Dossier : BD et album en classe

Et si on lisait des albums

Marie-Cécile Guernier

Les albums illustrés sont en général réservés à la lecture des jeunes enfants, scolarisés à l'école élémentaire. Il est donc très rare d'en voir sur les rayons des CDI des lycées professionnels. On imagine mal qu'un élève de BEP ou de CAP, encore moins de Bac Pro, trouve un quelconque intérêt à ce type d'ouvrage. Et pourtant... Quand on y regarde de plus près, on peut trouver quelque pertinence à cette question. Et pourquoi ne pas aller jusqu'à prôner la lecture d'albums en classe de lycée professionnel ?

Les albums : des livres pour les grands aussi

Tout d'abord entendons-nous sur l'objet en question. La production des albums illustrés est particulièrement riche et diversifiée. Il faut aussi remarquer la grande qualité graphique et stylistique de certains ouvrages, qui même si, ou justement parce qu'ils sont conçus pour des enfants jeunes, attirent l'oeil et l'oreille des plus âgés et des adultes. Comme toute oeuvre littéraire et picturale, ces ouvrages sont lisibles à différents niveaux et à tous les âges. Chacun s'accorde à reconnaitre que les contes pour enfants sont en fait pour adultes. Il en est de même pour certains albums : rangés sur les rayons "pour enfants" des librairies et des bibliothèques, ils trouvent un lectorat adulte qui les regarde et les lit avec plaisir. Aussi pourquoi ne pas les proposer en classe ? A condition évidemment de bien choisir les ouvrages et d'écarter ceux dont la portée sémantique est trop faible ou trop ciblée pour des pet

Mérites pédagogiques

Les albums illustrés présentent par ailleurs en matière de lecture de nombreux mérites pédagogiques et didactiques. Le premier, et non le moindre, étant leur brièveté. On sait que les lecteurs des classes de lycée professionnel se lassent vite ou que leur effort de lecture est tel qu'il faut éviter de trop le prolonger. La recherche du texte fictionnel plutôt court aboutit le plus souvent à privilégier la nouvelle ou le roman abrégé et conduit ainsi à homogénéiser les propositions de lecture. Apporter une fois de temps en temps un album illustré permet d'introduire en classe d'autres supports. On peut faire la même remarque à propos de la bande dessinée qui n'est encore que trop rarement étudiée pour elle-même, en tant que genre polysémiotique et donc complexe (voir dans ce numéro les propositions de Judith Rosenfeld). L'album illustré présente le même intérêt. La complémentarité ente le texte et l'image n'est pas toujours facile à décoder et permet de pousser plus loin le travail sur la compétence de lecture. Les illustrations, petites oeuvres d'art souvent très belles, offrent une introduction à l'analyse picturale : quelles couleurs ? pour quels effets ? quelle composition ? pour mettre quel élément en valeur ? quels traits ? quelles formes ? pour quelles sensations graphiques ? Ceci étant admis à peu près par tout le monde, on peut cependant objecter que l'album évoque le plus souvent des thèmes liés à la vie du jeune enfant. C'est effectivement le cas d'une bonne partie de cette production qui, dans une perspective éducative, issue de l'histoire même de l'édition pour la jeunesse en France, constitue un média pour aborder les probèmes relatifs aux âges les plus jeunes. Cependant, de nombreux albums abordent des thèmes universels (amour, fraternité, solidarité, justice, différences, mort, passage d'un âge à l'autre, émancipation, événements historiques marquants, etc.) qui interrogent tout un chacun et constituent aussi la matière de toute littérature. On peut à partir de la lecture de ces ouvrages aborder les grandes questions qui aident à mieux comprendre l'homme en général et soi-même en particulier. Enfin, de nombreux textes de ces albums sont particulièrement riches, stylistiquement et sémantiquement, et valent bien que l'on s'y arrête un peu. C'est ce dernier point que je souhaite plus particulièrement développer ici.

