Dossier : le manga

Qu'est-ce que le manga nous apporte du Japon?

Agnès Deyzieux

La présence importante et croissante de titres de mangas en France qui fait de notre pays le deuxième "consommateur" de mangas (après le Japon) peut nous amener à considérer ces livres comme autant d'introductions possibles à une meilleure appréhension de la culture et de la société nippones. La question de savoir ce que le manga peut nous apprendre du Japon est en fait implicitement liée à l'engouement du public français pour la lecture de mangas. Car une des motivations principales des lecteurs de manga (et en particulier des lecteurs adolescents) se révèle être l'attirance pour la culture japonaise, univers perçu comme exotique, radicalement étranger et que le manga par son ton fantaisiste, son humour, ses spécificités graphiques et narratives alliés à l'universalité de ses thèmes rend aussi étrangement proche et attractif. Ainsi, on verra comment le manga à travers la diversité de ses fictions peut inviter le lecteur occidental à une véritable rencontre culturelle avec le Japon.

Petite mise en garde

Les titres japonais que nous trouvons traduits en France (environ 700 séries disponibles sur le marché) sont ceux qui ont été sélectionnés par nos éditeurs français selon diverses stratégies allant du pur hasard (en particulier au début des années 2000) jusqu'à la construction rationnelle d'un catalogue. Actuellement, plus au fait du marché japonais et des intérêts du lectorat français, les éditeurs français s'appuient sur des critères de sélection précis et témoignent d'un souci plus grand de leurs lecteurs. C'est ainsi qu'après s'être essentiellement focalisés sur le shônen manga, les éditeurs ont diversifié leurs catalogues vers le shôjo, le seinen, le josei * manga et cherchent un développement à plus long terme du marché (fidélisation des lecteurs, indication d'âges, stratégie de collections...). Mais il faut bien garder en tête que les mangas traduits en France ne sont pas représentatifs, en terme de diversité ni de quantité, de l'édition japonaise (environ 1/7 de la production nous parvient, et bien des styles/genres/ thématiques sont absents). Les titres sélectionnés et traduits nous informent donc plus sur les goûts (supposés) du public français par les éditeurs français que sur ceux, réels et plus larges, des Japonais... Néanmoins, c'est à partir de quelques grandes tendances observées dans ces séries traduites que nous allons nous interroger sur ce que ces mangas nous apprennent de la vie japonaise, en sachant qu'il n'y a pas dans cette sélection une intention stratégique des éditeurs ou de la culture officielle nippones de donner une image particulière du Japon à l'étranger et que l'aspect documentaire que nous accorderons à certains mangas ne résulte pas d'une volonté particulière de leurs auteurs.

De par son attachement à raconter le quotidien et aussi par le fait qu'aucun sujet ou thème n'est a priori tabou, la bande dessinée japonaise explore bien plus de problématiques que n'importe quelle autre bande dessinée. Elle propose des informations considérables sur la vie quotidienne au Japon, sur son histoire, sa culture, ses valeurs fondamentales, témoignant des ressources d'une société qui est passée en moins de cent ans, presque sans transition ni étape intermédiaire, du féodalisme à la cybernétique. Mais le manga n'hésite pas aussi à dévoiler les paradoxes et les malaises d'une société post moderne, thèmes qui, hors de l'archipel, trouvent un écho auprès d'un large lectorat. Dévoilant des dysfonctionnements sociaux, le manga se révèle bien plus engagé qu'il n'y parait, même s'il ne revendique pas particulièrement d'utilité, de rôle social ou encore moins de prétention artistique. Mais, du fait de l'impact et de l'intérêt de son lectorat au Japon, c'est un moyen d'expression à forte implication et interaction sociale. Le manga reflète des mouvements d'opinion, les exprime et aussi les influence, proposant un aller-retour constant entre la réalité et sa transposition réaliste ou fantastique.

Le quotidien est le cadre naturel du manga

Tout ce qui est de l'ordre de l'anecdote et de la description de la vie quotidienne dans le manga est perçu comme foncièrement exotique par le lecteur français: que ce soit les paysages urbains ou ruraux, les vêtements contemporains ou anciens, la nourriture, les relations familiales ou sociales, tout apparait comme radicalement différent. Le quotidien le plus courant dans le manga relève déjà de la fiction la plus fantastique pour des Français! Un monde où l'on mange des aliments inconnus, où l'on va en uniforme à l'école, où l'on dort sur un matelas qu'on roule au matin dans un placard, où l'on conduit à gauche, où on enlève ses chaussures en entrant chez quelqu'un, où la parole est codée en fonction de son interlocuteur, où le monde invisible du spirituel et du religieux cohabite constamment avec le réel, tout est déroutant et terriblement attractif. Sans compter que le dépaysement commence avant même la lecture du livre puisque la plupart des mangas se lisant dans le sens japonais de lecture (de droite à gauche), on débute donc par ce qui est traditionnellement la fin...

Une des grandes tendances du manga est de s'attacher à décrire le quotidien, celui du monde de l'école, de la famille, du couple ou du travail. Nombreux sont les récits à mettre en scène des personnages simples pris dans des problèmes courants, tiraillés entre vie sentimentale et vie professionnelle. A travers l'exemple que nous prendrons, celui de l'école, nous tenterons de montrer comment le manga détaille et nous renseigne sur l'univers quotidien des adolescents japonais.

