 en France ("le temps des yéyés" 8), serait devenue aujourd'hui "un fait social majeur". A tel point que, comme le pense Olivier Donnat 9, on peut identifier une "culture jeune" au même titre que l'on parle de "culture cultivée" pour désigner les pratiques culturelles des diplômés. En d'autres termes, il s'agit de savoir si la variable "génération" est devenue ou non un facteur explicatif plus puissant que l'origine sociale ou le niveau de diplôme pour analyser le rapport à la culture.

Certes, dans son enquête, Dominique Pasquier pointe des différences sensibles entre les lycéens selon leur origine familiale. La lecture, par exemple, reste une pratique fortement corrélée au milieu social 10 ainsi d'ailleurs qu'à l'exigence des études (et bien davantage pratiquée par les filles que par les garçons). L'usage de la télévision et du téléphone semble plus contrôlé dans les milieux cultivés, où les parents transmettent des codes d'usage et de politesse. Ainsi, les élèves d'un lycée du centre de Paris disent écouter, chez eux, du jazz et de la musique classique et même les pratiquer. Mais, comme le précise Dominique Pasquier, ces lycéens, issus de milieux très favorisés et destinés à de brillantes études, qui vivent dans un univers "protégé" ou "ségrégué" 11, sont un cas d'espèce. Les jeunes de la banlieue sud, issus des mêmes milieux, affichent des goûts beaucoup plus éclectiques, entre culture populaire et culture consacrée, à l'exception de la musique classique connotée : "vieux" et "bourgeois". Il y aurait donc aussi un autre facteur au pouvoir explicatif fort : le lieu de résidence.

1. On peut, à la suite de Dominique Pasquier, considérer que, durant la période de leur vie où la plupart des 15-21 ans sont réunis sur les bancs de l'école, il existe beaucoup plus de points communs entre les milieux sociaux qu'auparavant : "La cartographie des cultures communes s'élabore aujourd'hui moins sur la base d'un découpage entre l'origine sociale que par l'âge et par le sexe". Cette manière de voir n'est pas sans rappeler celle de Bernard Lahire qui, dans La Société des individus 12, suggère un essoufflement du modèle de "la distinction" chez les adultes qui aujourd'hui déploient leurs activités culturelles dans des registres très divers. Certes, les "héritiers" profilés au début des années 60 par Bourdieu et Passeron 13, ne sont plus tout à fait les mêmes aujourd'hui.... Encore que, à la relecture de leur livre, on peut mesurer la pertinence des analyses énoncées alors et leur surprenante actualité. Par exemple : "Les étudiants les plus favorisés ne doivent pas seulement à leur milieu d'origine des habitudes, des entrainements et des attitudes qui leur servent directement dans leurs tâches scolaires ; ils en héritent aussi des savoirs et un savoir-faire, des goûts et un "bon goût" dont la rentabilité scolaire, pour être indirecte, n'en est pas moins certaine. [...] Le privilège culturel est manifeste lorsqu'il s'agit de la familiarité avec les oeuvres que seule peut donner la fréquentation régulière du théâtre, du musée ou du concert (fréquentation qui n'est pas organisée par l'Ecole, ou seulement de façon sporadique). Il est plus manifeste encore dans le cas des oeuvres, généralement les plus modernes, qui sont les moins "scolaires"" (p. 31) .

Cela n'empêche pas Dominique Pasquier de considérer comme obsolète le constat établi à l'époque par les deux sociologues de la "reproduction", constat selon lequel, on vient de le voir, les milieux favorisés transmett(ai)ent à leurs enfants une culture consacrée. Pourquoi ? Parce qu'aujourd'hui, la transmission verticale des parents aux enfants est confrontée à une "culture des pairs" qui circule horizontalement et neutralise les anciennes hiérarchies culturelles.

2. Un autre facteur d'explication, relevé par la plupart des sociologues de l'éducation, entre également en ligne de compte : auparavant, la culture scolaire faisait office d'instance de légitimation de ces classements culturels. Aujourd'hui, la culture scolaire est concurrencée par les médias (télé et radio) et par "la société des pairs" ; c'est la raison pour laquelle l'école a de plus en plus de mal à imposer ses normes.

3. Enfin, toujours selon Dominique Pasquier, la culture de l'élite ne fait plus recette : "Chez les lycéens, la culture dominante n'est pas la culture de la classe dominante mais la culture populaire". Il resterait, à tout le moins, à vérifier si ce nouveau modèle s'applique aussi aux étudiants d'aujourd'hui....

Quoiqu'il en soit, on pourrait être tenté de se réjouir en voyant dans ces évolutions l'avènement d'une culture démocratique, portée par des industries culturelles accessibles à tous.

Mais peut-on vraiment penser que les identités adolescentes se construisent désormais en toute liberté et en privilégiant l'authenticité ? Ce serait là encore ignorer les enseignements des travaux les plus récents sur les jeunes des milieux populaires 14 et les nouvelles classes dangereuses 15.

Ces enquêtes insistent toutes sur le poids du conformisme des groupes de jeunes et de la pression qu'ils exercent sur les choix individuels. On soigne son look avant de partir au lycée en pensant au regard des autres, on écoute du rap ou du reggae pour signer son appartenance au groupe des amis, des pairs : "On a supprimé l'uniforme en classe, relève Dominique Pasquier, mais les jeunes se sont donné entre eux de nouvelles consignes vestimentaires parfaitement rigides ; la ségrégation des sexes a été abolie mais, dans la vie scolaire de tous les jours, les échanges entre garçons et filles sont soumis au contrôle constant des groupes ; l'école se montre moins exigeante dans le maniement du français mais la maitrise de certains codes du langage adolescent est une condition nécessaire pour participer aux interactions autour de soi. Si on ne se comporte pas comme les autres, la sanction n'est plus d'être viré du bahut, mais de ne pas avoir d'amis, ce qui peut être pire à cet âge".

Peut-on se risquer pour autant à avancer que de nouveaux clivages ont remplacé les anciens ? Là encore rien n'est moins sûr et, surtout, rien n'est vraiment nouveau qui n'ait

été déjà mis en lumière par les travaux des sociologues travaillant sur la jeunesse depuis un quart de siècle. En particulier sur le maintien voire le durcissement du clivage sexuel. On assiste ainsi à l'établissement progressif d'une nouvelle hiérarchie dans laquelle les garçons affichent dédain et mépris pour les goûts des filles : eux, fervents de sport et de jeux vidéo, elles davantage attirées par "la culture des sentiments" à travers les romans, les fictions télévisuelles et autres Star Academy, ou encore les sites de fans sur Internet. Si le modèle masculin parait tenir le devant de la scène, l'enquête de Dominique Pasquier conforte les résultats de travaux antérieurs sur les comportements des filles, plus tournées sur la sphère de l'intime et de petits groupes d'amies proches...

Si l'on prend un autre exemple, celui de l'écoute de musique, on s'aperçoit que les goûts musicaux restent encore aujourd'hui fortement corrélées à des différences de "classe" (de milieu social) et de "genre" (de sexe), même si les différences d'aujourd'hui ne recouvrent pas complètement les différences d'hier. Ainsi le rock, genre préféré d'un peu plus d'1/5ème des jeunes lycéens interrogés par Dominique Pasquier (22 %), prisée autant pratiquement par les filles (22 %) que par les garçons (21 %) est aujourd'hui un genre de musique qui distingue socialement les jeunes : c'est le genre musical préféré de 31 % de celles et ceux qui proviennent d'un milieu social favorisé, alors qu'il ne l'est que pour 15 % seulement des jeunes d'origine populaire, soit proportionnellement deux fois moins.

A l'inverse le R'n'B (27 % pour l'ensemble : un peu plus chez les filles - 28 % - que chez les garçons - 25 %) est d'abord l'apanage des jeunes d'origine populaire (44 %), alors qu'il n'est le genre de musique préféré que de 8 % des jeunes d'origine favorisée.