Textes sans images

Dans l'album illustré les rapports entre le texte et les illustrations sont diversement construits. On peut distinguer en gros trois cas. Soit l'image et le texte sont dans un rapport de complémentarité étroit : l'un ne fonctionne pas sans l'autre. On ne comprend certains énoncés qu'en se référant à l'image, et certaines images ne prennent sens que par le biais du texte qui les accompagne. Soit le texte et l'image se contredisent : tout l'enjeu de l'interprétation consiste donc à repérer ces contradictions et à leur donner du sens. Soit enfin, l'image illustre si l'on peut dire simplement, accompagne le texte qui peut fonctionner seul. Même si bien évidemment l'illustration ajoute des sens, figure picturalement des énoncés, dans ces ouvrages l'alchimie entre mots et images est davantage esthétique que sémantique. De ce fait la lecture du texte peut se faire sans l'image. C'est ce dernier cas qu'il m'intéresse d'observer plus précisément ici, le travail de décryptage de la complémentarité entre le texte et l'image étant un autre travail que je n'aborderai pas ici. Ce choix ne signifie pas que je propose de ne s'intéresser en classe qu'aux mots de l'album, ce qui serait une aberration, puisque l'ouvrage est constitué des deux. Cependant dans le cadre de ce court article, je m'attacherai seulement à montrer que des apprentissages langagiers sont possibles à partir des textes de certains albums illustrés.

Genres et discours

Les textes de certains albums méritent en effet d'être travaillés pour eux-mêmes et permettent d'aborder de nombreuses notions inscrites dans les programmes de français des classes de lycée professionnel.

Signalons tout d'abord les notions de genres et discours que l'on étudie habituellement par le biais de nouvelles, extraits de romans ou autres textes informatifs et argumentatifs que l'on donne à lire en classe. Les albums s'inscrivent aussi dans ces différents discours et offrent la même variété que les écrits sans images. A titre d'exemple je signale le petit ouvrage de Philippe Barbeau et Fabienne Cinquin, paru aux éditions L'atelier du poisson soluble et intitulé Le type avec en sous-titre "Pages arrachées au journal intime de Philippe Barbeau". Il se présente comme un carnet à petits carreaux figurant le cahier dans lequel l'auteur semble écrire avec un stylo plume dont le débit est mal réglé : certaines lettres s'étalent un peu, pâteusement, sur une page proche du buvard. Pour la journée de lundi, on peut lire "Ce matin, je me promenais. J'étais vraiment très bien, la tête dans les étoiles, les pieds dans le bonheur et de la joie sur le bout du coeur. J'étais vraiment très bien. Et puis TOUT à COUP, j'ai remarqué un TYPE à une trentaine de mètres de moi. Il m'a immédiatement paru bizarre et, en le regardant avec attention, j'ai deviné ce qui clochait chez lui : IL ne SAVAIT PAS SOURIRE." L'écriture ne suit pas les lignes, elle danse et emploie une typographie qui semble rendre les émotions du diariste. Le tout est illustré de croquis à la peinture à l'eau qui donnent des informations supplémentaires : il s'agit donc pour cet exemple d'un album où texte et images se complètent, même si le texte peut fonctionner sans les images. Le texte n'est vraiment pas difficile, sans être simpliste puisque se dégage au fil du journal une morale sur les relations sociales, et on peut y repérer les caractéristiques de l'écriture du je : temps au présent, ancrage dans le vécu, expression des émotions et des sentiments. Ce petit ouvrage peut suggérer des activités d'écriture, ne serait-ce que l'imitation.

L'énonciation

La lecture d'albums oblige aussi à manipuler des notions grammaticales quelquefois complexes, en particulier celles relevant de la linguistique de l'énonciation. Répondre à la question "qui parle ?" n'est jamais simple. Je n'illustrerai cette constatation que par un seul exemple, celui du très bel album illustré par des couleurs luxuriantes de Keith Baker, intitulé Qui est la bête ?, paru à L'école des loisirs.

Le texte est construit en trois mouvements distincts. Le premier est une liste de six énoncés exclamatifs, composés selon le même modèle : "La bête, la bête ! Fuyons à tire d'aile ! Sa queue bat l'air au-dessus d'elle !" et à partir desquels le lecteur peut recomposer le portrait de la bête effrayante. En effet le premier énoncé évoque sa queue, le second ses rayures jaunes et noires, le troisième ses pattes puissantes et sûres, puis son regard, ses moustaches et enfin ses traces. Le lecteur comprend aussi que l'énonciateur est à chaque fois un animal différent. Le deuxième mouvement fait parler la bête terrifiante qui, ne se voyant pas elle-même, se demande "Qui est cette bête ?" effrayant ainsi tous les habitants de la forêt. Elle en déduit que cela pourrait être elle et s'adresse à son tour à chaque animal en six énoncés construits sur le modèle : "Toi aussi, tu as des yeux verts. Et tu sais les garder ouverts." Chaque élément du portrait de la bête est ainsi repris et devient une caractéristique de l'animal effrayé. Le texte est conclu par une sorte de morale énoncée par la bête "Qui est la bête ? Maintenant, je vois : Nous sommes tous des bêtes, vous et moi."