De la comédie sentimentale du shôjo aux tragédies violentes du young seinen en passant par le récit d'amitié du shônen, il n'y pas un manga qui ne mette en scène des enfants et des adolescents sans les faire aller à l'école se débattre avec les petits et grands problèmes de la vie de tous les jours. L'école peut être le cadre de la vie quotidienne du héros (Love Hina, Azumanga Daioh, GTO) mais elle peut être aussi dans les récits de SF ou d'horreur le cadre du déroulement de l'action. Dans L'école emportée, c'est toute l'école primaire qui s'envole dans un monde parallèle plongeant les enfants dans la panique et les enseignants dans la folie; dans Parasite, alors que la terre est envahie par d'étranges extra-terrestres qui prennent possession des humains, et que notre héros est aux prises avec un de ces parasites, il n'en continue pas moins d'aller au lycée alors qu'autour de lui se déroulent meurtres et carnages ; dans Tomié, c'est une jeune lycéenne aux étranges pouvoirs qui décime sa classe; dans Battle Royale, c'est au sein d'une classe que se déroule une atroce compétition pour survivre; dans Quartier lointain, c'est aussi à l'école que le héros quadragénaire redevenu adolescent redécouvre tous les sentiments et tourments liés à son âge.

Les allusions aux contraintes du système scolaire sont constantes, ne serait-ce que par le simple port de l'uniforme par les personnages: l'uniforme récurrent dans les mangas est à la fois signe de réalisme (puisqu'il est porté dans les écoles publiques comme privées afin d'atténuer les barrières sociales et développer le sentiment d'appartenance à un groupe), mais aussi signe de fantaisie du manga. Car l'uniforme est parfois réinventé par le mangaka qui le détourne de son origine pour en faire une panoplie idéale de superhéros ! Le manga s'amuse à détourner la signification même de l'uniforme en exacerbant ce qu'il est censé gommer - l'individualité - qui reprend ainsi ses droits. L'uniforme le plus célèbre du manga est celui des Sailor Moon : le sailor fuku (l'uniforme féminin composé de la jupe plissée et du haut à col marin) devient la tenue guerrière des magical girls ! On peut être à la fois une lycéenne banale et avoir une mission aussi importante que sauver la Terre... La tenue des Sailor Moon a même développé et influencé toute une mode féminine vestimentaire autour de l'uniforme (la fille en uniforme faisant partie des phantasmes de l'imaginaire masculin nippon, lié à celui de la lolita). Car si les mangas s'inspirent de la réalité et de la vie quotidienne, la réalité à son tour peut être modifiée sous l'influence des mangas. Les auteurs de shôjo manga aiment en effet s'inspirer de la mode pour habiller, coiffer, maquiller aux dernières tendances leurs héroïnes (Nana, Paradise Kiss, Ceux qui ont des ailes). L'influence de la presse féminine est forte dans le shôjo manga; le personnage mannequin, caractéristique graphique du manga, pourrait être une expression de cette influence (le personnage montré en pied, est dessiné hors case et a une valeur plus esthétique que narrative, le mangaka peut détailler à loisir coiffure et tenue vestimentaire de son personnage). A leur tour, les tendances de la mode se trouvent influencées par le look des personnages de mangas. Si les cosplayers* imitent strictement les tenues de leurs personnages favoris dans un but plutôt festif, les jeunes des quartiers branchés de Tokyo introduisent dans la mode réelle les trouvailles vestimentaires du manga.

Dans tous ces mangas où l'école est un des lieux principaux, le leitmotiv est toujours celui-ci: étudier est essentiel. Ce sont en général les mères des personnages qui passent leur temps à rappeler à leur progéniture l'importance de la réussite scolaire, symbolisée par l'obtention du diplôme de fin d'études au lycée, mais surtout par le concours d'entrée à l'université. Car entrer dans une grande université au Japon, c'est l'assurance quasi certaine d'en sortir diplômé et de trouver facilement un emploi qui sera bien rémunéré. Or, plus l'université est renommée, plus le concours d'entrée est difficile et sélectif. A travers bien des mangas, on a le sentiment que les personnages jouent pratiquement leur destin sur ce concours! Pour y parvenir et afin de s'y préparer intensivement, beaucoup de lycéens japonais iront en fin de journée prendre des cours dans des écoles spécialisées. Cette échéance du concours d'entrée à la faculté et la pression qui y est liée donnera lieu dans les mangas à des scènes tragiques ou comiques. Dans Paradise Kiss, l'héroïne se sent terriblement coupable lorsqu'elle rate ses fameuses heures de cours complémentaires, incapable d'avouer à ses parents qu'elle se sent attirée par une autre voie (qui sera celle de la mode) plutôt que par celle du concours universitaire. Dans Imbéciles heureux, alors que le héros est en proie à une aventure très déstabilisante, sa mère s'obstine à lui répéter inlassablement de se concentrer sur ses examens au point qu'il finit par imaginer la tuer... Que les récits soient réalistes ou fantastiques, ce système des cours du soir, commencé parfois très jeune, est invariablement évoqué (Hikaru, Love Hina, Gogo Monster), présenté parfois de façon banale et acceptée, parfois comme une pression supplémentaire et insupportable.

