Pistes de lecture

Comment choisir un livre ?

Les réactions de quelques élèves de CAP

Marie Guelpa

Lors de la réalisation de la bibliographie Attention livres !, l'une des phases du travail a consisté à tester la première sélection auprès de divers groupes de jeunes. Nous verrons ici comment des élèves de CAP ont réagi. Et quelles propositions on peut leur faire pour les aider à devenir des lecteurs plus à l'aise.

Ce mercredi 6 avril 2005, Christine, bibliothécaire, et moi nous rendons à l'EREA (établissement régional d'enseignement adapté) de Claix (38) qui propose une SEGPA et des CAP. Nous retrouvons Anne-Laure, la documentaliste, Karine, la prof de français, et six jeunes en première année CAP, âgés de 16 à 18 ans. Christine explique les raisons de notre présence : bibliothécaires, nous préparons une liste de livres pour des jeunes et nous souhaitons recueillir leur avis. Les livres que nous avons préparés leur plairont-ils ou non ? Anne-Laure précise qu'il n'y aura aucun livre à emprunter à l'issue de la séance...

Les comptes rendus de lecture

On commence par le compte rendu de lecture que chacun a préparé, à la demande de Karine et d'Anne-Laure. La séance n'a pas encore vraiment commencé que Cédric demande à sortir et restera absent un bon moment. Sofiane parle de Revanche (collection "Foot" chez Bayard). Puis Nacer présente Quand on est mort, c'est pour toute la vie d'Azouz Begag, Clément Le tour de France sur mon beau vélo jaune (de Bernard Chambaz) et Aurore L'enfant dans le placard d'Othilie Bailly. Cédric revenu commence à nous parler de Foot samba (collection "Foot" chez Bayard). Poussé dans ses retranchements par la documentaliste, il reconnait qu'il n'a pas rempli sa fiche, car il n'a pas eu le temps de finir le livre. Son professeur lui rappelle le contrat et lui affirme que lire, il n'aime pas ça. Pour Aurélien, la situation est très tendue : compte tenu de ses difficultés, on lui a proposé de rendre compte d'un livre enregistré sur cassette (Le poney rouge, de Steinbeck). Son travail consistait donc à écouter le livre, puis à remplir la fiche et son professeur lui rappelle l'objectif de l'exercice. Elle veut s'assurer qu'il est capable de comprendre une narration et d'en rendre compte à l'oral. Questionné, il finit par admettre que beaucoup de choses ne lui plaisent pas, notamment le statut particulier que lui confère la cassette... A l'issue de cette séance intéressante qui a généré beaucoup de bonnes notes, nous félicitons les jeunes pour la qualité de leur travail. Puis nous vidons notre caddie sur la table en demandant aux élèves d'observer les livres et de les répartir en deux piles selon qu'ils les choisiraient ou non. L'activité est intense et les piles s'organisent, pour certains très vite et avec de nombreux ouvrages.

Cédric, lecteur pressé

C'est Cédric qui commence, le garçon un peu trop gros qui a toujours besoin de sortir et qui s'est affirmé tout à l'heure comme non lecteur. Ses piles sont impressionnantes, il est très à l'aise dans son discours. Exemples de livres choisis :

Chassé croisé. "Sur la couverture, il y a une valise. On voit bien que ça parle d'un voyage, mais aussi un voyage dans la tête."

Aurélien Malte. "D'après l'image, c'est un jeune qui écrit un journal intime."

Mauvais sangs. "Dans la couverture, c'est des gens qui s'inquiètent."

D'après ces premiers exemples, on commence à entrevoir la méthode de Cédric : il n'ouvre pas le livre, ne le feuillète pas, ne le retourne pas. Il se fait une opinion à partir de l'image de couverture et du titre. Dans le premier cas, l'approche est correcte, même s'il n'a pas compris que les deux personnages se ratent, parce que l'une arrive en France au moment où l'autre est expulsé. Mais on peut penser que le mot "chassé croisé" n'a rien évoqué de concret pour lui. Dans le deuxième cas, il n'a pas eu l'information principale : le personnage est en prison. Ce qu'il écrit s'apparente en effet au journal intime, puisque ce sont des lettres destinées à sa visiteuse de prison, mais qu'il n'envoie pas. Dans le troisième cas, il n'a pas eu accès à l'idée de genre, même s'il a décelé l'aspect "noir" de ce recueil de nouvelles. Même si c'est démenti pour Projet Oxatan qu'il a rejeté en tant que science-fiction : "Je suis pas trop futuriste"...

Regardons maintenant quelques titres qu'il a rejetés :

Feng. "Il est bizarre, le format."

Le type. "Le titre, c'est bizarre. L'image, c'est bizarre". Il souligne la bizarrerie du personnage silhouetté en noir dont il ne voit que le sourire. "Ce livre, je ne sais pas ce que c'est".

Grâce à ces deux exemples, on comprend que, pour Cédric, il serait important de se repérer par rapport à ce qu'un livre doit être en terme de format et d'aspect. Il a certainement, et de manière implicite, une représentation du livre.

Autres exemples de rejet :

Cent poèmes du bonheur. "Il est un peu fou, ce livre." On lui demande de préciser : "Ce type, il est fou, il saute !", dit-il en désignant l'image de couverture. Quelqu'un lui fait remarquer que d'après le titre, c'est un livre de poèmes, ce que visiblement il n'avait pas repéré. Il conclut : "Je suis pas trop poème."

Ma maison, c'est la nuit. "Ça doit pas être intéressant : c'est peut-être un clochard qui raconte, moi ça m'intéresse pas." Qu'est-ce qui lui fait penser à ce thème : les deux mots "maison" et "nuit", qu'il associe à un SDF, un clochard... Or il s'agit d'un livre de poésie chez Cheyne éditeur. Là encore, Cédric, qui ne sait ni ouvrir ni feuilleter ni retourner un livre, n'a retenu aucun indice concernant le genre... Ce que confirme son impression à propos de La nuit respire (même éditeur) : "Ça me dit rien. J'aime pas l'image". Ce que l'on doit entendre au sens strict : ça n'évoque rien pour moi, je ne peux rien me raconter à partir de ça.

Au pays de Sofiane et de Nacer

Sofiane (qui avait présenté un ouvrage sur le foot) commence par Rêve de foot : "C'est un garçon qui rêve de faire du foot". Il enchaine avec deux documentaires : Maroc et Afrique, en précisant qu'il apprécie le style, les images, et une pièce de théâtre Ailleurs ailleurs, qu'il a identifiée comme telle, puisqu'il l'ouvre à la page de présentation des personnages, et qu'il choisit car l'auteur est algérien. Cet intérêt pour le pays d'origine est pleinement confirmé par Nacer, qui a aimé Begag et qui affirme : "Moi j'aime lire". A son tour de parler, il est plongé dans Panne de sens : "C'est un type comme moi, il a les mêmes projets que moi", tout en précisant qu'il s'agit bien d'aller en Algérie, mais pas forcément en passant par la case garde à vue... Il a retenu Petit Polio, une BD sur la guerre d'Algérie et un album, Leila, parce que "ça se passe chez les Arabes, les Bédouins", mot qu'il commence par écorcher un peu... Quand on lui demande si l'aspect de l'ouvrage et les illustrations le dérangent, il assure que non. On est frappé chez ce garçon par un si grand désir de connaitre et de comprendre son pays d'origine.

Aurore, la fille aux histoires tristes

Elle a présenté tout à l'heure L'enfant dans le placard, et nous avons compris qu'elle aimait les histoires de vie. Elle a retenu :

Petite mère. "J'ai lu la quatrième de couverture", dit-elle. Ainsi elle a repéré qu'il s'agissait d'une gamine malheureuse.

Une histoire de peau. "Ça me fait penser au racisme", impression suscitée sans doute par le mot "peau" dans le titre.

Collection Toi + moi = coeur. "J'ai lu derrière, j'ai vu que c'était une histoire triste".

Chambre 27. "C'est l'histoire d'une jeune fille mariée de force".

En revanche elle rejette Raconte-moi la mort, car ce qu'elle a lu en quatrième ne lui semble pas aller avec le titre, elle ne comprend pas.

Elle recherche essentiellement des histoires tristes (en écho à la sienne ?). Elle fonde son choix surtout sur la lecture de quatrième, mais peut également prendre des indices sur la couverture.

Clément, le stratège

New York 360°. Clément a passé une grande partie de la séance à lire ce livre qui l'a emballé. Au point qu'Anne-Laure le lui a retiré et qu'il l'a oublié au moment de sa présentation !

Le chat. "Je connaissais", dit-il. Il en apprécie l'humour.

L'homme à l'oreille coupée. Le titre l'intrigue. Lorsqu'on l'interroge sur l'aspect physique, il trouve très bien que ce soit un "petit" livre : "La taille, ça va. L'épaisseur, ça va. Ça peut être facile à lire. C'est lu vite fait, en une semaine".

Mat. Il l'a ouvert devant nous et nous en parle quasi en le lisant : "Il n'y a pas trop de lecture, que des images, ça change." Le personnage l'intéresse et il semble, par une prise instantanée d'indices, avoir reconstitué une trame narrative...

Si proche si loin. Celui-là lui plait beaucoup : "Anne-Laure, tu l'achètes !" demande-t-il. "Il n'y a pas trop de lecture. C'est une histoire d'amour", indices trouvés semble-t-il par un feuilletage et une consultation rapide de la quatrième qui ne porte d'ailleurs qu'un court texte.

Ils s'aiment. "Ça parle des lois, des dates, du droit à la contraception. C'est lu vite fait. C'est pas une histoire. Il y a des couleurs, c'est pas mal".

Kiffe kiffe demain. Alors qu'il avait rejeté cet ouvrage (épais et d'aspect littéraire) en début de séance, à ma surprise, il le présente en premier dans ses choix positifs, disant : "C'est écrit par une jeune de 19 ans..." En fait il reprenait à son compte le complément d'information que Christine avait apporté...

Aurélien, amateur de BD

On se souvient qu'il avait été en échec complet lors de la première heure. C'est un garçon dyslexique pour qui on aménage l'épreuve de CAP, avec un secrétaire, donc vraiment quelqu'un en grande difficulté de lecture. C'est le plus âgé, il a presque 18 ans. Il a pourtant joué le jeu, observé des livres et constitué deux piles.

Je me souviens de l'avenir. "Ça fait bébé."

Réflexion d'une grenouille. "C'est gamin."

No limits. En revanche, il se retrouve dans cette BD, que peut-être il connaissait déjà. "C'est des jeunes qui font plein de conneries. C'est un adolescent comme moi. J'aime les BD".

Manga. Il sélectionne (il est le seul) deux volumes de mangas.

Le monde de Tolkien. Il est enthousiasmé par cet album. "Celui qui l'aime pas, celui-là !" On comprend que c'est par rapport au film, dont il est fan. Or le livre proposé ne reprend pas le film, mais présente le monde de Tolkien à travers divers illustrateurs. Aurélien semble être entré de plain pied et sans réserve dans la recréation de cet univers.

Quelques propositions

  • Il est essentiel d'écouter ce que les jeunes ont à dire. C'est le seul moyen d'accéder à leurs propres représentations. Et nous voyons bien, à partir de ces quelques exemples sans valeur statistique, qu'elles peuvent être fort diverses.
  • Même en difficulté, ces jeunes ont des compétences et sont capables de mettre en place des stratégies pour tirer des informations de l'objet qu'ils ont sous les yeux.
  • Comment aider ces jeunes à aller plus loin, à mieux s'approprier le livre ? A partir de ces cas on pourrait proposer l'apprentissage d'un geste simple : le feuilletage. Commencer par prendre le livre en main et le regarder sous toutes ses faces. Donner le vocabulaire : première et quatrième de couverture, dos. Puis l'ouvrir et le feuilleter. On sait que cette approche est pratiquée dans les classes, mais sans doute pas assez. Pour quelqu'un comme Cédric, le livre est un objet plat qui n'a ni dos ni contenu... L'objectif serait d'amener le jeune à manipuler le livre pour qu'il devienne un objet familier. Il va sans dire que cela ne doit pas se faire dans un cadre scolaire avec obligation de lecture et de retour de lecture. Il est certain que la séance a été d'autant plus fructueuse qu'Anne-Laure avait pris soin de dire qu'il n'y aurait pas de livre à emporter !
  • Comment améliorer les évidentes compétences de Clément qui veut pouvoir accéder très vite à de courtes informations, sans passer par le chemin obligé de la narration ? Ou comment l'aider à les transférer ou les optimiser dans la lecture de documents techniques ou le multimédia ?
  • Quant à Aurélien, avec ce que l'on a appris de lui, on pourrait lui proposer une BD pour sa prochaine fiche de lecture...
  • Enfin, le cas de Cédric ouvre d'intéressantes perspectives. Il semble avoir une idée de ce qu'un livre doit être (qu'on pourrait peut-être essayer de lui faire expliciter...) Et si ce qu'on lui présente s'en éloigne trop, il le refuse. Or notre sélection, précisément, s'applique à présenter des livres différents... Va-t-elle augmenter le désarroi de ces lecteurs qui n'y retrouveront pas ce qu'ils pensent être un "vrai", un "bon" livre, ou un livre reconnu par l'institution ?
  • Comment aider Cédric qui va trop vite et qui ne regarde que la première de couverture ? Il parait évident qu'il n'a pas de notion de genre. Mais lui dire, comme nous avons fait à propos de Ma maison la nuit, "c'est un livre de poèmes" risque de ne pas l'aider beaucoup... Il serait sans doute plus productif de lui proposer une séance de classement. On vient avec les livres et on demande aux élèves de les classer : pour toi, quels sont ceux qu'on pourrait mettre ensemble ? A tester, mais ce type de consigne pourrait amener à prendre d'autres indices (dans ou derrière le livre), à repérer des indications jusque-là négligées et à révéler d'autres représentations. N'oublions pas que tout notre savoir implicite sur le livre et le monde éditorial est en grande partie terra incognita pour ces jeunes. Voyons, à partir de ce qu'ils en savent, ce qu'ils pourraient en apprendre, pour améliorer estime de soi et compétences et pour faciliter des transferts, notamment dans le domaine professionnel et vers le multimédia.
Les livres cités par les élèves
  • Afrique (documentaire)
  • Ailleurs ailleurs / Slimane Benaissa (théâtre)
  • Aurélien Malte / Jean-François Chabas (roman)
  • Cent poèmes du bonheur / Albine Novarino (poésie)
  • Chambre 27 / Louis Atangana (roman)
  • Chassé croisé / Guillaume guéraud (roman)
  • Feng fils du vent / Thierry Dedieu (conte)
  • Ils s'aiment (documentaire)
  • Je me souviens de l'avenir : changer ses habitudes pour sauver la planète / Clab (album)
  • Kiffe kiffe demain / Faïza Guene (roman)
  • L'homme à l'oreille coupée / Jean-Claude Mourlevat (conte)
  • La nuit respire / Jean-Pierre Siméon (poésie)
  • Le chat / Philippe Gelluk (BD)
  • Le monde de Tolkien : visions des Terres-du-Milieu / Ted Nasmith et John Howe (livre illustré)
  • Le type / Philippe Barbeau et Fabienne Cinquin (album)
  • Leila / Sue Alexander et Georges Lemoine (album)
  • Ma maison, c'est la nuit / André Rochedy (poésie)
  • Maroc (documentaire)
  • Mat / Baudoin (BD)
  • Mauvais sangs / Sarah Cohen-Scali (nouvelles)
  • New York 360° / Nick Wood (documentaire)
  • No limits / Derib (BD)
  • Panne de sens / Mouss Benia (roman)
  • Petit Polio / Farid Boudjellal (BD)
  • Petite mère / Dominique Sampiero (album)
  • Projet Oxatan / Fabrice Colin (SF)
  • Raconte-moi la mort / Claire d'Hennezel (poésie)
  • Réflexions d'une grenouille / Kazuo Iwamura et Paul Paludis (BD)
  • Rêve de foot / Paul Bakolo Ngoi (roman)
  • Si proche si loin / Jimmy (album)
  • Une histoire de peau / Jeanne Benameur (nouvelles)

Lire au lycée professionnel, n°50, page 42 (03/2006)

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