Dans cet album, les images donnent des réponses pour identifier qui dit "je" et qui est désigné par "tu" dans chacun des mouvements. Cependant, on peut essayer d'analyser le texte sans ces aides picturales. Pour le comprendre, il faut tout d'abord remarquer que les différents "je" qui s'expriment, par exemple dans "Je vois ses rayures jaunes et noires", ne réfèrent pas tous au même individu. Ici il y en a plusieurs, ou plus exactement il y a plusieurs bêtes et donc plusieurs points de vue. Dans ce que l'on peut identifier comme une première strophe en raison du style poétique du texte, chaque bête se parle à elle-même et évoque celle qui fait peur. Dans la deuxième strophe c'est cette bête terrifiante qui se parle à elle-même, alors que dans la troisième elle s'adresse aux bêtes terrifiées, d'où l'emploi de la deuxième personne "tu". La quatrième strophe conclusive synthétise et universalise, d'où l'emploi de "nous" et "vous". Si l'on remarque bien que le texte est construit en miroir et si l'on relève précisément les indices qui décrivent chaque animal on peut réussir à peu près à identifier chacune des bêtes. Comme bien évidemment on regardera l'album d'où est extrait le texte, les incertitudes pourront être levées facilement. Enfin, il ne faudrait pas s'en tenir là. Cet album apparemment pour jeunes enfants soulève la question essentielle du regard porté sur l'autre, forcément différent, donc inquiétant. Là aussi on peut imaginer de transposer le propos à l'échelle humaine en conservant les formes textuelles : strophes, rimes, construction en miroir, différents "je".

Le lexique

Un autre intérêt des albums est que la perspective de création artistique dans laquelle ils s'inscrivent ne porte pas seulement sur le graphisme, mais également sur les textes. On vient de le voir avec ce texte particulièrement poétique de la bête. Cette recherche porte également sur le lexique. Deux exemples, cette fois. Le premier s'inscrit dans la tradition du dictionnaire, ici richement illustré. Cet album, oeuvre de Patricia Crelier, paru aux éditions La joie de lire, s'intitule Quels drôles d'oiseaux. Son propos est assez simple : donner la définition verbale et picturale de vingt-quatre expressions comportant un nom d'oiseau. Certaines sont communément employées : "une mère poule", "une prise de bec", "être le corbeau", "être libre comme l'oiseau" ; d'autres sont plus rares : "tuer la poule aux oeufs d'or", "les mauvaises nouvelles ont des ailes", "être comme l'oiseau sur la branche", "avoir une hirondelle dans le soliveau". On voit le parti que l'on peut tirer d'un tel ouvrage. Tout d'abord enrichir le vocabulaire des élèves. Ensuite, explorer le lexique à partir des connotations associées à l'oiseau, mais aussi à son folklore, ou sa mythologie, ce qui peut amener à des recherches documentaires ("La poule aux oeufs d'or" de La Fontaine, le corbeau gourmand d'Apollon, etc.) On peut également travailler le texte définitoire : son fonctionnement, ses contraintes. Enfin, pourquoi ne pas s'essayer à une création identique à partir d'un autre objet ou d'un autre animal.