L'univers quotidien de l'école avec ses repas pris sur place, dans la classe, et qu'on apporte soi-même (les fameux bentô, paniers repas), où les élèves participent à tour de rôle à l'entretien de la classe et de l'école, dévoile toute une organisation où la notion de système de vie collective est très fort. Le système des clubs scolaires d'ailleurs apparait aussi comme une structure supplémentaire de ce système collectif. Au sein de chaque école, les élèves s'organisent de façon autonome et constituent des clubs qui réaliseront des activités diverses pouvant être présentées lors des fêtes qui se déroulent à chaque saison, donnant lieu à des espèces de kermesses, festivités, concerts très appréciés des élèves... Les mangas nous présentent plus ou moins précisément ces clubs: du club sportif au très exotique club des amis du thé! Les Princes du Thé met en effet en scène les rivalités et les petites histoires des groupes d'élèves à travers ces clubs hiérarchisés : une cruelle présidente des associations des élèves trouve un malin plaisir à écraser les petits clubs de l'école. Nos héros du club du thé, qui pourraient trouver de l'aide grâce à l'intervention de deux petits génies du thé, tentent de se débrouiller sans avoir recours à la magie... Enfin, la violence scolaire, qu'elle soit due à la répression des adultes ou le fait des brimades des autres élèves, est aussi développée. L'ijime - persécutions diverses exercées par des élèves sur un camarade plus faible et isolé - est aussi un phénomène de société évoqué dans les mangas. Dans Imbéciles heureux (vol. 2), un élève subissant racket et violences de la part d'un groupe d'élèves, est acculé au suicide; il trouve un appui inespéré auprès de l'un de ses professeurs. Mais l'administration scolaire et les parents des autres élèves refusent de reconnaitre les faits et de prendre des sanctions et la victime devient l'empêcheur de tourner en rond...

Le shônen développe les valeurs traditionnelles du confucianisme

Au-delà de cette évocation de la vie quotidienne à l'école ou au bureau, on peut percevoir dans les mangas tout un ensemble de valeurs morales spécifiquement japonaises.

Le shônen manga qui s'adresse à de jeunes garçons (l'âge du héros est calibré sur celui du lecteur pour entrer en résonance avec lui) est entièrement traversé par des valeurs traditionnellement très importantes au Japon, mises en place pendant la période d'Edo (1603-1867) qui se réfèrent au confucianisme et au code de l'honneur des samouraïs : loyauté, obéissance aux aînés et au gouvernement, primauté du groupe sur l'individu 1.

Le shônen manga se présente souvent comme un récit d'initiation où le jeune héros devra triompher d'un parcours semé d'embûches par le recours essentiel à ces valeurs que sont le sens de l'honneur, le respect des anciens et le dépassement de soi, valeurs directement héritées du confucianisme. Très souvent naïf et inculte, peu doué dans le domaine où il sera amené à faire ses preuves, le héros de shônen traverse en général, après un temps de désespoir et de doute, une rude période d'apprentissage où l'effort et le travail seront valorisés et où la compétition avec les autres aura toujours un effet stimulant. Devenu résistant et conscient, il aidera ensuite les autres dans les épreuves. Que ce soit dans les récits historiques (en particulier de samouraï, Kenshin), de sport (Noritaka, Slam Dunk), de quête (Dragon Ball, Naruto, One piece) ou d'enquêtes policières (Detective Conan, Kindaïchi), les shônen mangas puisent constamment dans la mythologie guerrière et les codes de l'honneur, n'hésitant pas non plus à revendiquer un certain chauvinisme (en particulier lors d'affrontements sportifs internationaux). Un sondage réalisé par le magazine Shônen Jump dans les années 70 auprès de son jeune public avait mis en évidence les trois thèmes de prédilection de son lectorat: amitié, persévérance et victoire. Le journal a depuis lors toujours été fidèle à ces thèmes. Comme l'expliquait l'éditeur de Shônen Jump, ces hebdomadaires "montrent que si vous travaillez dur, vous pouvez tout accomplir. Et cette philosophie plait autant aux enfants qu'aux adultes". "Ce qui fait acheter Shônen Jump et les autres revues pour garçons à un public de 6 à 60 ans, c'est semble-t-il ces valeurs d'amitié, de persévérance - des valeurs de battants. Tout au long de leurs efforts pour reconstruire leur pays après guerre, puis pour relever leur économie depuis la récente récession, les Japonais ont continué à trouver inspiration et consolation auprès des héros de shônen mangas" 3.

Le shônen peut apparaître à la fois comme l'héritier de ces valeurs traditionnelles de combativité et de pugnacité qui ont participé à l'édification du Japon, comme un guide pragmatique de philosophie personnelle toujours en cours et comme une perpétuation de cet esprit national fondé sur l'espoir social et l'épanouissement individuel. Shônen peut d'ailleurs être traduit par "peu d'années" mais aussi par "coeur pur"...

Le manga accorde aussi de l'importance à des choses qui ne semblent pas en avoir, il a une façon d'approcher la trivialité, la quotidienneté. Finalement, ce qui est important ce n'est pas l'aventure que va vivre le personnage, c'est comment lui, cet individu-là, va la vivre, comment il va en sortir changé, transformé, les doutes par lesquels il va passer, les voies qu'il va emprunter pour s'en sortir. Le triomphe, même dans les séries de compétitions sportives, est d'abord intérieur et ne résulte pas dans le fait de brandir le trophée de la victoire finale. Le shônen manga pose le défi constant de ses propres limites et engage au dépassement et à l'accomplissement de soi (c'est sûrement un de ses attraits essentiels pour les adolescents). C'est pourquoi le héros japonais toujours en perpétuelle évolution est plus réaliste et plus proche du lecteur.

Et pourtant, malgré la présence en filigrane de ces valeurs morales, le shônen n'apparait pas moraliste ou moralisateur. La force du shônen manga réside dans la capacité des auteurs d'insuffler à leurs aventures un ton humoristique ou parodique qui donne légèreté et fantaisie, qui allège sans pour autant déconstruire le récit. Les adolescents sont très sensibles à cette complicité que les auteurs entretiennent avec leurs lecteurs, que ce soit par une autodérision constante ou par des clins d'oeil appuyés (l'auteur peut se mettre en scène dans le corps même du récit ou dans des colonnes avoisinantes, excusant son retard de production auprès de l'éditeur, commentant l'action, s'interrogeant sur les motivations des personnages, leur donnant la parole en coulisse...). L'outrance et l'utilisation pléthorique des procédés graphiques propres au genre (détails foisonnants, déformations exagérées des corps ou des visages, disproportion entre les réactions des personnages et la réalité des scènes...) participent de cette énergie et de ce ton résolument fantaisiste et parodique. Le manga se prend rarement au sérieux et aime à jouer avec les codes propres de la bande dessinée et le pacte implicite de lecture, rappelant sans cesse que ce n'est qu'une bande dessinée que vous lisez et que la lecture d'un manga n'est qu'un divertissement, activité à la fois sérieuse et légère, importante et dérisoire, qui engage votre participation active de lecteur mais fait aussi appel à votre sens complice de l'humour.

Un optimisme lié au bouddhisme

"En nous apportant une vision orientale du monde et de la psychologie humaine, le manga se révèle plus en phase avec nos attentes actuelles...". Rodolphe Massé dans un article 4 consacré à l'esprit du zen dans le manga montre que "s'interroger sur les racines bouddhistes du manga permet de mieux cerner l'arrière-plan culturel, philosophique, esthétique et spirituel caché derrière la scène de quotidien ou de combat a priori la plus anodine d'un shônen" La philosophie bouddhiste qui induit une vision du monde non manichéiste, non dualiste, se lit dans le traitement psychologique des personnages de manga: le héros cache souvent une part d'ombre, rien n'est jamais tranché, les personnages cèdent aussi moins facilement à des émotions négatives que leurs équivalents occidentaux. Dans le traitement graphique, l'attachement aux détails, à la valeur poétique de l'instant reflète aussi l'art zen qui est sensible à l'évanescence des choses et des êtres. Très visible chez des auteurs comme Taniguchi, Matsumoto ou Tsugé, où le contemplatif l'emporte sur le narratif, l'esprit zen peut aussi se sentir dans la façon de découper et de dilater l'action, procédé narratif caractéristique du manga. Le manga qui privilégie l'aspect visuel et l'expressivité du dessin aime à "décompresser" l'action le plus possible, à étirer le temps de lecture en multipliant les images et en minimisant les ellipses temporelles provoquant ainsi une ambiance de temporalité continue qui est censé rapprocher le lecteur du personnage (comme si le temps du lecteur devait coïncider avec le temps du personnage). La longueur acceptée et/ou souhaitée du récit qui permet de développer un nombre important d'images s'attache ainsi à rendre compte de l'intériorité psychologique d'un personnage. Enfin, pour l'auteur de l'article ci-dessus mentionné, la fascination que le manga exerce sur les jeunes générations peut être expliquée par la présence de cette philosophie spirituelle sous jacente, philosophie positive et pratique qui cherche à embrasser l'âme humaine et à en accepter les contradictions. Toute l'oeuvre de Tezuka, le père fondateur du manga et un de ses plus prolifiques auteurs, témoigne de cette approche spirituelle de la condition humaine et d'un profond humanisme. Dans Bouddha, où il revisite la vie et le message du sage Siddhartha, ou dans Phoenix, fable sur l'immortalité qui traverse civilisations et continents depuis l'origine de l'homme jusqu'au futur le plus lointain, Tezuka a toujours eu à coeur de célébrer la vie sous toute ses formes et a toujours incité ses lecteurs à la respecter : "Ce que j'ai cherché à exprimer dans mes oeuvres tient tout entier dans le message suivant: aimez toutes les créatures! aimez tout ce qui est vivant!"

La difficulté de concilier tradition et modernité

A travers d'autres genres largement représentés en France par les mangas, le fantastique et la science-fiction, se trouvent exprimées de grandes interrogations ou angoisses liées à la réalité sociale et technologique du Japon contemporain. Sous forme de grandes fresques épiques ou de contes intimistes, ces récits qui tiennent plus de l'anticipation que de la fantaisie, expriment l'extrême difficulté de concilier les valeurs traditionnelles et la modernité, due à la technologie galopante et dont le modèle s'est imposé - de plus - comme occidental.

Les récits fantastiques seront nombreux à donner la part belle à l'irrationnel sur le réel, à opposer tradition et mysticisme à modernisation, synonyme de l'abandon du sacré et de la mémoire des anciens.

Le respect des traditions sous la forme du respect de la nature et des valeurs ancestrales - un ensemble de notions toujours liées à la religion animiste - se heurte violemment aux exigences d'une société moderne, soumise à l'intérêt de quelques-uns et rongée par l'appât du gain. On retrouve aussi ces thèmes dans le cinéma de Miyazaki: l'homme mange, détruit l'espace vital de la Nature et rompt ainsi l'équilibre des anciens temps provoquant alors la colère et la révolte de la Nature. Ce thème de l'homme face à la nature qu'il ne maitrise plus, avec qui il a rompu le pacte passé par les anciens, est omniprésent. (Dans le Dieu Chien, la nature se rebelle contre les hommes et décide d'exterminer tous les humains).

Tajikarao, récit à la veine fantastique et écologique, met en valeur un aspect de la culture légendaire japonaise qui refuse de disparaitre face aux absurdités du monde contemporain. Un petit village de la région montagneuse de Kyûshû au sud du Japon ancré dans les traditions, où ne vit plus qu'une poignée de vieillards et une étrange jeune fille qui vouent un culte à Tajikarao, dieu protecteur du village, se retrouve confronté à un groupe politico-mafieux qui veut racheter des terrains pour construire une usine de traitement des déchets. La mise en scène de la résistance de ce village qui veut continuer à vivre en marge du monde moderne, tout en se doublant d'une réflexion sur le conflit des générations, dénonce les technologies, les pollutions qu'elles provoquent, la corruption des gens de pouvoir et l'hypocrisie du discours politique.

Kaikisen met aussi en scène Amidé, une petite ville côtière devenant l'enjeu de promoteurs immobiliers défigurant le littoral. Or, une légende raconte qu'autrefois un pacte fut passé entre le prêtre shinto d'Amidé et une ondine qui assura la prospérité de la cité. Ce pacte qui engage à protéger l'oeuf de l'ondine à l'intérieur du temple et à le rendre à la mer tous les 60 ans, a toujours été respecté par les prêtres de la famille Yashirô. Or, le dernier en date, qui est également maire, a tendance à se laisser séduire par les propositions alléchantes de promoteurs immobiliers. Son fils Yôsuké, après avoir douté de l'existence de l'ondine, est ébranlé par d'étranges phénomènes. Alors, fidèle aux injonctions de son grand-père malade, qui incarne la sagesse des anciens, il tente de protéger l'oeuf et de rappeler à son père les engagements passés. Le jeune Yôsuké incarne parfaitement ce conflit du Japonais pris entre ce respect des traditions passées, source d'équilibre et d'harmonie et l'évolution néfaste d'un présent destructeur.

L'écologie - désertification rurale, saccage des littoraux, pollution industrielle - et les scandales politico-financiers liés aux spéculations foncières, sont ainsi au coeur des préoccupations des mangas à la veine fantastique. Ils prennent à bras le corps des problèmes bien réels du Japon qui a connu, pendant la période de Haute Croissance économique dans les années 60, une véritable dégradation de son environnement et une accentuation des disparités entre les régions, surexploités d'un côté, délaissés de l'autre. La grande majorité des Japonais subit les conséquences du capitalisme sauvage de ces années et de la spéculation foncière des années 80 qui a balayé des quartiers entiers au profit de centres villes envahis par des immeubles immenses truffés de bureaux. Les plans d'aménagement des littoraux répondaient aussi moins à l'intérêt général qu'à celui des entreprises de génie civil... La nature à la fois victime et révoltée est donc très souvent traitée dans les mangas dans son rapport d'opposition à l'industrialisation galopante. Dans Nausicaä, Miyasaki décrit la "Mer de décomposition", une forêt de bactéries et de champignons peuplés d'insectes monstrueux qui s'étend sur la planète à la suite de guerres et qui dégage des miasmes nocifs. Miyazaki en écrivant ce manga évoquait le drame réel de Minamata, une ville japonaise établie au bord d'une baie quasi fermée dans laquelle une usine a déversé pendant des années (50 et 60) du mercure, empoisonnant les poissons et des milliers de personnes. Ce scandale étouffé longtemps révéla par la suite la complicité des pouvoirs politiques, économiques et médiatiques et marqua le début de contestations et de luttes civiques contre la croissance à n'importe quel prix et contre l'enrichissement éhonté de quelques-uns au détriment de tous. Egalement, les scandales à répétition dans les années 80 liés à la corruption du monde politique et économique sont aussi retranscrits dans certains mangas. Cette corruption et la sclérose du monde politique japonais, due à une quasi-absence d'alternance du pouvoir depuis une cinquantaine d'années est bien décrite dans Sanctuary, à travers le parcours de deux personnages - un yakusa et un député - bien décidés à s'emparer du pouvoir...

L'angoisse d'un pays fragilisé

Dans les récits de science-fiction, la science est montrée dans son aspect le plus négatif et en particulier dans son utilisation à des fins de destruction massive de l'homme. Les mangas dénoncent le monde scientifique montré comme un microcosme sans moralité, où cupidité et absence d'éthique des industriels s'allient aux dérives de la recherche scientifique et aboutissent à des scénarios apocalyptiques.

Les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki ont été des véritables catastrophes générant pour le peuple japonais un traumatisme durable dont on perçoit l'importance et la gravité dans de nombreux mangas. La dénonciation des ravages de la guerre est très souvent liée à la condamnation de la fabrication des armes de destruction massive et des militaires qui les utilisent sans savoir les contrôler. Seul pays à avoir été exposé à des bombes nucléaires atomiques, le Japon se ressent comme un territoire fragile, isolé dans son insularité, exposé au danger d'une destruction totale, soumis de plus à de perpétuels tremblements de terre et de nombreuses catastrophes naturelles (tsunami, raz de marée...). Le manga reflète cette angoisse de la destruction du Japon et possède vraiment une veine catastrophiste, se plaisant parfois à décrire l'agonie de l'archipel (Akira, Spirit of the sun, Dragon Head...) dans de grandes scènes d'actions démesurées et de violence non contenue.

Un autre thème récurrent est celui de la manipulation génétique, de la mutation de ce qui fonde l'essence même de l'humain. De nombreux récits vont mettre en scène l'horreur de ces manipulations génétiques, où les enfants et les animaux sont les cobayes et les victimes de ces expériences scientifiques. Dans Akira, des manipulations génétiques organisées par un pouvoir paramilitaire sont à l'origine d'enfants mutants aux pouvoirs incontrôlables qui aboutiront à la destruction de Tokyo. Dans Larme ultime, une petite jeune fille devient malgré elle une arme militaire, son corps pourtant si fragile mute en une arme d'une extrême violence et devient l'enjeu de toute une nation en guerre. Dans le Chien Blanco, l'animal, conçu génétiquement par une république d'Europe de l'Est pour être une arme secrète redoutable, devient un super chien qui est aussi présenté comme un être sensible, victime de la folie des hommes.

A travers cet axe de la mutation génétique, le manga pose ces questions: Qu'est-ce qui fonde l'humain? Quel est son essence? L'homo sapiens sapiens est-il le dernier maillon de la chaîne de l'évolution? Ne pourrait-il pas y avoir une autre créature, meilleure, différente après nous ? Malgré sa fascination pour le technologique (le mecha *), le manga de science-fiction reste concentré sur l'humain. A travers la figure du robot et plus particulièrement celle du cyborg, l'homme augmenté - celui qui a fusionné avec la machine -, ce thème de l'essence de l'homme traduit une interrogation sur la place accordé à l'humain dans une société fondée sur la haute technologie (Gunnm, Ghost in the Shell dont Matrix est très influencé). Issu du contexte de fort développement des technologies robotiques et des débats sur les implications scientifiques, philosophiques et sociales qu'elles engendrent, le motif du robot permet de toucher du doigt toute l'ambiguïté du développement technologique: conduit-il au bien-être et au bonheur de l'homme ou accélère-t-il la disparition de l'humanité?

Car le questionnement proposé par le manga apparaît souvent double: la question "qu'allons-nous devenir ?" est toujours liée à "comment être heureux ?". Cette double problématique qui porte à la fois sur l'avenir de l'humanité comme sur le sien propre montre la capacité de ce média de toucher au plus intime de l'individu, de l'interpeller de façon pragmatique en le plaçant au centre de toutes les réflexions qui touchent au politique, au social, à la science et au développement technologique et, au-delà de toute frontière, à la philosophie et à la spiritualité.

Le manga historique, véritable manuel illustré sur l'histoire du Japon

Les récits historiques occupent une place importante dans la bande dessinée japonaise. Ils sont peut-être les seuls en tant que récit de fiction à pouvoir revendiquer une intention documentaire.

On peut découvrir et approfondir toute l'histoire du Japon en lisant des mangas! Du plus bas XIIIe au XXe siècle, toutes les époques sont abordées, depuis Ikkyû et Princesse Tsuru ou Stratège, jusqu'à Sanctuary en passant par Ayako, L'histoire des 3 Adolf ou Gen d'Hiroshima..., empruntant parfois à la veine biographique ou autobiographique. Ikkyû est le récit monumental d'un moine japonais (fils caché de l'empereur du Nord) au début du XVe siècle, poète, peintre, vagabond, noceur, bref une grande figure populaire de la culture nippone. Le récit prend la forme d'un conte picaresque animé d'un véritable souffle épique tout en étant une chronique politique et sociale pointue de l'époque et un récit d'initiation spirituelle.

Plutôt destinés aux adultes (dans la veine du gekiga*) quand le propos s'avère précis et documenté, les récits historiques, en particulier le récit de samouraï (jidaïmono), sont toujours évidemment liés à un contexte politique et social plus ou moins mis en valeur dans le manga. Depuis Kenshin jusqu'à Satsuma, en passant par Tengu ou Lone Wolf and Club, les mangas s'attachent à travers des récits d'action à décrire la période d'Edo, les différentes castes de samouraïs, la vie quotidienne des paysans, la guerre intérieure que se livrent l'empereur et le shogun, l'importance et la notion d'honneur omniprésente dans le bushido (voie du guerrier) qui imprégna le Japon pendant des siècles. Les récits de sabre tout en s'attachant à un héros - souvent d'ailleurs déclasséou atypique : rônin, samouraï sans maître, samouraï accompagné d'un enfant - livrent souvent un témoignage politique et historique de grande qualité sur le Japon du XVIIIe siècle (Hirata, auteur de la série Satsuma est aussi un spécialiste de l'histoire du Japon et un maitre calligraphe). D'autres récits en évoquant la seconde guerre mondiale (Gen d'Hiroshima, L'Histoire des 3 Adolf) apporteront un témoignage "de l'intérieur" sur le Japon pendant la guerre. Avec Gen qui raconte l'histoire d'un enfant vivant à Hiroshima avant, pendant et après le bombardement d'avril 1945 et sur plusieurs années, on verra combien la propagande nationaliste et l'enrôlement de la population japonaise ont été fondamentaux pendant la guerre, comment à quelques kilomètres d'Hiroshima, les rescapés du bombardement vont se heurter à l'indifférence des autres habitants qui n'ont pas conscience du drame, l'inhumanité du traitement réservé aux Coréens que les équipes médicales refusent de soigner, le phénomène des gamins orphelins s'organisant en bandes pour survivre... Même si l'auteur ne prétend pas faire oeuvre d'historien mais cherche plutôt à témoigner en tant que survivant d'Hiroshima, son récit par son ampleur et ses précisions (10 volumes) apparait comme une source documentaire inestimable.

D'autres mangakas (Hino, Tezuka) s'enhardirent sur des terrains plus ou moins interdits par la culture officielle en se penchant sur des périodes troubles de l'histoire, en particulier sur la conduite du Japon lors de la colonisation de la Corée et de la Mandchourie, évoquant les exactions de l'armée japonaise sur ces peuples 2. Le gouvernement japonais aujourd'hui encore minimise ces massacres et refuse de les reconnaitre officiellement, créant des tensions permanentes avec la Chine sur ce sujet. L'extrême droite japonaise, ultra nationaliste et influente dans les années 90, qui imposa dans les manuels scolaires une version expurgée des responsabilités japonaises pendant la guerre, a prôné une vision révisionniste de l'histoire que l'on retrouve dans certains mangas (Kobayashi, Manifeste pour un nouvel orgueillisme, non traduit en France). Ainsi, le manga apparait comme parcouru par des tendances et des courants divers, s'emparant de ce thème central de la souveraineté nippone et du nationalisme avec une certaine liberté, avec ou contre la culture officielle. Zipang qui projette un navire actuel des forces navales d'autodéfense, comme l'avait été le Nimitz, au coeur de la bataille de Midway en 42 pose le problème de cette souveraineté japonaise toujours soumise par la Constitution de 46 à la non-intervention militaire et liée diplomatiquement aux Etats-Unis (l'article 9 de cette constitution stipule que le peuple japonais renonce à la guerre et à l'entretien de forces armées). Spirit of the sun, du même auteur, raconte la tragédie d'un Japon divisé en deux territoires distincts suite à un séisme gigantesque qui se retrouvent sous le contrôle de la Chine et des Etats-Unis....

Malaises sociaux

Enfin, certains récits se déroulant dans un milieu particulier au Japon pointent le doigt sur des dysfonctionnements sociaux très précis et deviennent les porte-paroles de malaises sociaux. Contestataire dans les années 60, porté par le courant gekiga, le manga refléta les critiques d'une partie de la société japonaise contre les excès et les dérives d'une société de consommation à tout crin et eut un impact important sur les jeunes intellectuels de l'époque. Les personnages rebelles de Shirato, dans Ninja Bugeichô ou Kamui Den (Ninja du XVIe siècle issu de la plus basse caste du Japon féodal), qui évoquaient les révoltes paysannes des siècles passés dans une optique marxiste, faisaient du combat contre l'injustice sociale un thème central.

Plus récemment, des auteurs atypiques n'hésitent pas à explorer les recoins sombres de la société japonaise et à pointer du doigt des dysfonctionnements sociaux. Dans Ki-itchi, le lecteur est invité à suivre l'enfance et l'adolescence d'un jeune garçon au tempérament très fort et affirmé. Après le meurtre de ses parents en pleine rue par un détraqué, Ki-itchi s'enfuit et va être recueilli par une SDF, dans une habitation de fortune, puis par une prostituée, avant d'être retrouvé par ses grands-parents avec qui il n'a pas envie de vivre. Il aidera plus tard une adolescente de sa classe qui est prostituée par son père... A travers le parcours de ce jeune garçon original, l'auteur se livre à un véritable inventaire des exclus, des sans-grade et des névroses du Japon contemporain. Il dévoile toute une marginalité économique et sociale dont on parle peu et qui pose un épineux problème pour les Japonais (aucune aide ou assurance en cas de perte d'emploi n'existe, l'homme japonais étant censé travailler toute sa vie...). Homunculus témoigne également de la vie des SDF et des marginaux à travers le récit d'un homme qui a choisi de vivre dans sa voiture...

Say Hello to Black Jack, manga réaliste très documenté et supervisé par des professionnels de la médecine, nous présente le parcours d'un jeune médecin, naïf et inexpérimenté, pétri d'idéaux sur sa profession. Outre les problèmes éthiques universels liés à la profession, Saïto va découvrir l'univers impitoyable du système de santé japonais où les enjeux de pouvoir, la rigidité technocratique, l'appât du gain passent avant l'intérêt du patient. Cette charge dénonciatrice des dysfonctionnements hospitaliers a eu des effets concrets au Japon: vendue à plusieurs millions d'exemplaires, cette série - véritable phénomène de société - a exercé une telle influence sur l'opinion publique qu'elle a obligé le ministre à améliorer le statut des médecins urgentistes. Un exemple étonnant du pouvoir des mangas, pouvoir de raconter, d'émouvoir, de témoigner, de dénoncer, de refléter l'opinion et de l'influencer...

Loin d'être exhaustif (il aurait fallu s'interroger sur les représentations et la présence de la femme dans le manga, sur l'absence des tabous liés à la représentation des corps, sur la figure du samouraï censé incarner l'âme japonaise... etc. mais aussi sur le statut même du manga au Japon, média à part entière, sur ses modes de production), cet aperçu sur les tendances du manga nous montre qu'à travers la lecture de ces livres - qui se revendiquent pour leur grande majorité essentiellement comme des livres de divertissement et d'évasion - se dévoile petit à petit un continent immense qui, d'étranger, se révèle de plus en plus proche de nous. Plus qu'une simple balade touristique divertissante en terra incognita, le manga nous invite à une véritable rencontre culturelle. "Le manga est une littérature populaire qui apprend lentement mais sûrement aux Français, dans le cadre d'un marché de masse, à aimer et à comprendre la culture d'un autre continent, d'une autre race. C'est très positif... et c'est une façon de se redécouvrir à travers des histoires qui nous sont de moins en moins exotiques".

Le manga nous renvoie à nous-mêmes, nourrit nos réflexions sur nos propres valeurs de société à un moment où elles paraissent décrédibilisées et/ou moins attractives. Tout en nous renseignant sur des spécificités japonaises, les mangas nous enseignent à nous, Occidentaux, une nouvelle façon de voir et de concevoir les contradictions à la fois de notre époque et de notre pays. Il faut espérer également que ce vent nouveau qui souffle sur notre bande dessinée saura lui communiquer son souffle épique, son caractère plus ambitieux mais moins prétentieux et cette proximité de ton qui fait parfois cruellement défaut dans notre production francophone...

Lexique
  • cosplayers: le terme est issu de la contraction de "costume" et de "play", il désigne l'action de se déguiser le plus fidèlement possible en personnage de manga (d'animé ou de jeux vidéos). Les cosplayers se livrent à des défilés et concours de déguisements lors de manifestations dédiées au manga.
  • josei: manga destiné à un public féminin adulte
  • mecha: abréviation du mot anglais "mechanical" qui désigne tout ce qui relève du mécanique, et en particulier du design des robots. Dans l'industrie animée, les responsables de mecha sont appelés mecha-designers.
  • gekiga: signifiant "image dramatique", ce mouvement né dans les années 60 au Japon, cherchant à affranchir le manga du public enfantin, du story manga et des ressorts traditionnels du comique est basé sur un trait réaliste, respectueux des proportions anatomiques et développe des thématiques destinées aux adultes. Il peut être considéré à l'origine du seinen manga. Tatsumi est considéré comme le fondateur de ce genre.

Références de quelques titres cités dans l'article

  • ARAI Hideki. Ki-itchi !! (6 tomes parus, en cours).
    Delcourt (Akata). FAMILLE / VIE QUOTIDIENNE. (Adulte)
  • HIRATA Hiroshi. Satsuma (5 tomes parus, en cours).
    Delcourt (Akata ; Gingko). SAMOURAI / HISTOIRE. (A partir de 15-16 ans).
  • KAWAGUCHI Kaiji. Zipang (5 tomes parus, en cours).
    Kana. HISTOIRE / FANTASTIQUE. (A partir de 14 ans)
  • KON Satochi. Kaikisen : retour vers la mer.
    Casterman (Sakka). FANTASIQUE / ECOLOGIE. (A partir de 14 ans).
  • MIYAZAKI Hayao. Nausicaa de la vallée du vent (7 tomes, série complète)
    Glénat. (Collection Manga). FANTASTIQUE / SCIENCE-FICTION. (A partir de 12 ans)
  • NASAKAWA Keji. Gen d'Hiroshima.
    Vertige Graphic (6 tomes parus, en cours). HISTOIRE / AUTOBIOGRAPHIE. (A partir de 14 ans).
  • SAKAGUCHI Hisashi. Ikkyû (6 tomes, série complète).
    Vents d'ouest (Integra). BIOGRAPHIE / HISTOIRE. (A partir de 14 ans).
  • SATO Shuho. Say Hello to Black Jack (8 tomes parus, en cours).
    Glénat. VIE QUOTIDIENNE / SOCIETE. (A partir de 14/15 ans)
  • TAKAHASHI Shin. Larme ultime (7 tomes, série complète).
    Delcourt (Akata) FANTASTIQUE / AMOUR. (A partir de 15/16 ans)
  • TANIGUCHI Jiro. Le chien Blanco (2 tomes, série complète).
    Casterman (Manga). SCIENCE-FICTION / ESPIONNAGE. (A partir de 12 ans).
  • UMEZU Kazuo. L'école emportée (6 tomes, série complète).
    Glénat (Bunko). HORREUR / FANTASTIQUE. (A partir de 13/14 ans)
  • YOSHIKAI Kanji et MORI Jinpachi. Tajikarao (4 tomes, série complète).
    Delcourt (Akata). FANTASTIQUE. (A partir de 15/16 ans)

(1) Au début de la période d'Edo, dans le but d'organiser la réunification du pays et d'exercer le pouvoir absolu, le Japon ferma ses frontières. Le christianisme autrefois importé par les missionnaires portugais, néerlandais, espagnols est extirpé du Japon. Le gouvernement encouragea la diffusion du confucianisme parmi les samouraïs comme parmi le peuple. Cette philosophie permettait d'organiser une société stratifiée et facile à gouverner. Elle exaltait les vertus de l'obéissance, de la loyauté et de l'amour filial (principe des cinq relations humaines : obéissance de la femme à son mari, des jeunes envers les aînés, leur parents, le gouvernement, et le respect mutuel entre égaux. Cinq principes moraux : bienveillance, justice, sens de la propriété, sagesse et honnêteté). L'individu n'a aucun droit, seulement des devoirs qui contribuaient à ce que ciel et terre restent en harmonie. D'où la très forte nécessité d'appartenir à un groupe puisque l'individu seul est sans utilité sociale.

(2) Expériences de guerre bactériologique et vivisections sur des civils chinois par l'unité 731 ; les Massacres de Nankin: de 150 000 à 300 000 civils chinois exécutés dans des conditions atroces lors de l'invasion de la Chine du Nord en 1937.

(3) Gravett, Paul. Manga: Soixante ans de bande dessinée japonaise. Editions du Rocher, 2005. p. 59.

(4) Massé, Rodolphe. Zen et manga. Le Guide Phoenix du manga. Asuka, 2005. p. 85.

Lire au lycée professionnel, n°50, page 7 (03/2006)

Lire au lycée professionnel - Qu'est-ce que le manga nous apporte du Japon?