Principaux genres musicaux préférés (choix multiples ; en %) 16

 EnsembleGarçonsFillesOrigine favoriséeOrigine moyenneOrigine populaire
R'n'B27252883144
Rock222122312315
Rap21261692528
Reggae121212111512
Classique1111112273
Variétés118131391
Pop96111199
Hip-hop71052913
Jazz685125,52

Source : enquête lycée Pasquier, 2001-2002

Et l'on peut faire la même démonstration pour pratiquement tous les genres musicaux.....

On le voit, les effets de l'origine sociale (surtout en matière musicale), mais aussi les effets de genre (surtout dans le domaine de la lecture ou de programmes de télévision) interdisent de parler d'une culture adolescente au singulier, tout comme d'autres indicateurs conduisent à rejeter l'idée d'une jeunesse en tant que catégorie sociale profondément unifiée non seulement, pour reprendre une vieux distinguo qu'on utilisait à propos de la classe ouvrière, en tant que catégorie pour soi qu'en tant que catégorie en soi. Bref, s'il y a un temps de l'adolescence, sur lequel je vais revenir, il y a plusieurs jeunesses.

Une ou plusieurs jeunesses ?

Dès lors qu'on aborde la question de la "culture des jeunes", plusieurs problématiques s'offrent à l'examen. On peut en retenir quelques unes parmi les plus éclairantes.

1. Une première problématique, très discutée, a été ouverte par Pierre Bourdieu, avec un article au titre polémique : "La jeunesse n'est qu'un mot" 17. C'est par abus de langage, selon lui, qu'on utilise ce seul mot "la jeunesse" pour désigner par un concept unique des univers sociaux qui n'ont pratiquement rien de commun. Selon Bourdieu, il faudrait distinguer au moins deux jeunesses, selon qu'il s'agit d'un ouvrier, fils d'ouvrier livré rapidement au marché du travail, ou d'un étudiant, disposant de plusieurs

années avant l'insertion sociale définitive : d'un côté, les contraintes de la vie économique réelle, de l'autre, les facilités d'une vie "quasi-ludique d'assisté". Les jeunes sont "hors-jeu socialement", retenus dans des enclos spécialisés (école, université, grandes écoles), qui les tiennent à distance des responsabilités. La jeunesse se définit aussi, traditionnellement, par son opposition à la vieillesse, qu'elle concurrence pour la déloger, pour occuper sa place : "la jeunesse et la vieillesse ne sont pas des données mais sont construites socialement, dans la lutte entre les jeunes et les vieux". Ainsi, du fait de ces "enjeux de lutte", les jeunes, qu'opposent les classes sociales, s'assemblent contre les "vieux" dans des conflits de générations interminables, qui "ont pour enjeu la transmission du pouvoir et des privilèges entre les "générations". Ces conflits sont d'autant plus durs que les adultes (les vieux) sont plus nombreux, et peu disposés à céder leur place. Ainsi, la jeunesse ne devient une "catégorie" que lorsque l'entrée dans la vie active commence à devenir un phénomène de masse, impliquant diverses générations sur le qui-vive les unes par rapport aux autres.

Gérard Mauger 18, qui se réclame explicitement de la problématique bourdieusienne, s'attache de son côté à repérer et structurer les "invariants" de la jeunesse, c'est-à-dire ses caractéristiques formelles les plus générales. Dans toutes les traditions sociales "existe un statut "ni enfant ni adulte", et des repères qui définissent la maturité sociale". Ce statut est entouré d'un ensemble "particulier et temporaire de devoirs, de privilèges, d'interdits et d'épreuves", qui, à la fois, encouragent et contrôlent le développement de l'indépendance des jeunes, et par là leur accès à la vie conjugale et à l'indépendance économique. Ce passage est toujours signifié par des mythes et des système de valeurs qui servent à donner un sens aux épreuves, subies par les jeunes, qui lui sont corrélatives.

La société juvénile contemporaine connait, quant à elle, à la fois l'apesanteur familiale, résultant de la difficulté de fonder un foyer et de la diversité des structures familiales existantes, et l'apesanteur économique du fait de ressources instables et diverses (petits boulots, aides des familles, argent de poche, etc.). De plus, la crise de l'emploi est cause d'une indétermination sociale qui vient couronner le tout. Pour autant, les critères de la jeunesse n'en sont pas modifiés : ils persistent, on reste "jeune" plus longtemps.

Les révoltes sporadiques (et massives) résultent du décalage, brutalement découvert en cours ou en fin de formation, entre la demande d'emplois et de reconnaissance professionnelle, et l'offre, malthusienne, du marché du travail, c'est-à-dire de la précarité devant l'amenuisement des probabilités d'insertion professionnelle. Pour le plus grand nombre, "la jeunesse apparait alors comme le temps qu'il faut pour "trouver sa place". [...] Il s'agit d'"en rabattre", de "s'assagir", de "s'écraser", de "mettre de l'eau dans son vin", disent-ils, bref de vieillir [...]. Ainsi peut-on comprendre que la jeunesse puisse être tour à tour révoltée ou apathique, dissidente ou conformiste, révolutionnaire ou conservatrice".

2. Dans une optique proche de celle développée par Alain Touraine et tournée vers le multiculturalisme, François Dubet publiait en 1987 un livre retentissant sur l'expérience des jeunes des grandes cités HLM, leur situation d'exclusion et leur difficulté d'être, La Galère : jeunes en survie19. La galère est l'aboutissement d'un processus de désagrégation sociale faite d'anomie, d'exclusion et de rage. Les régulations traditionnelles se sont épuisées, les mécanismes d'intégration scolaire et professionnelle se sont durcis voire bloqués et, surtout, la conscience de classe ouvrière ne parvient plus à donner sens à l'ensemble de l'expérience de domination : il n'y a plus de référence collective qui donne sens au présent en permettant d'imaginer un autre avenir.

Dans une nouvelle enquête consacrée à l'univers des banlieues, François Dubet revient sur ceux qui forment un contingent important de ces "galériens" : les jeunes immigrés 20 (dont 70 % sont nés en France). En butte au racisme, aux difficultés scolaires, à la pauvreté de leurs familles, ils souffrent plus que les autres du chômage et, par conséquent, de l'exclusion 21 : la xénophobie, selon l'auteur, est à la source de tous leurs maux. Même les efforts d' "assimilation" qui leur sont proposés sont perçus la plupart du temps par eux comme niant leurs particularismes et leurs modes de vie. Ils adoptent le plus souvent un style défensif à la fois contre les "petits Blancs" qui ont trop tendance à les prendre pour cible et pour protéger une identité culturelle qu'ils perçoivent difficile à négocier. Ce comportement engendre deux types d'attitudes qui, pour être opposées, n'en sont pas moins indissolublement liées : on assiste d'une part à des phénomènes de repli et de méfiance contre les représentants de l'ordre républicain (la police, les juges, l'école) et d'autre part au développement - plus positif - d'actions sociales et culturelles grâce au réseau associatif, très actif dans les "banlieues d'exil".

C'est en inscrivant leur démarche dans le prolongement de ces travaux et d'autres - tout aussi novateurs 22 - sur les mécanismes de fonctionnement des sociétés contemporaines, que les responsables des pouvoirs publics, comme les autres acteurs institutionnels, pourront conduire au mieux leur difficile mission de resocialisation des jeunes en péril.

Il ne suffit pas de dire en effet que la crise économique que vivent les sociétés occidentales aujourd'hui, après avoir connu la période des "Trente Glorieuses", se double d'une crise culturelle, d'une crise des valeurs. Cela est vrai, mais pas très nouveau et peu opératoire. Ce qui l'est, en revanche, c'est de chercher à appréhender ces phénomènes à partir des jeunes, dans la mesure où l'on peut estimer, avec raison, qu'ils sont les plus sensibles, les plus exposés à ces transformations. C'est donc sur la base d'une enquête approfondie auprès d'eux qu'on pourra mettre en lumière la manière dont se diffusent de nouvelles références culturelles 23, comment les jeunes en viennent à les adopter et abandonner les anciennes dans cette période de crise, génératrice de compétition, d'instabilité et d'incertitude existentielle. Récusant les discours simplificateurs les plus répandus aujourd'hui sur les jeunes - intégration conformiste de masse, égoïsme calculateur, repli narcissique, marginalité voire anomie, etc. -, nombre de travaux sociologiques 24 opposent la description minutieuse d'une socialisation contradictoire, hétérogène qui débouche sur le sentiment d'une crise de la normalité et d'un éclatement des codes culturels.

Une telle perspective devrait guider en particulier toute démarche en direction des jeunes des banlieues, de manière à appréhender les pratiques culturelles de ces jeunes de milieux populaires, non pas en termes de manque - c'est-à-dire à partir de modèles de référence empruntés à la culture dominante - mais "en relief" : au sens d'une mise en relief des traits saillants, caractéristiques des pratiques culturelles des jeunes selon leur origine sociale, leur âge, leur sexe, leur "engagement" scolaire, etc., en s'interrogeant, chaque fois qu'elles existent, sur les significations des corrélations entre ces variables et les pratiques culturelles.

C'est ce point que j'aimerais aborder à présent.

Mais, dès lors qu'on s'adresse aux jeunes des banlieues, force est de constater qu'on ne peut raisonner uniquement en termes de culture de masse. On a souvent recours dans ce cas à d'autres problématiques comme celles de "culture populaire", de "culture jeune", etc. Un détour par l'examen des approches les plus fécondes en sociologie de la culture populaire s'impose par conséquent.

3. Premières pistes de réflexion

Ce constat commande une approche nouvelle des problèmes, en particulier au niveau de l'Ecole. A l'ère de la postmodernité, le pluralisme culturel relève en France, qu'on s'en réjouisse ou qu'on le déplore, de l'ordre de l'évidence et requiert de reposer les problèmes éducatifs par rapport à une référence sociale et culturelle plurielle et hétérogène. Certes, la pluralité n'est pas une donnée nouvelle ; ce qui est nouveau, c'est le contexte qui force à poser la question de la pluralité en des termes différents.

Auparavant, reconnue ou niée, la diversité s'inscrivait dans un système où l'existence de sub-cultures n'était pas considérée comme antagoniste avec l'idée de domination et de prégnance d'un modèle culturel sur les autres : l'homogénéité culturelle de la société n'était pas en péril, et un cadre stable et unique de références s'imposait et se reproduisait "naturellement", garantissant ainsi la cohésion sociale.

Or, de nombreux facteurs sont venus perturber puis déstabiliser cet équilibre, depuis les mouvements de libération et de décolonisation, le déclin de la France rurale et l'émergence d'une "culture juvénile" dans les années 60 jusqu'à l'accroissement considérable des échanges et des communications ("mondialisation", instauration de l'Union Européenne), en passant par l'aspiration à de nouveaux rapports inter-individuels et inter-culturels. De plus, la rapidité des mutations sociales, technologiques, économiques est venue battre en brèche le principe d'une socialisation et d'une acculturation unique, durable et stable, assuré par le système scolaire.

Il s'ensuit que l'étude de ces multiples incidences et de ces mutations profondes constitue un impératif. C'est de cette réflexion que pourront s'esquisser des perspectives concrètes de nature à juguler la fragmentation de la société et, par là, dépasser le débat, tout aussi stérile que récurrent, qui oppose les défenseurs d'une école (voire une société) intégrationniste chargée d'assurer la convergence des cultures vers la culture dominante aux partisans d'une école polymorphe, atomisée et pluri-normative. Loin des positions assimilationnistes comme des positions communautaristes, la refondation nécessaire d'un nouveau contrat social doit s'accompagner d'une réappropriation

des traditions vivantes de notre héritage culturel, tant il est

vrai, ainsi que nous le rappelle opportunément Albert Memmi, qu'"on a l'identité de sa conscience et de sa mémoire, fussent-elles partiellement trompeuses. En somme, le plus remarquable dans l'identité culturelle n'est pas sa réalité, mais son efficacité" 25.

L'adolescence : un enjeu au plan des définitions

L'époque actuelle est celle où l'adolescence s'allonge - de 8-15 ans à 15-40 ans, selon les chercheurs. Cet étirement dans le temps est pour partie lié à l'allongement de la durée moyenne des études, lequel semble être une des causes du retard de la décohabitation du domicile parental. Mais, plus profondément, on serait passé, selon le sociologue Olivier Galland, de l'adolescence comme "modèle de l'identification où les jeunes reproduisent la trajectoire de leurs parents" à l'adolescence comme "modèle de l'expérimentation" 26. C'est cette phase "fonctionnelle", ce "temps suspendu", cette "mise entre parenthèses de la vraie vie" - ainsi que l'assouplissement des positions sociales et un certain brouillage des trajectoires individuelles - qui permet de comprendre un certain nombre de comportements spécifiques aux adolescents, au-delà de leurs différences au plan de l'origine sociale et du sexe, en particulier dans leur rapport à la culture. C'est précisément ce modèle de l'expérimentation, en tant qu'il permet de prolonger et d'approfondir le modèle de la transmission, qui peut servir de fil conducteur pour mieux cerner l'univers culturel des adolescents et leur rapport à la culture de manière générale.

Ce modèle de l'expérimentation semble en effet le mieux approprié pour rendre compte de la demande de reconnaissance, laquelle s'exprime souvent à l'adolescence par la satisfaction que les jeunes tirent de la conformité aux normes du groupe des pairs (qui, dans la plupart des cas, se forment dans les sociétés fortement industrialisées en référence à la société et à la famille, si bien qu'ils n'ont jamais en réalité une véritable autonomie normative et culturelle) et explique en grande partie la puissance des sentiments communautaires, le besoin d'appartenir à un groupe voire à une bande. Autrement dit, chez bon nombre d'adolescents, l'approbation accordée par les pairs vaut plus que tout, et certainement plus que la reconnaissance tirée de la conformité aux règles générales de la (bonne) société : parents, enseignants, éducateurs, etc....

2. L'éclectisme de la culture adolescente

S'agissant du rapport à la culture, trois facteurs au moins apparaissent essentiels, liés à l'âge et à l'effet de génération :

  • le recul absolu de la culture consacrée ("légitime", "humaniste", etc.) ainsi qu'une certaine forme d'anti-intellectualisme prononcé chez les adolescents ;
  • la diversité croissante du capital informationnel des jeunes diplômés (par exemple la prédominance de la culture scientifique et technique, prédominance renforcée par l'accès de plus en plus massif aux nouvelles technologies de l'information et de la communication - NTIC - et en particulier Internet) et la valorisation de l'éclectisme ;
  • la montée de l'économie médiatico-publicitaire et les nouvelles voies de la consécration sociale et culturelle, au détriment des voies traditionnelles de consécration par l'Ecole et l'Université.

Cette triple évolution traduit la cassure survenue dans les mécanismes qui assuraient la reproduction du contenu et des fonctions de la culture consacrée, et donne la mesure d'un phénomène générationnel nouveau : les tendances enregistrées par exemple dans le domaine de la lecture, du théâtre ou du cinéma - sans parler de l'écoute musicale - montrent, en gros depuis les années 80 (mais le phénomène était déjà perceptible auparavant) un certain nombre d'inflexions majeures dans la reproduction des comportements culturels. Aujourd'hui, non seulement des pans entiers de la culture scolaire héritée des humanités se transmettent plus difficilement aux nouvelles générations, mais le rôle que cette dernière joue dans les mécanismes de distinction tend à diminuer en raison des mutations touchant aux modes d'acquisition des savoirs, à la formation des goûts et à la production des modèles d'excellence, ainsi qu'aux mécanismes de consécration dans les milieux artistiques.

Ce qui faisait dire déjà, il y a près de trente ans, au sociologue Jean Duvignaud à l'issue d'une de ses enquêtes sur les jeunes : "Aujourd'hui quelque chose est cassé : les jeunes ne se reconnaissent ni dans un organe ni dans un leader intellectuel, moral ou politique. Ce que furent Gide, Romain Rolland, Bernanos, Mauriac, Malraux, Sartre, Maurras, Camus, n'a plus aucun sens : aucun écrivain n'est cité, même par ceux qui sont intellectuels ou étudiants" 27.

3. Il ne suffit donc pas de dire que le développement du chômage de masse et de la précarité que vivent les sociétés occidentales aujourd'hui, après avoir connu la période des "Trente Glorieuses", se double d'une crise culturelle, d'une crise des valeurs. Cela est vrai, mais pas très nouveau et peu opératoire. Ce qui est opératoire, en revanche, c'est de chercher à appréhender ces phénomènes à partir des jeunes, dans la mesure où l'on peut estimer, avec raison, qu'ils sont les plus sensibles, les plus exposés à ces transformations. C'est donc sur la base d'enquêtes approfondies auprès d'eux qu'on peut mettre en lumière la manière dont se diffusent de nouvelles références culturelles, et comment les jeunes en viennent à les adopter et abandonner les anciennes dans cette période de mutation, génératrice de compétition, d'instabilité et d'incertitude existentielle.

Par nouvelles références culturelles, on se réfère moins ici à la fascination pour les produits et les "stars" de la culture américaine - phénomène qui perdure, en s'amplifiant de génération en génération, depuis maintenant cinquante ans -, qu'à l'attraction qu'exerce aujourd'hui le fondamentalisme religieux sur des fractions non négligeables de jeunes beurs, et de manière générale à toutes les manifestations visant à constituer des identités culturelles factices fondées sur le ressentiment, l'esprit de secte, le fanatisme et la haine de l'autre (skins, etc).

Récusant les discours simplificateurs les plus répandus aujourd'hui sur les jeunes - intégration conformiste de masse, égoïsme calculateur, repli narcissique, marginalité voire anomie, etc. -, nombre de travaux sociologiques 28 opposent la description minutieuse d'une socialisation contradictoire et hétérogène qui débouche sur le sentiment d'une crise de la normalité et d'un éclatement des codes culturels. Bref, dès lors qu'on s'adresse aux jeunes des banlieues, force est de constater qu'on ne peut raisonner uniquement en termes de culture de masse au sens d'un univers culturel qu'ils partageraient en commun avec leurs corrélégionnaires issus des classes moyennes, sans parler des fils et filles de la grande bourgeoisie.

Le mot "culture" recouvre une pluralité de sens. Il renvoie aussi bien à une acception "classique", "humaniste" et "universelle" - les chefs d'oeuvre de l'humanité -, qu'à une conception anthropologique et sociologique (cultures "minoritaires", "jeunes", "locales", "d'emprunt" ou "multiculturalisme"). Il peut désigner également "l'ensemble des productions symboliques du domaine des arts et des lettres" ("système des Beaux Arts"). Augustin Girard, qui fut responsable des études au ministère de la culture de 1963 à 1993, rappelle que l'anthropologue américain Kluckholm, a dénombré quatre cents définitions du mot "culture" 29.

Néanmoins, puisqu'il faut bien fixer un cadre de référence pour l'analyse des pratiques culturelles adolescentes, on pourra s'accorder sur cette définition a minima d'"univers culturel" que propose Olivier Donnat : "ensemble de connaissances, de goûts et de comportements culturels suffisamment homogènes et stables pour caractériser le rapport à la culture de certaines catégories de population" 30. Notion "bien entendu relative", s'empresse-t-il de préciser avec raison 31. Car ce qu'on désigne souvent sous le terme de "culture jeune" est en réalité l'univers culturel des grands adolescents (15-19 ans), qui peut se prolonger plus ou moins longtemps en fonction des rythmes et des formes d'insertion professionnelle et familiale. Et les comportements et les goûts culturels qui caractérisent le mieux les jeunes en regard de leurs aînés seretrouvent à l'état le plus "pur" chez les adolescents, en raison d'une plus grande homogénéité de leurs conditions de vie (scolarité et cohabitation chez les parents pour la grande majorité).

La première génération multimédia et l'envoûtement de l'image32

1. La génération des moins de 20 ans en 2006 est la première en France à avoir connu dès l'enfance un paysage médiatique extrêmement diversifié. Pour les plus âgés, leur naissance dans les années 80 a coïncidé avec tous les grands bouleversements de l'audiovisuel (création des radios libres sur la bande FM, démultiplication de l'offre télévisuelle, démarrage du plan câble et développement de la télévision par satellite, etc.). Ils ont grandi avec la montée en puissance du marché des jeux vidéo sur consoles puis celle de l'informatique domestique grand public 33. Ils vivent aujourd'hui les transformations de la téléphonie. Tous ces médias font partie intégrante de leur univers quotidien et, pour eux, semble-t-il, la distinction entre "anciens" et "nouveaux" médias n'a guère de sens : c'est là une distinction d'adultes qui associent les ruptures technologiques à de nouveaux apprentissages techniques et à de nouveaux usages sociaux. Les enfants et adolescents d'aujourd'hui apprennent aussi vite à se servir d'un ordinateur que d'une télécommande de télévision, et les discussions sur les jeux vidéo et l'informatique sont entrés dans leur sociabilité au même titre que celles sur la télévision ou la musique. Il n'y a guère que les livres, sous leur forme classique - c'est-à-dire sans images - qui leur paraissent "anciens" : "c'est en noir et blanc" 34 !

Il se dessine ainsi une génération qui représente un tournant dans le rapport aux médias - tournant qui ne se réduit pas aux chiffres sur la hausse globale des pratiques et des équipements. Les jeunes générations vivent désormais dans un contexte où les écrans tiennent une place considérable dans leurs pratiques de loisir, leurs discussions et, de manière générale, dans leur environnement familial, amical ou scolaire. Inévitablement, ce changement affecteleur relation à l'écrit - et à l'école -, modifie la manière dont ils structurent leur sociabilité ainsi que leur rapport au temps : "l'adolescent campe et s'épanouit dans le présent. Il ne s'y installe pas pour autant comme on s'installe dans la durée", notent les psychologues Hector Rodriguez-Tomé et Françoise Bariaud 35.

Etudiant les jeunes de banlieue, le sociologue Stéphane Beaud insiste sur la notion de "temps présent" qui semble constituer l'un des fils conducteurs de la construction de leur univers quotidien. Les jeunes des cités ne se projettent pas dans le futur. Leur programmation des temps forts d'une journée se règle au fur et à mesure des vingt-quatre heures, sans plus de réflexion quant aux activités à mener. Le lendemain, l'avenir sont pour eux des notions floues, ils ne les emploient pas. Stéphane Beaud met également en avant le fait que, en même temps qu'un manque de projection de soi dans le temps, les jeunes ressentent le besoin de casser le rythme d'une journée, qu'ils cherchent sans cesse à déstructurer le présent 36.