Le deuxième exemple est l'album Amourons-nous de Geert De Kockere et Sabien Clement, paru aux Editions du Rouergue. Comme son titre l'indique avec ce joli néologisme, les auteurs y parlent d'amour en s'amusant : ce que ressentent les amoureux, ce qu'ils désirent, ce qu'ils aiment dans l'amour, dans l'aimé(e), leurs fantasmes, leurs rêves, leurs plaisirs. Les illustrations montrent des personnages nus très stylisés qui, tout comme les jeux de mots du texte, explorent les jeux de l'amour. L'ensemble est un peu débridé, très gai et optimiste. Cet album devrait plaire à des adolescents. Le texte est particulièrement riche en recherches lexicales et créations stylistiques qui mettent en évidence que l'amour est toujours à inventer et que l'amour de la langue parlée entretient des rapports étroits avec le sentiment amoureux. Je ne cite que quelques exemples : "Une fois de plus j'écris ce qui me vient. Tu me demandes : Qu'est-ce que tu fais ? Je couche notre amour sur le papier" ou encore "Je m'attache à toi en t'attachant à moi et tu t'éprends de moi. Prends-moi dans tes bras !" et "L'amour se conjugue : je t'aime, tu m'aimes. L'amour nous conjugue : nous nous amourons."

Etude d'une oeuvre complète

Les quelques exemples donnés dans les paragraphes précédents s'intéressent à des albums très courts, vite lus, mais pas forcément vite étudiés. Mais on peut aussi à partir d'un album illustré procéder comme pour une oeuvre complète et s'engager dans une histoire plus complète et plus complexe. Deux exemples, que je choisis dans le genre narratif, me semblent intéressants.

Il s'agit tout d'abord de Prince de naissance, attentif de nature de l'écrivain Jeanne Benameur et de l'illustratrice photographe Katy Couprie, paru en octobre 2004 aux éditions Thierry Magnier. On connait Jeanne Benameur pour ses ouvrages pour la jeunesse mais aussi de littérature dite générale : Les demeurées paru en 1999 chez Denoël et Un jour mes princes sont venus paru en 2001 chez le même éditeur. Il peut être intéressant avec des élèves de remarquer que les écrivains passent d'un genre à l'autre : donc, celui qui écrit des textes courts illustrés n'est pas un écrivain au rabais. On imagine bien aussi les possibilités offertes par cette diversité : on peut en classe lire et analyser plusieurs textes de Jeanne Benameur, essayer de faire mieux connaissance avec cet auteur d'aujourd'hui et, pourquoi pas, l'inviter. Est bienvenue toute activité qui vise à valoriser l'album illustré et à ouvrir le champ des lectures possibles. L'originalité de Prince de naissance, attentif de nature réside dans le fait que l'illustratrice a construit des marionnettes au visage et à l'attitude particulièrement expressifs : le prince, ses conseillers, sa nourrice, ses soldats, qu'elle a photographiées dans un paysage naturel : la campagne, un chemin, la forêt, la plage. Le lecteur saisit donc en images le rapport réalité/fiction. L'album, produit dans un grand format, est beau et très réussi. Là encore la richesse graphique suggère de nombreuses activités en classe. Notons enfin qu'il est possible de trouver sur internet de nombreux documents à propos de ces deux artistes et de constituer ainsi un dossier, une bibliographie, voire une bibliothèque.

Pour lors et pour ne pas trop s'éloigner du propos de cet article, revenons-en au texte lui-même. Les phrases mises bout à bout aboutissent à cette reconstitution que je reproduis page suivante.

Prince de naissance, attentif de nature

C'était un petit garçon plein d'attention. Il faisait attention à ne pas marcher sur la traine de la reine, sa mère. Il faisait attention à ne pas cogner dans le sceptre du roi, son père. Car il était prince de naissance et attentif de nature. On le voyait même faire de grands détours pour éviter de marcher sur les fourmis. Sa nourrice, une femme simple et bonne, se disait :
- Quel bon roi cela fera !

Sa mère mourut. Son père mourut. Et il fut roi.

Il ne voulut pas de la traine royale parce qu'on ne voit pas ce qu'elle balaie derrière soi. Mais il fallut prendre le sceptre. Le grand conseiller lui recommanda, pour marcher comme son père, le roi, d'y porter toute son attention. Un sceptre doit rester droit. C'est ainsi qu'il écrasa sa première fourmi. Quand sa nourrice lui apprit, il pleura. Mais le grand conseiller déclara :
- Un roi ne pleure pas. Une fourmi, ce n'est rien. Venez, Sire, nous avons à faire.

Le jeune roi releva la tête. Le regard d'un roi porte loin. Il ne pouvait plus voir ce qui était au bout de son soulier. C'est ainsi qu'il écrasa des grillons, des hannetons, et tout un petit peuple qui vivait à ses pieds. Puis ce fut son carrosse qui écrasa car un roi ne marche pas. Quand la vieille nourrice lui apprit, il cria courroucé au cocher :
- Mais faites attention, faites attention.
Et sa nourrice pleura. Mais le roi ne le vit pas. Il était préoccupé, entouré de tous ses conseillers. Il faut dire qu'une petite guerre se préparait.

Il voulait qu'on fasse attention à ses sujets. Les conseillers disaient :
- Oui.

Ils voulaient aussi qu'on fasse attention aux sujets de l'autre pays. Les conseillers disaient :
- Mais Sire, c'est la guerre, ce n'est pas notre affaire.
Le regard d'un roi, quand il est en guerre, doit porter encore plus loin. Alors on renvoya sa nourrice dans son village pour ne plus le tracasser avec ce qu'on écrasait.

La petite guerre fut gagnée. Le roi devint un plus grand roi. Ses terres augmentaient. Et ses affaires. Et ses sujets. Il était vêtu maintenant d'un grand pays. Alors on lui donna aussi de grandes bottes. Il ne savait plus ce qu'était une fourmi. Son regard se perdait. Une grande guerre se préparait.

Cette guerre-là aurait lieu au bout de ses terres, au bord de la mer. Le roi n'avait jamais vu la mer. Quand il arriva, il s'arrêta. Aussi loin que son regard allait, la mer lui répondait. Il resta debout, les yeux fixés sur la ligne où ciel et mer ouvrent et ferment le monde chaque jour. Il y resta jusqu'à la nuit. Le silence se fit. Les vagues avaient emporté avec la marée toutes les paroles des conseillers. Alors le roi enleva ses grandes bottes, son grand manteau et le grand pays qu'il avait sur le dos. Il entra seul dans l'eau.

La mer montait à nouveau. Et chaque vague lui dit à quoi il devait faire attention. Toute la nuit, il écouta. Au matin, il regarda la mer, la terre et le ciel. Il sortit de l'eau. Il ne reprit ni les bottes ni le manteau. Il renvoya les canons, les conseillers et les soldats dans leurs foyers. Il décida d'aller voir sa vieille nourrice. Sur le chemin, il fit bien attention où il posait les pieds. A chacun de ses pas, tout le monde se disait :
- Quel bon roi nous avons là !

Il avait retrouvé son regard. Car il était roi de naissance, mais attentif de nature et c'est ainsi qu'il régna.

Prince de naissance, attentif de nature. Jeanne Benameur, Katy Couprie @ Éditions Thierry Magnier, 2004.

Un conte initiatique

Remarquons tout d'abord la brièveté du texte, composé de seulement 618 mots, dont aucun n'est vraiment compliqué. Pour autant, cette histoire est riche au niveau du sens. On peut en effet l'apparenter à un conte initiatique au cours duquel le personnage principal fait un apprentissage particulièrement difficile, comme tout apprentissage : celui de roi. L'histoire insiste sur la difficulté de vivre selon ses convictions et ses principes moraux quand les circonstances et l'entourage tirent en sens inverse. Ce qu'expriment les deux énoncés antithétiques du titre. Le jeune prince saura redevenir lui-même et imposer ses vues. Cette réflexion concerne tout un chacun qui doit en permanence tenir la

barre de sa vie. Le fait d'avoir choisi le personnage emblématique du jeune prince permet de dramatiser la question dans la mesure où ses décisions ont une portée qui dépasse le cadre du quotidien. Le conte offre aussi une seconde morale : tout être, même le plus petit, dont les représentants sont ici la fourmi et les insectes, a droit au respect. Toute vie, même la plus infime, doit être préservée. Et c'est de la responsabilité et du devoir de chacun, quelle que soit sa position sociale. Ces leçons sont universelles et méritent qu'on les reprenne sans cesse. Elles ont ici davantage de force parce qu'elles sont soutenues par un projet artistique et un texte que l'on peut analyser de plus près.

La narration

Le texte de cet album peut permettre en effet de s'intéresser à la manière dont l'histoire est racontée, c'est-à-dire la narratologie. On peut toujours s'attarder sur l'incontournable schéma narratif en cinq phases pour essayer de distinguer où a lieu le revirement du prince et ce qui le provoque. C'est l'occasion de s'intéresser à la symbolique de l'eau et de la nuit. Si l'on veut vraiment approfondir ou rentabiliser l'étude, l'analyse du rythme du récit et le repérage de sommaires (par exemple : "Sa mère mourut. Son père mourut. Et il fut roi.") et des ellipses (tous les événements non directement en rapport avec le propos de l'histoire ne sont pas évoqués) permettent de conclure à l'efficacité de la narration. Le propos est centré sur une seule question : la résolution du confit entre les principes et les contraintes circonstancielles. On peut donc remarquer que la narration ne développe que les scènes (au sens narratologique) qui explicitent ce conflit : dialogues, courroux du roi, pleurs de la nourrice, par exemple. On peut remarquer aussi que la durée de l'histoire n'est jamais signalée. Sur les images non plus, la marionnette du prince ne montre aucun signe de vieillissement. Ce choix peut être interrogé : est-ce une maladresse de composition ? ou ne faut-il pas plutôt voir là une manière de conférer à l'histoire une portée universelle, atemporelle ? Qui dit histoire dit aussi schéma actantiel. Ici sa reconstitution n'est pas difficile et invite à conclure sur le caractère stéréotypé des personnages et des forces à l'oeuvre. On est bien dans un conte.

Les paroles rapportées

D'autres éléments peuvent être soumis à étude : par exemple le sens de la relégation de la nourrice : que représente-t-elle ? ou bien le sens de la conjonction "alors" et l'implicite qu'il suggère dans la phrase : "Alors on renvoya sa nourrice dans son village pour ne plus le tracasser avec ce qu'on écrasait." Ce texte est particulièrement intéressant aussi pour l'emploi des paroles rapportées. On y trouve toutes les formes de discours : discours direct dans les scènes, discours indirect par exemple dans la phrase : "Et chaque vague lui dit à quoi il devait faire attention", discours indirect libre, par exemple "Un sceptre doit rester droit" dans le paragraphe "Le grand conseiller lui recommanda, pour marcher comme son père, le roi, d'y porter toute son attention. Un sceptre doit rester droit", discours narrativisé dans "Quand la vieille nourrice lui apprit". Enfin, ce texte suggère de réfléchir au sens des mots et des expressions. Comment comprendre le titre : "Prince de naissance, attentif de nature", l'expression "un regard porte" qui revient comme un leitmotiv : "Le regard d'un roi porte loin" ou encore "Le regard d'un roi, quand il est en guerre doit porter encore plus loin" et encore "Son regard se perdait"? Quelle est la métaphore développée dans "Tout un petit peuple qui vivait à ses pieds"? Que suggère cette formule originale : "Il était vêtu maintenant d'un grand pays. Le grand pays qu'il avait sur le dos"? Bien évidemment ces études lexicales sont à mettre en rapport avec la construction de l'interprétation de cette histoire et la leçon que l'on peut en tirer pour soi-même.

Un récit d'aventures

Le deuxième album que l'on peut utiliser dans le cadre de l'étude d'une oeuvre complète est celui publié par les éditions Albin Michel jeunesse en 2001, intitulé Jeanne et le Mokélé, écrit par Fred Bernard et illustré par François Roca, dont la notoriété est à la hauteur de leur bibliographie. Cet album précède la série des bandes dessinées du même auteur Fred Bernard, racontant les aventures du même personnage Jeanne Picquigny : La tendresse des crocodiles et L'ivresse du poulpe, parus au Seuil respectivement en 2003 et 2004. L'album Jeanne et le Mokélé raconte comment Jeanne, jeune femme libre et quelquefois un peu insouciante, voire inconsciente si l'on songe au voyage périlleux qu'elle entreprend seule, part à la recherche de son savant de père disparu au fin fond de l'Afrique. Aidée d'un baroudeur, Eugène Love Peacok, dépourvu de galanterie, mais qu'elle finira par aimer, et guidée par un guerrier géant, Mantou, Jeanne descend le fleuve Congo et traverse la brousse, une forêt marécageuse, se lie d'amitié avec des pygmées, et enfin retrouve son père dans une cabane moisie.

On pense, entre autres, à Cendrars sur l'Orénoque, aux Joseph Conrad et Kessel. Et là encore les passerelles intertextuelles sont assez faciles à fabriquer. Le lecteur est plongé dans un récit d'aventures africaines qui mettent des personnages quelque peu extravagants aux prises avec la nature sauvage. Les illustrations sont richement colorées, certaines construites comme de véritables tableaux, et montrent une Afrique davantage fantasmée que réelle. Ce qui ajoute encore au dépaysement du lecteur. Le texte, lui, est aussi particulièrement intéressant. Ecrit dans un style tout à fait original, il mérite qu'on s'y arrête un peu. A titre d'illustration, on trouvera le début du récit page suivante.

Jeanne et le Mokélé

1910. Mon enfance à Paris. Mon père : le professeur Modest Picquigny. Ses voyages en Afrique, au loin. Parfois, ses récits près du feu. Ses comptines : Gnou, Hibou, Vaudou, Eléphant, Piment, Serpent, Kilimandjaro, Lionceau, Sénoufo, Crocodile, Gorille et compagnie. Peu d'enfants de 10 ans en savaient autant que moi sur cet immense continent.

Les films de père reçus par colis postal. L'enfance de Jeanne Pecquigny : mon enfance. L'Afrique de mon père avec ses films, sans mon père.

Mon père a disparu en Afrique. Plus de visites. Plus de bobines de films. Perdu. L'angoisse. 1er septembre 1921 : partir pour l'Afrique. Seule. Toute seule. Décidée. La colère de maman. Les pleurs de maman. Partir malgré tout. Mes malles : mes vêtements, mes souliers, mes chapeaux, la caméra offerte par papa. Et sa carabine.

L'Océan. Ses embruns. Les escales : Dakar - Conakry - Abidjan - Lomé - Cotonou - Porte Novo. Ma curiosité, Mon impatience. Mon arrivée au port de Pointe-noire. La lumière. La chaleur. Les parfums de l'Afrique.

Les présentations. Un guide recommandé par les amis de mon père : Eugène Love Peacok. Eugène braillard. Eugène vantard. Et son odeur de mauvais alcool. Tant pis. Tant mieux. Heureuse. Tellement heureuse. La recherche de mon père. Enfin.

La piste et des journées de marche. Eugène Love Peacok se moque de ma carabine, "une mignonne carabine à tirer les lapins". Ma réplique cinglante : "Les animaux d'Afrique les plus assoiffés de sang ne s'arrêtent pas avec du gros calibre mais avec une moustiquaire !" Mon indignation devant Eugène et les autres chasseurs : leurs massacres. La disparation des grands troupeaux. Le sang de l'Afrique.

Le fleuve Congo. La remontée en rafiot. Les arbres démesurés. Les plantes immenses. Les papillons et les insectes énormes. L'émerveillement. Les explications et la gouaille d'Eugène. La moiteur. La transpiration. Les moustiques.

La lenteur du canot. Les pannes moteur. Les insultes du mécano. Notre destination ? Sans aucune précision. La région de Likouala-aux-Herbes. Mon père à retrouver dans 130 000 km2 de forêts marécageuses.

[...]

Brutale frayeur : arrêt net du moteur. Le courant. La berge. Le courant. L'hippopotame qui sommeille. Le courant. Les jurons du mécano. Ses cris. La tranquillité brisée de l'animal. Son courroux. Son corps énorme. Notre petit canot.

Sa force sous la coque du rafiot. Notre impuissance. La terreur. Les ronflements d'Eugène Love Peacok entre alcool et chaleur. La crise : je hurle, je le secoue. Je le hais. Impossible de le réveiller.

L'hippopotame détruit le canot. Agir vite. Le mécano tremble dans son coin. Agir vite. Je saute sur le fusil d'Eugène. Je vise. Je tire. Je tombe à la renverse dans l'eau. opaque et sombre. Le vide. Le plongeon d'Eugène. Mon sauvetage. Les rires d'Eugène : "Heureusement que je suis là."

La gifle. La drôle de tête d'Eugène. Folle de fureur. Morte de peur. Les caisses d'alcool jetées dans le fleuve Congo. La rage contenue d'Eugène. Ses excuses. Gambonna : la terre ferme. La joue rouge d'Eugène devant le haut fonctionnaire obèse qui nous accueille gentiment.

Le fonctionnaire a connu le professeur Modest Picquigny. Il propose son aide. Convoque les pisteurs locaux. En vain. Leur refus de nous accompagner dans les marais de Likouala-aux-Herbes, au pays du Mokélé Mbêmbé. