Dossier : le manga

Etudier le manga en classe ?

Quelques pistes pédagogiques

Marie-Cécile Guernier

A première vue, quand il s'agit de choisir une oeuvre intégrale à étudier en classe, le manga ne fait pas partie des choix possibles. Encore plus que celle de la bande dessinée (voir Lire au lycée professionnel, 2005, n° 49), sa légitimité littéraire et graphique est encore grandement insuffisante pour envisager une étude un peu approfondie avec des élèves. Si cette représentation a une certaine validité pour quelques types de mangas que l'on pourrait qualifier de moyens, voire médiocres, elle tombe si l'on veut bien s'intéresser à des oeuvres graphiquement et littérairement de qualité (voir les sélections proposées dans ce numéro). D'autant que de nombreux élèves sont de fervents lecteurs de mangas, et qu'il est toujours pertinent de s'appuyer sur leurs goûts. Ceci admis, il reste à élaborer des pistes d'étude qui permettent de découvrir le genre, mais aussi de travailler les notions au programme. Il ne s'agit pas ici de présenter une séquence complète, mais simplement de proposer quelques pistes d'analyse possibles afin de montrer que le manga est un support littéraire riche et pédagogiquement intéressant. J'illustrerai mon propos à partir de La musique de Marie de Usamaru Furuya paru en 2 tomes en 2004 aux éditions Casterman.

La musique de Marie

L'histoire racontée par ce manga se déroule dans un monde de paix et d'harmonie à la technologie peu avancée. Chaque île de ce monde se consacre à une production particulière. Celui où habite Kaï, le héros, est celui des ateliers de mécanique. Kaï, depuis qu'il a failli se noyer l'année de ses dix ans, est doté du pouvoir d'entendre tous les sons, mêmes les plus imperceptibles. Grâce à ce don il peut, entre autres, détecter les dysfonctionnements des machines et donc prévenir des accidents. Mais surtout il est le seul à percevoir la musique qu'émet Marie, une sorte de déesse automate qui lui apparait régulièrement dans le ciel. Kaï se sait et se sent différent. Sa fascination pour Marie le plonge régulièrement dans une rêverie mystique par laquelle il cherche à sonder les mystères du monde et des hommes. Ce qui provoque l'admiration de ses amis et en particulier de Phiphy, jeune fille sensible et volontaire, éprise de lui.

D'un accès peu difficile, ce manga se lit assez rapidement. Le mystère qui entoure Marie, l'histoire chaotique des amours de Kaï et Phiphy et les interrogations concernant le destin du jeune homme créent un suspens captivant. De plus, ce manga poétique et ponctué de péripéties n'est pas dépourvu d'humour. Ainsi le lecteur se laisse prendre et on peut supposer qu'il suscitera l'intérêt des élèves. Par ailleurs, l'histoire est suffisamment dense et fournie pour alimenter une étude en classe. Plusieurs aspects sont envisageables : une analyse des thématiques développées pour interroger le genre, une étude narratologique dans l'esprit des recommandations officielles et des rapprochements intertextuels pour développer les apprentissages littéraires.

Thématiques

Une première piste d'étude possible concerne les thématiques abordées dans ce manga. Les élèves après avoir lu l'ensemble de l'histoire peuvent essayer de les lister. Entrer ainsi dans l'étude permet de cerner le propos, quelquefois touffu, de Furuya.

Il y a fort à parier que les élèves seront tout d'abord sensibles au thème de l'amour impossible : rien de plus classique. Phiphy aime Kaï. Mais l'inverse n'est pas vrai. L'amour que Kaï porte à la déesse Marie empêche tout autre amour humain. La confrontation entre ces deux formes d'amour est largement développée et constitue une des dynamiques de ce manga.

Cependant ce manga n'est pas une simple histoire d'amour dans la mesure où sa thématique centrale est celle de la croyance et de la révélation. En effet, Kaï est un être prédestiné : c'est lors de sa noyade l'année de ses dix ans qu'il a été choisi pour être celui qui décidera s'il remonte les ressorts de la boite à musique de la déesse automate Marie, c'est-à-dire s'il décide que la croyance en la déesse doit perdurer. Le récitatif explique que ce choix est confié à un être humain parce que "ce sont les humains qui ont conçu Marie" (p. 135, tome 2) et ce sont "les humains [qui] ont inventé la notion de Dieu" (p. 136). "Dieu existe parce que les humains existent. Pour que Dieu existe, l'existence d'une personne pouvant percevoir sa présence est nécessaire." Ainsi dans ce manga Furuya interroge-t-il l'essence même de la foi en ramenant l'existence de Dieu à la seule croyance humaine. Ce qui peut être considéré comme une critique de la religion et l'affirmation d'un athéisme proche de la pensée de Nietzsche. Cette critique semble d'autant plus plausible que Marie, qui incarne la divinité, empêche tout progrès technologique et bride tous les désirs de savoir de l'humanité. Kaï est donc tenté de faire confiance à l'être humain et ne pas tourner la clé pour libérer la puissance créatrice de l'humanité. Mais, en même temps, la musique que diffuse Marie est lénifiante et annihile les pulsions négatives des humains : jalousie, envie, paresse, violence, sources de tous les malheurs du monde, que retracent les images fortes et condensées du chapitre 14. Ainsi Furuya semble-t-il aussi affirmer que la foi apporte le bonheur. Kaï finit par choisir cette option. Furuya semble ainsi nuancer la critique religieuse pour reposer les termes du débat et affirmer que c'est le progrès technologique qui est à l'origine de la disharmonie mondiale.

Cette thématique du progrès et de ses effets potentiellement négatifs est particulièrement développée. Les compatriotes de Kaï se livrent à de nombreuses activités techniques, et, sur l'île de Pirite, celle des ateliers, ils construisent essentiellement des automates. Mais ils ne parviennent pas à les animer, encore moins à les faire voler. Ces automates sont essentiellement décoratifs et objets de cadeaux. De la même manière les produits nécessaires à la vie sont échangés. Ce non développement technologique est le garant de l'harmonie, qui a succédé à un monde modernisé dans lequel les hommes étaient malheureux. Ce retour à la disharmonie pèse comme une menace permanente qu'il faut tenter de circonscrire à tout prix.

Ces thématiques ne sont vraiment pas nouvelles. Mais elles posent des questions encore et toujours actuelles : où mène le développement technologique à outrance ? Est-ce lui qui produit le malheur de l'humanité ? "Science sans conscience..." disait Montaigne. La réponse à la déraison technologique est-elle la foi en une divinité qui de toute façon est elle-même une création humaine ? On le voit, Furuya renvoie l'homme à sa stricte humanité et à ses propres choix éthiques. Ces questions devraient intéresser les élèves et l'ouvrage de Furuya a le mérite de ne pas apporter de réponses simplistes. Il a aussi celui, à partir d'une lecture agréable, imagée et captivante, de nourrir la réflexion. Si on osait, on pourrait suggérer qu'il permet de faire un peu de philosophie, sans avoir à en passer par des formes discursives peu accessibles, voire absconses pour des élèves. Toutefois mettre en évidence les thématiques développées dans ce manga ne permet pas seulement d'élucider le message complexe et dialectique que délivre Furuya, mais aussi, conséquemment, de s'interroger sur la nature générique même de son ouvrage.

Catégorisation générique

Certes Furuya est mangaka et c'est bien un manga qu'il a composé. Cependant, l'analyse thématique montre qu'il puise dans différentes veines et dans différents genres.

Tout d'abord le lecteur hésite entre histoire d'amour - Kaï va-t-il finalement succomber à l'amour de Phiphy ? - et récit initiatique - qui est Kaï ? que représente l'épisode de la noyade dans sa vie ? quel est son destin ? que doit-il découvrir ? Les deux trames structurent tout autant la dynamique narrative que la lecture. Ces deux dimensions sont reliées, le lecteur le sait. Mais c'est seulement à la fin de l'ouvrage qu'il aura la réponse.

Parallèlement le propos oscille entre merveilleux et science-fiction, comme le met nettement en évidence la palette graphique qui alterne des volutes pour suggérer la mer, la forêt, les jardins, les paysages et des enchevêtrements d'engrenages pour représenter les ateliers, les outils et la féerie des automates. Nature et technique se superposent, mais ne s'opposent pas. En revanche, quand Furuya évoque l'ancien monde, d'avant Marie, et ce qu'il pourrait devenir si Kaï ne remontait pas la clé, son trait devient plus raide: la ligne droite domine, les personnages se décharnent, les angles saillent. Ces vignettes pourraient correspondre aux descriptions les plus sombres des romans de science-fiction spéculative les plus pessimistes.

Enfin, on peut aussi considérer que ce manga est tout à la fois un récit poétique et un conte philosophique. Récit poétique en raison du dessin précis et fouillé dont les figures sont comme les allégories ou les métaphores des sentiments, pensées, réflexions, interrogations qui animent tout à la fois les personnages et le lecteur. Récit poétique aussi pour la place qu'y occupe la musique, forme d'art poétique particulier, comme créatrice de l'harmonie universelle. Mais ce manga, par les questions qu'il soulève, s'apparente aussi à un conte philosophique.

Ces tentatives de catégorisation générique doivent permettre aux élèves non seulement de revenir sur ces différentes notions utiles pour appréhender complètement une oeuvre et son message, mais aussi de mieux cerner la profondeur de la réflexion de Furuya. C'est également un moyen d'envisager l'oeuvre selon des aspects différents et donc de produire des interprétations différentes. Ce qui est une forme d'aboutissement de la lecture. Enfin c'est un moyen de le rapprocher d'autres oeuvres, comme nous le verrons plus loin, et donc de l'inscrire dans le champ large de la littérature.

Narratologie

Toute étude de récit peut permettre de revenir sur des notions de narratologie que les élèves sont censés maitriser soit en fin de BEP soit en fin de Bac Pro. Bien évidemment ces notions, qui peuvent paraître à certains participer d'une approche plus technique, n'ont de valeur que parce qu'elles permettent de mieux lire et de mieux comprendre les oeuvres narratives. En ce qui concerne ce manga de Furuya, il est possible d'aborder pratiquement toutes les notions de la lecture du récit prévues dans les programmes.

On peut commencer par remarquer que le manga de Furuya est découpé en seize chapitres titrés et précédés d'un prologue. Cette séquentialité n'est pas très fréquente dans la bande dessinée occidentale et rapproche donc cet album du roman. Cette première manière d'appréhender l'ouvrage permet d'en saisir la composition et la globalité. Le sommaire peut-être un support pour élaborer un résumé ou réfléchir à l'équilibre général du récit. En effet, bien que la lecture de La musique de Marie ne soit pas très difficile, la composition générale en est relativement complexe et peut être l'occasion de revenir sur les manières dont dispose un auteur pour ordonner et rythmer la trame narrative. Deux ruptures sont opérées : la première entre le prologue, qui évoque une ballade que Kaï et Phyphi firent enfants dans la montagne où était mort le père de Kaï, et le chapitre 1 qui se déroule dix ans plus tard. La seconde rupture se produit entre les deux derniers chapitres. Cinquante ans les séparent : Kaï a disparu et le lecteur retrouve Phyphi, restée célibataire et heureuse d'avoir su conserver intact son souvenir et son image. Ces deux ellipses importantes permettent au mangaka de retracer la vie complète de ses deux héros, mais aussi de faire le lien entre les différentes péripéties. Le dernier chapitre propose également une nouvelle interprétation de l'ensemble de l'histoire qui la reconfigure complètement et incite à une relecture. Si l'on parvient à faire ce travail avec les élèves, c'est la question même du choix et de l'interprétation des indices textuels et graphiques qui sera posée. Furuya recourt aussi à de nombreuses analepses, en particulier pour évoquer la scène de la noyade de Kaï qui surgit plusieurs fois comme une réminiscence et donc comme scène originelle du destin de Kaï. L'analyse de cette scène répétée plusieurs fois dans le manga peut être mise en rapport avec le topos de la symbolique de l'eau, très souvent convoquée dans cette littérature. Enfin, le récit procède aussi par prolepses quand il s'agit d'évoquer ce que pourrait être le monde futur si Kaï décidait de le priver de la musique apaisante de Marie. On le voit, ce récit n'est pas linéaire. Le lecteur doit retracer lui-même la chronologie. En effet Furuya suit le cheminement de la pensée des personnages et le lecteur prend connaissance de l'histoire par le biais de cette pensée.

Pour mettre cela en oeuvre, Furuya procède de différentes manières. D'une part les récitatifs sont écrits à la première personne et correspondent à la voix de Kaï qui raconte lui-même sa propre histoire, avec les blancs et questions qu'elle comporte et qu'il essaie de combler dans le cadre de sa quête existentielle. En même temps Furuya rend compte des paroles et de la pensée des autres personnages, par le procédé habituel du phylactère relié au personnage soit par un trait plein soit par des pointillés. Enfin, selon une technique fréquente dans les mangas qui consiste à superposer (p. 114, 141 du tome 1) ou à disposer verticalement des vignettes représentant le même personnage dans des postures qui suggèrent une intériorisation, une introspection ou une perte de connaissances (p. 86, 116-118 du tome 1), le lecteur comprend qu'il plonge dans les pensées, voire l'âme du personnage. Repérer ces différentes techniques n'est pas forcément aisé quand on est peu familier de ce type de bande dessinée. Mais un peu d'entrainement résout rapidement la difficulté et permet de repérer comment le mangaka a pu rendre les différents types de focalisation, enrichir son récit et en multiplier les potentialités interprétatives.

Ces quelques remarques ne sont que des suggestions. Il serait également possible de s'attarder sur les personnages et sur les procédés par lesquels le mangaka rend compte de leurs émotions et, donc, leur complexité psychologique. Il est également possible d'essayer de recomposer le schéma actantiel de ce récit ou encore d'analyser comment les discours qui expliquent les fondements philosophiques sont insérés dans la trame narrative. Autant de pistes qui mettent en évidence la richesse littéraire de ce manga, dont l'étude est envisageable à différents niveaux du cursus scolaire.

Intertextualité

Ceci plaide en faveur de l'idée que l'étude d'un manga intégral a en elle-même un intérêt certain. En même temps, aborder cette littérature ne devient vraiment profitable que si l'on établit quelques ponts avec d'autres mangas, pour montrer des constantes ou des variations. Ces comparaisons doivent permettre de mieux maitriser cette littérature, de mieux s'y repérer et donc de forger ses goûts. On peut par exemple rapprocher La musique de Marie du manga de Satoshi Kon : Kaikisen, retour vers la mer, paru en 2004 également aux éditions Casterman et dans le même format. Bien que le trait du dessin et l'esprit inscrivent ce manga dans une tonalité plus réaliste, on retrouve comme chez Furuya le questionnement sur l'avenir de la société humaine, la thématique de l'eau et de la mer, la quête existentielle, les incursions fantastiques et les procédés graphiques de plongée dans l'âme des personnages. Dans un esprit encore différent, mais fondé sur des techniques similaires, on peut lire aussi le court manga Retour à la mer du célèbre Jirô Taniguchi paru dans le numéro 264 de la revue Je bouquine consacré au manga.

Mais les rapprochements peuvent aussi s'opérer avec la littérature occidentale afin de tisser des liens entre les littératures et les cultures du monde entier, pour mettre en évidence que si chacune invente des formes et manières spécifiques, les thématiques qu'elles posent sont universelles. C'est là un de enjeux de l'enseignement de toutes les littératures : montrer que l'universalité se fonde sur la diversité, et non sur l'uniformisation. En ce qui concerne cet ouvrage de Furuya, je me contenterai de donner quelques exemples. Phyphi, l'amie de Kaï, veut voler. Cependant, elle n'y parvient jamais. Marie, la déesse automate l'en empêche pour qu'elle ne puisse accéder au monde divin. On songe immédiatement au mythe d'Icare: premier homme volant, mais qui, pour s'être trop approché du soleil, a fait brûler ses ailes et a chuté. La thématique de l'automate est également un topos de la littérature fantastique européenne. L'Ophélia des Contes d'E.T.A Hoffmann a beaucoup de points communs avec Marie : outre le fait qu'elle soit pure mécanique, elle ne parle pas mais chante et provoque l'admiration et la passion amoureuse qui fait perdre la raison. Dans une autre veine, on peut regarder aussi du côté de la science-fiction et de ces romans qui interrogent l'avenir de l'humanité aux prises avec une technicité qu'elle a certes créée mais qui finit par la dépasser et l'entraine vers des dérives éthiques incontrôlables. Les désormais classiques Asimov, Huxley, Orwell, ou les auteurs moins conventionnels de la culture cyberpunk (Brunner, Dick, Sterling, Dantec entre autres), fournissent des contrepoints incontournables.

Etudier une oeuvre intégrale manga est donc pédagogiquement et didactiquement pertinent. Cette littérature offre suffisamment de richesses pour nourrir une étude approfondie et donner aux élèves des outils pour mieux lire les littératures contemporaines, dessinées ou pas, et tisser des liens avec des ouvrages plus anciens. Nul doute que les élèves apprécieront.

Usamaru Furuya

Furuya est né en 1968. Peintre, sculpteur, il s'intéresse aussi au théâtre et à la danse butô avant de devenir mangaka, avec la publication en 1994 dans la célèbre revue Garo, de Palepoli, suite de gags aux tonalités diverses. En 1998, il réalise Short cuts, dans lequel il se livre à une critique humoristique et décapante de la culture japonaise et plus particulièrement de celle qui se développe dans les écoles de filles (ko-gal). Après La musique de Marie, Furuya publie Le cercle du suicide (en France chez Casterman en 2005), manga noir, qui évoque les suicides collectifs d'adolescents.

Lire au lycée professionnel, n°50, page 17 (03/2006)

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