Cette idée d'élasticité, de ruptures brutales est à mettre en parallèle avec la notion de "zapping" développée dans de nombreux travaux sur les pratiques culturelles des jeunes, et notamment dans l'enquête menée en 1992 sur les jeunes et la lecture par François de Singly 37. Le temps doit être rapide et saccadé, les jeunes attendent inconsciemment - ou non d'ailleurs - d'être surpris, étonnés, ils cherchent l'imprévisible. Il en va tout particulièrement ainsi avec les supports sur lesquels ces pratiques s'articulent : les films sur grand écran ou à la télévision, les jeux (sportifs ou informatiques), la musique doivent répondre à ce souci "d'élasticité". L'exigence du "tout, tout de suite" apparait fermement chez les jeunes ; la mise en concurrence avec d'autres activités, type télévision ou cinéma, permet aux jeunes de penser que la lecture demande trop de temps, trop de concentration. Tout se passe comme si on assistait à la création inconsciente et à l'intériorisation par les jeunes d'un "temps de l'histoire" : les histoires dans les films, dans les séries télévisuelles, voire dans une moindre limite dans les chansons, ont cette singularité par rapport aux livres qu'elles ont un format de temps, "pas plus de deux heures" ; au-delà de cette barrière de temps, les jeunes semblent exprimer des difficultés pour rester concernés, attentifs et "pris" par les faits. Il est même frappant de constater que la description du plaisir pris à la lecture s'énonce en termes d'images. Cette place croissante de l'image à travers la télévision et le cinéma conduit les jeunes à intérioriser des schèmes de pensée directement issus de ces deux supports : ainsi le rythme standard d'un film ou d'un téléfilm (ces "deux heures maximum" pour la durée d'une histoire). Façonnés par ce rythme, les jeunes sont nombreux à être rebutés par le rythme propre du livre, qui peut être plus long, plus soutenu que celui de l'audiovisuel de consommation courante.

2. L'ère de la "télévision intimité"

Un autre facteur, particulièrement important, est constitué par la prégnance sur la vie quotidienne dans les sociétés occidentales (la société française comme la société nord-américaine) de ce que Umberto Eco puis Ignacio Ramonet ont appelé "le nouvel âge télévisuel" 38, caractérisé par le triomphe de la télévision de l'intimité 39, laquelle repose sur le témoignage privé faisant irruption dans l'espace public, et, en parallèle et en étroite connexion avec ce phénomène, de nouveaux changements dans les frontières entre vie publique et vie privée. Cette prégnance est particulièrement influente sur les nouvelles générations.

L'irruption à la télévision de la parole privée et profane dans tous les magazines consacrés à des débats sur les moeurs, la morale et la vie quotidienne a profondément modifié l'espace public contemporain. La "télé-réalité", depuis la période des reality shows jusqu'à celle, omniprésente aujourd'hui des talk-shows, se caractérise par la promotion du témoignage : témoignage personnel concernant des questions privées formulées par des personnes "anonymes" 40 issues de la société civile.

Certes, les médias (presse, puis radio, puis télévision) ont toujours valorisé le témoignage. Mais celui-ci occupe désormais une fonction particulière. Il ne vient pas appuyer un propos, illustrer un point de vue. Il vaut, au contraire, pour lui-même. Alors que le témoignage habituel met en scène une parole illustrative, le témoignage de la "télévision de l'intimité" met en scène une parole argumentative : la seule présence et expression du témoin et de son récit vaut vérité. La néo-télévision consacre l'avènement de la confidence sur la place publique et la mise en scène des histoires privées, des malaises, des mal-être, des difficultés, des problèmes vécus et racontés à la première personne par la sollicitation du témoignage de citoyens ordinaires qui exhibent leurs expériences, infléchissant ainsi le débat public dans une direction bien différente de celle mise en oeuvre par les experts.

Autrement dit, nous assistons depuis plus de deux décennies à la montée d'un phénomène, dont les reality shows ne forment que l'écume. Ce phénomène est bien plus général. Il se caractérise par une nouvelle forme d'articulation de la parole privée et de la parole publique. La parole privée ne vient plus seulement illustrer un propos, accompagner une démonstration. Elle vaut elle-même comme parole publique, c'est-à-dire comme parole susceptible de nourrir le débat collectif, s'intégrer à l'espace public 41.

3. Le règne de l'expérience

L'irruption du témoignage privé dans l'espace public renvoie à deux types de phénomènes. En premier lieu, à des phénomènes proprement liés aux médias : la création d'un rapport d'identification avec un public que la néo-télévision a promu acteur du "pacte relationnel". En second lieu, à des phénomènes sociaux contemporains que la télévision capte et diffracte : elle signe en quelque sorte le déclin de la confiance en l'expertise et la méfiance envers les paroles institutionnelles. Elle accompagne la montée de l'individualisme et incarne les valeurs du relativisme culturel. Elle manifeste ainsi l'épanouissement d'une "culture psychologique de masse" 42 qui se diffuse au-delà des sphères intellectuelles et qui vient conforter, parce qu'elle rentre en convergence avec elle, une tendance plus ancienne de l'adolescence à l'expérimentation par soi-même.

Cette forme de parole privée muée en parole publique s'inscrit en effet dans un contexte de flou des références normatives. Non que les valeurs aient disparu ou que la morale soit en berne. Mais les valeurs se sont dispersées, la morale est devenue plurielle, les modes de vie et les choix normatifs s'équilibrent désormais 43. "L'individu incertain" devient, ainsi, "entrepreneur de sa propre vie" 44. Dès lors, toute exposition publique inscrit cette recherche identitaire dans le social au lieu de la cantonner à la sphère privée. Une attestation par la collectivité de la légitimité de comportements choisis, même déviants, devient un moyen de réinscription sociale. En ce sens, la confession cathodique s'inscrit dans la même logique que les confessions laïques, tels que les journaux intimes, l'autobiographie (ou la cure analytique) 45.

Ainsi, l'espace public médiatique consacré par la "télévision de l'intimité" installe une configuration qui place au centre du débat collectif la promotion de l'expérience. Il valorise les émotions, exalte la singularité, encourage le discours profane. Il donne à voir des cas individuels, des exemples suggestifs, des personnages emblématiques qui incarnent à eux seuls des idées, des opinions, des conceptions. Il cède la parole à des consommateurs, des citoyens ordinaires "comme vous et moi". Toute la télévision contemporaine est emportée par ce mouvement, ainsi que l'ont observé les chercheurs Sonia Livingstone et Peter Lunt qui parlent d'une "reformulation des règles du débat médiatique, dans le sens d'un éloignement par rapport à la tradition qui privilégie l'expertise et les formes scientifiques du savoir élitiste [...], au profit d'un discours fondé sur le savoir des gens ordinaires, qui s'appuie sur l'expérience personnelle, l'observation directe et un mode d'expression narratif" 46. Au contraire du savoir et de la connaissance qui sont au fondement (en principe) de la rationalité de l'espace public 47, l'expérience valorise le cas particulier et les affects. Vecteur de l'"authenticité", selon Charles Taylor 48, elle génère des effets de découverte

et d'apprentissage mais aussi d'obscurantisme et de partialité. S'il est vrai que l'expérience alimente la prise de conscience et, éventuellement, la réflexion, elle n'enrichit pas un savoir constitué. Ainsi, l'expérience portée sur la place publique contribue-t-elle à faire accéder au patrimoine collectif des intuitions, des sensations, des modes de lecture profanes. En ce sens, elle enrichit le débat public, comme le souligne le sociologue François Dubet : "A cette représentation émotionnelle de l'expérience, se juxtapose une seconde signification : l'expérience est une activité cognitive, c'est une manière de construire le réel et surtout de le "vérifier", de l'expérimenter. C'est une activité qui structure le caractère fluide de la "vie"" 49.

Toutefois, à l'inverse, l'expérience se présente aussi comme une source possible d'appauvrissement de l'argumentaire collectif. Elle hypertrophie des points de vue partiels et ponctuels, et prête à l'adhésion mais peu à la controverse, puisque, comme on dit : "par définition toute expérience se vaut".

4. Les effets d'âge

Certains médias - l'informatique domestique notamment - ont touché le grand public trop récemment (la dernière enquête Pratiques culturelles des Français date de 1997) pour qu'on puisse considérer comme définitives des associations entre classes d'âge et types de pratiques, et rien ne dit que ces usages n'évolueront pas. C'est pourquoi il est difficile de maitriser ce qui relève des effets d'âge et ce qui relève des effets de génération. L'enquête Pratiques culturelles des Français (réalisée tous les 8 ans depuis 1973) 50 montre bien, par exemple, que beaucoup de pratiques de consommation musicale que l'on a cru dans un premier temps être le fait de classes d'âge précises, se sont avérées à terme relever d'un effet générationnel 51. Il est très possible que les pratiques des jeux vidéo et de l'ordinateur suivent le même processus.Les médias implantés depuis longtemps comme la radio, la télévision ou la hi-fi permettent des analyses moins incertaines. Or, ces trois médias devancent, et de très loin, tous les autres médias dans les pratiques quotidiennes des jeunes 52. Mieux, la télévision reste le média dominant dans toutes les tranches d'âge : pour l'instant, les "nouveaux" médias ont très peu entamé son monopole. En dehors de la télévision, il y a, à chaque étape de la jeunesse, des médias privilégiés.

Pour conclure : rupture ou continuité ?

En définitive, ce que Pierre Bourdieu a appelé "capital culturel" demeure incontestablement essentiel pour comprendre les différences de connaissances et de goûts en matière culturelle. Autrement dit, la "loi" qui fait que les individus les mieux dotés en capital culturel manifestent des dispositions plus marquées pour la culture intellectuelle, alors que les moins bien dotés ont plutôt tendance à se situer vers le pôle du divertissement, se vérifie même quand on raisonne à niveau de diplôme donné. Ainsi, constate Olivier Donnat, "l'accès à la culture, et notamment à la culture consacrée, parait par conséquent toujours largement gouverné par les mécanismes de domination et de distinction liés aux différences de capital culturel mis en évidence il y a maintenant plus de trente ans" 53.

Cette analyse souffre cependant trois réserves. D'une part, il faut admettre qu'en réalité certains signes distinctifs sont adressés à l'ensemble du corps social parce qu'ils sont identifiables et interprétables par une grande majorité alors que d'autres ne prennent sens qu'au sein de la communauté de "pairs" qui partagent suffisamment de connaissances et de références pour les identifier et ne pas faire contresens sur leur interprétation (c'est le cas par exemple des groupes de rap). Les mécanismes de distinction, par ailleurs, ne doivent pas être appréciés sur la seule base du taux de notoriété (pour les artistes) et du capital culturel (pour les individus), car ils combinent souvent étroitement rejet du commun, du "populaire" et du "ringard", cette dernière dimension pouvant même être dominante dans certains cas (dans le rapport au livre et à la lecture chez certains adolescents par exemple).

Au total, l'utilisation par les adolescents du temps extra-scolaire, dans sa mouvance, sa complexité et ses ambivalences, parait résister à une explication et une interprétation de type moniste. Certains processus objectifs de ségrégation sociale et culturelle - ou, au contraire, de regroupement et de canalisation - orientent leurs comportements culturels, leurs attentes et leurs goûts. L'observation des comportements culturels des jeunes ne peut se dispenser de reconnaitre l'écart toujours présent entre les conditions d'accès aux pratiques culturelles et la résonance des activités au sein des différentes catégories d'adolescents. Si, en effet, le contact quotidien avec les médias tend à envahir et à structurer le temps extra-scolaire et fragmenté de l'ensemble de la génération actuelle des 15-20 ans, il n'en reste pas moins vrai que les jeunes réagissent de façon fort différente à l'emprise des médias, selon leur origine sociale, leur sexe, leur lieu de résidence, leur filière scolaire ou le type d'études suivi. Car les affinités "électives" comme le rapport au temps qu'établissent les différents groupes d'adolescents dépendent d'une série de représentations ancrées, souvent à leur insu, dans les attentes des adultes.

En d'autres termes, on peut douter qu'il suffise pour constituer une culture (ou d'une sub culture) jeune - plus ou moins homogène - de constater l'existence d'un certain nombre de facteurs cumulatifs tels que : une façon de vivre spécifique qui se manifeste par une mode vestimentaire - à la fois symbole ostentatoire et moyen d'expérimentation -, une fascination pour les "stars" médiatiques - du show business, du sport ou de la télé-réalité - et pour les musiques dites "amplifiées" (rock, rap, funk, soul, reggae, R'n'B, etc.). Mieux vaut constater que ces indices ne traduisent pas autre chose que l'appropriation par des jeunes en quête de construction identitaire des nouvelles formes culturelles contemporaines qui, en autorisant certains phénomènes d'agrégation propres à favoriser la constitution de groupes d'appartenance, autorisent et favorisent l'appartenance au groupe des pairs.

Conclusion : les adolescents et la lecture

Les trois caractéristiques essentielles définies précédemment sont particulièrement utiles pour comprendre le rapport des jeunes à la lecture. Rappelons-les pour mémoire :

1. Le modèle de l'expérimentation, en tant qu'il complète à de nombreux égards le modèle de la transmission, peut servir de fil conducteur pour mieux cerner l'univers culturel des adolescents et la place qu'y occupe la lecture.

2. L'éclectisme de la culture adolescente : recul absolu de la culture consacrée - "légitime", "humaniste" ; prédominance de la culture scientifique et technique (prédominance renforcée par l'accès de plus en plus massif aux nouvelles technologies de l'information et de la communication - NTIC - et en particulier Internet) ; montée de l'économie médiatico-publicitaire et les nouvelles voies de la consécration sociale et culturelle.

3. La première génération multimédia et la fascination pour l'image

La génération des 15-20 ans d'aujourd'hui est la première en France à avoir connu dès l'enfance un paysage médiatique extrêmement diversifié. Ils vivent aujourd'hui les transformations de la téléphonie. Tous les médias font partie intégrante de leur univers quotidien et, pour eux, semble-t-il, la distinction entre "anciens" et "nouveaux" médias n'a guère de sens. Il n'y a guère que les livres, sous leur forme classique - c'est-à-dire sans images - qui leur paraissent "anciens". Bref, les jeunes générations vivent désormais dans un contexte où les écrans tiennent une place considérable dans leurs pratiques de loisir, leurs discussions et, de manière générale, dans leur environnement familial, amical ou scolaire. Inévitablement, ce changement affecte leur relation à l'écrit - et à l'école - et modifie la manière dont ils structurent leur sociabilité.

Ces caractéristiques particulières des pratiques adolescentes nous fournissent un certain nombre de clés pour mieux appréhender la place que tient la lecture dans la vie quotidienne des jeunes d'aujourd'hui.

Jean-François Hersent

Né à Saint-Mandé (94) le 27 juin 1947

Jean-François Hersent, docteur en sociologie54, est responsable de la mission des études sur la lecture à la Direction du livre et de la lecture (DLL) du Ministère de la Culture et de la Communication. A ce titre, il a depuis plus de dix ans fait réaliser pour le compte de la DLL de nombreuses études et recherches sur les pratiques de lecture en France et en Europe ainsi que sur les publics des bibliothèques (souvent en collaboration avec le service Etudes et recherche de la Bibliothèque publique d'information). Il est l'auteur de nombreux articles sur ces sujets dans la presse spécialisée et collabore régulièrement au Bulletin des Bibliothèques de France (BBF) et au Bulletin critique du livre français (BCLF).

Activités professionnelles

Depuis octobre 1991 : responsable des études sur la lecture à la Direction du livre et de la lecture (DLL) du Ministère de la Culture et de la Communication.

A ce titre :

  • Réalisation pour le compte de la DLL et direction, seul ou en partenariat avec d'autres organismes (Premio Grinzane Cavour, Département des Etudes et de la Prospective du Ministère de la Culture, Service Etudes et recherche de la Bibliothèque publique d'information, Observatoire de la lecture publique à Paris, etc.), de nombreuses études et recherches dans le domaine de la lecture et des publics des bibliothèques en France et en Europe.
  • Publication de nombreux articles sur l'évolution de la lecture et les publics des bibliothèques dans des revues spécialisées (Bulletin des Bibliothèques de France, La Revue des livres pour enfants, etc.) et des ouvrages sur les bibliothèques et leurs publics (voir bibliographie succincte page 15).
  • Enseignements en sociologie de la lecture et de la culture dans le cadre de formations dispensées par l'Ecole nationale supérieure des sciences de l'information et des bibliothèques (ENSSIB), le Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT) et, depuis 2004, l'IUP "Arts, Science, Culture et Multimédia" de l'Université de Versailles / Saint Quentin-en-Yvelines.

Publications de Jean-François Hersent

    Bibliographie succinte

  • Regards croisés sur la lecture : France-Allemagne-Italie. Bulletin des Bibliothèques de France, tome 41, n°1, 1996
  • Les usagers et leur bibliothèque municipale. Bulletin des Bibliothèques de France, tome 41, n°6, 1996 (en collaboration avec Anne-Marie Bertrand)
  • Les non-usagers des bibliothèques parisiennes ; les usagers des bibliothèques parisiennes : pratiques de lecture. Bulletin des Bibliothèques de France, tome 43, n°5, 1998 (en collaboration avec Aline Girard-Billon)
  • Les usagers des bibliothèques de lecture publiques. La Gazette des Archives, n° 184-185, 1999
  • Adolescents, violence et création (chronique). Bulletin des Bibliothèques de France, tome 46, n°1, 2001
  • La bande dessinée jeunesse : pratiques et discours, La Revue des livres pour enfants, n°201, septembre 2001
  • Préface à Anne-Marie Bertrand [et al.]. Les bibliothèques municipales et leurs publics. Pratiques ordinaires de la culture. Paris, BPI-Centre Pompidou, 2001. (Collection Etudes et recherche).
  • A propos de l'explication sociologique de la fréquentation des bibliothèques. Bulletin des Bibliothèques de France, tome 47, n°1, 2002 (en collaboration avec Christophe Evans)
  • Les pratiques culturelles adolescentes. France début du troisième millénaire. Bulletin des Bibliothèques de France, tome 48, n°3, 2003
  • Traduire ou la rencontre entre les cultures. Bulletin des Bibliothèques de France, tome 48, n°5, 2003
  • Offre et démocratisation culturelle : un bilan des politiques en faveur du livre et du développement des bibliothèques. In Emmanuèle Payen (dir.). Les bibliothèques dans la chaîne du livre. Paris, Editions du Cercle de la librairie, 2004
  • La culture des adolescents : rupture et continuité. Actes des 12a Jornadas de bibliotecas infantiles, juveniles y escolares, Fundación Sánchez Ruipérez, Salamanca, 27, 28 y 29 mayo 2004
  • Une évaluation de la politique de la lecture est-elle possible ? La Revue des livres pour enfants, n°217, juin 2004

(1) Pour une bonne synthèse de la question de la jeunesse, on se reportera à Gérard Mauger, Les jeunes en France, état des recherches, Paris, La Documentation française, 1994. Voir également, pour un éclairage différent : Guy Bajoit, Abraham Franssen, Les jeunes dans la compétition culturelle, Paris, P.U.F., coll. Sociologie d'aujourd'hui, 1995, et les ouvrages désormais classiques d'Olivier GALLAND, Les Jeunes, Paris, La Découverte, coll. "Repères", 1ère éd. 1985 et Sociologie de la jeunesse, Paris, Armand Colin, 1997; voir également, du même, "Individualisation des moeurs et choix culturels" in Olivier DONNAT, Paul TOLILA, dir., Le(s) public(s) de la culture, Paris, Presses de Science Po, 2003.

(2) Titre éponyme d'un ouvrage - célèbre à l'époque de sa publication en 1975 - du sociologue Jean DUVIGNAUD.

(3) Cf. Gérard Mauger, op. cit., p.4.

(4) Dominique PASQUIER, Cultures lycéennes. La tyrannie de la majorité, Paris, Autrement, 2005. Voir également, Dominique PASQUIER, La Culture des sentiments. L'expérience télévisuelle des adolescents, Paris, MSH, 2000.

(5) Erving GOFFMAN, La Mise en scène de la vie quotidienne, 2 vol. : 1. La présentation de soi 2. Les relations en public, Paris, Editions de Minuit, 1973.

(6) Que certains élèves envoient discrètement pendant les cours. L'enquête de D. Pasquier révèle également que certains virtuoses du portable sont capables de composer des textos en gardant l'appareil au fond de leur poche !

(7) Littéralement la culture des 13-19 ans.

(8) Cf. Edgar MORIN, "Salut les copains. 1. Une nouvelle classe d'âge. 2. Le yéyé", Le Monde 6 et 7/8 juillet 1963 ; voir également Edgar MORIN, L'Esprit du temps, Paris, Grasset, 1ère édition 1962.

(9) Responsable des enquêtes sur les pratiques culturelles des Français au ministère de la culture.

(10) Ce point est relevé très nettement - mais en négatif - chez les jeunes en difficulté interviewés par Véronique Le Goaziou, dans son enquête de terrain sur "pratiques lectorales et rapport à la lecture des jeunes en voie de marginalisation" (le rapport d'enquête est consultable sur le site de la DLL).

(11) On pourra se reporter au travail de terrain considérable sur la grande bourgeoisie que mènent depuis plus de quinze ans Monique PINCON-CHARLOT et Michel PINCON, notamment Dans les beaux quartiers, Paris, Le Seuil, coll. "L'Epreuve des faits", 1989 ; Quartiers bourgeois, quartiers d'affaires, Paris, Payot, coll. "Documents", 1992 ; La Chasse à cour, ses rites et ses enjeux, Paris, Payot, coll. "Documents", 1993 [réédité dans la "Petite bibliothèque Payot", 1996] ainsi que "Sur la piste des nantis", Le Monde diplomatique, septembre 2001, Sociologie de la bourgeoisie, Paris, La Découverte, coll. "Repères", 2000 ainsi que Paris mosaïque : promenades urbaines, Paris, Calmann-Lévy, 2001et Sociologie de Paris, Paris, La Découverte, coll. "Repères", 2004.

(12) Bernard LAHIRE, La Société des individus, Paris, La Découverte, 2004.

(13) Pierre BOURDIEU et Jean-Claude PASSERON, Les Héritiers, Paris, Minuit, 1964.

(14) Sur les jeunes des milieux populaires, voir Véronique Le Goaziou, op. cit. ;

(15) Cf. Stéphane BEAUD, Violences urbaines, violences sociales : genèse des nouvelles classes dangereuses, Paris, Fayard, 2003.

(16) Dominique PASQUIER, Cultures lycéennes, op. cit., p.69.

(17) Article repris dans Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1980, pp. 143-164.

(18) Outre l'ouvrage mentionné ci-dessus, on pourra lire avec intérêt sa contribution, "les invariants de la jeunesse", in Panoramiques n°16, 4/1994, numéro spécial "Jeunesses d'en France, un horizon chargé", pp. 182-186.

(19) Paris, Fayard, 1987.

(20) François Dubet, Didier Lapeyronnie, "Les jeunes immigrés", Les quartiers d'exil, Paris, Le Seuil, 1992, pp. 139-169.

(21) Voir la typologie des différents comportements face à la culture, et en particulier celle des exclus, telle qu'elle est esquissée par Olivier Donnat dans son livre Les Français face à la culture. De l'exclusion à l'éclectisme, Paris, La Découverte, 1994, pp. 182-207 et 285-365.

(22) En particulier Alain Ehrenberg, L'individu incertain, Paris, Calmann-Lévy, 1995. Ces travaux mettent l'accent sur l'émergence, dans les sociétés contemporaines développées, d'un nouvel individualisme qui remet en cause les traditionnelles catégories sociales d'appartenance.

(23) Par nouvelles références culturelles, on se réfère moins ici à la fascination pour les produits et les "stars" de la culture américaine - phénomène qui perdure, en s'amplifiant de génération en génération, depuis maintenant cinquante ans -, qu'à l'attraction qu'exerce aujourd'hui le fondamentalisme religieux sur des fractions non négligeables de jeunes beurs, et de manière générale à toutes les manifestations visant à constituer des identités culturelles factices fondées sur le ressentiment, l'esprit de secte, le fanatisme et la haine de l'autre (skins, etc).

(24) Voir notamment Guy Bajoit, Abraham Franssen, op. cit..

(25) Albert Memmi, "les fluctuations de l'identité culturelle", dossier "la fièvre identitaire", Esprit n°1 janvier 1997, pp.94-106. On renverra le lecteur intéressé à ces problèmes à Gérard Namer, Mémoire et société, Méridiens-Klinsksieck, 1987 et, bien sûr, à l'oeuvre monumentale dirigée par Pierre Nora (dir.), Les lieux de mémoire, Gallimard, 1984-1992, 7 volumes.

(26) Olivier Galland, "Une génération sacrifiée ?", Sciences Humaines, Hors série, n°26, septembre-octobre 1999, pp. 20-21.

(27) Jean DUVIGNAUD, La Planète des jeunes, Paris, Stock, 1975, p. 282.

(28) Voir notamment Guy Bajoit, Abraham Franssen, op. cit.

(29) Augustin Girard, "Politique publique de la culture", in Emmanuel de Waresquiel (sous la dir.),Dictionnaire des politiques culturelles de la France depuis 1959, sous la direction (Conseillers : Laurent Le Bon et Philippe Régnier), Paris, Larousse/CNRS éditions, 2001. Voir également l'article de Pierre-Michel MENGER, "Culture", pp. 180-185.

(30) Olivier Donnat, Les Français face à la culture : de l'exclusion à l'éclectisme, op. cit., p 339.

(31) "Chacun, en réalité, intègre des éléments appartenant aux divers univers auxquels il a été confronté, et réalise un agencement plus ou moins original en conservant la marque des univers antérieurs qu'il a fréquentés ou même simplement côtoyés. Aussi faudrait-il, pour traduire la richesse des univers culturels, être en mesure d'identifier la multiplicité des influences qui ont contribué à leur élaboration [...].", ibid. p. 339.

(32) Réseaux n°17, "les jeunes et l'écran", dossier coordonné par Dominique Pasquier et Josiane Jouët, Paris, Hermès Science Publications, 1999.

(33) Voir Olivier Donnat, Les Pratiques culturelles des Français. Enquête 1997, Ministère de la culture et de la communication-Département des études et de la prospective, Paris, La Documentation française, 1998.

(34) Réponse donnée par un enfant de 11 ans.

(35) Hector Rodriguez-Tomé et Françoise Bariaud, Les perspectives temporelles à l'adolescence, Paris, PUF, coll. "Croissance de l'enfant. Genèse de l'homme", 1987, p. 56.

(36) Stéphane Beaud : "C'est la forte élasticité du temps vécu : des périodes de vie au ralenti, faites de longues palabres, de discussions au café ou sur la place - ce qui peut apparaître comme du temps perdu si l'on se réfère à l'échelle scolaire - alternent avec de brusques accélérations du temps vécu (la nécessité d'aller chercher quelqu'un, de trouver une voiture ...), comme s'il fallait de temps en temps donner du rythme au cours ordinaire et routinier de l'existence, redonner brusquement des impulsions pour densifier davantage la vie sociale. [...] sont autant d'illustrations de cette manière d'accélérer presque fictivement le rythme de vie dans le quartier comme s'il s'agissait d'introduire du discontinu dans cet univers temporel trop prévisible, comme pour forcer le cours des choses ..." in "Un Temps élastique. Etudiants des "cités" et examens universitaires", in Terrain, n°29, septembre 1997, p. 50.

(37) François de Singly, "Les Jeunes et la lecture", Paris, Les dossiers Education et Formations, 1993, n°24.

(38) Umberto ECO, La Guerre du faux, Paris, Grassert, 1985 ; Ignacio Ramonet, "Une nouvelle étape, la post-télévision. Big Brother", Le Monde diplomatique, Juin 2001.

(39) Voir Dominique Mehl, La Télévision de l'intimité, Paris, Le Seuil, coll. "Essais politiques", 1996. Je préfère ce terme, qui me semble mieux rendre compte du phénomène actuel que l'appellation (non-contrôlée) de "télé-réalité" utilisée d'ordinaire. Voir également François Jost, La Télévision du quotidien. Entre réalité et fiction, De Boeck Université/Ina, "Médias Recherches", 2001 et, du même, L'Empire du loft, Paris, La Dispute, 2002.

(40) Sur la mise en scène des individus anonymes à la télévision, voir Olivier Rasac, L'Ecran et le zoo : spectacle et domestication, des expositions coloniales à "Loft Story", Paris, Denoël, 2002.

(41) Sur la genèse de ce phénomène, perceptible dès le XIXe siècle, voir Richard SENNETT, Les Tyrannies de l'intimité, Paris, Le Seuil, 1979.

(42) Robert CASTEL, Jean-François LECERF, "Le phénomène psy et la société française", Le Débat, n°1-2-3, 1980.

(43) Cf. Pierre BRECHON (sous la dir.), Les Valeurs des Français. Evolutions de 1980 à 2000, Paris, Armand Colin, 2000.

(44) Alain EHRENBERG, L'Individu incertain, Paris, Calmann-Lévy, 1995.

(45) Aloïs HAHN, "Contribution à la sociologie de la confession et autres formes institutionnalisées d'aveu : autothéniatisation et processus de civilisation", Actes de la recherche en sciences sociales, n° 62-63, 1986, pp. 54-68.

(46) Sonia LIVINGSTONE, Peter LUNT, "Se faire entendre dans l'espace public. Les femmes, la télévision et le citoyen spectateur", Réseaux, n° 63, 1994.

(47) Selon Roger CHARTIER ("Dialogue sur l'espace public", Politix, n°26, 1994), on peut distinguer deux types de psychologies : "l'une de l'enthousiasme et de la fusion, l'autre de la délibération et du raisonnement", ainsi que deux types d'épistémologies : "d'un côté celle de la persuasion, où ce qui est manié c'est un ensemble de preuves qui doivent entraîner la conviction et qui n'ont d'autre validité que leur efficacité au regard de cette conviction, et, d'un autre, celle de la démonstration qui est un raisonnement de type déductif à partir d'un certain nombre de prémisses". La première se situe du côté du "régime de la parole", la seconde du côté du "régime de l'écrit". Les médias de masse, et tout particulièrement la "télévision de l'intimité", s'inscrivent entièrement dans le premier registre.

(48) Charles TAYLOR, Le Malaise de la modernité, Paris, Le Cerf, 1994.

(49) François DUBET, Sociologie de l'expérience, Paris, Le Seuil, 1994.

(50) Cf. supra, note 3.

(51) Cf. Olivier Donnat, op. cit., pp. 157-166 et pp. 309-310 (à propos des phénomènes propres à la "culture jeune") : "Le temps nous a appris qu'il s'agissait, en réalité, dans la plupart des cas, de phénomènes générationnels et que bon nombre de ces mutations continuaient à se diffuser dans la société française, du simple fait du renouvellement des générations. L'exemple du rock est sur ce point sans ambiguïté [...]".

(52) Voir tableau en annexe.

(53) Olivier Donnat, Les Français face à la culture, op. cit., p. 129.

(54) Doctorat de IIIème cycle en sociologie, Université Paris VIII (janvier 1986) : "Musique rock, pratiques et représentations culturelles de jeunes scolaires de la région parisienne" (thèse de doctorat sous la direction de Paul de Gaudemar).

Lire au lycée professionnel, n°51, page 2 (06/2006)

Lire au lycée professionnel - Les cultures adolescentes à l'âge de la postmodernité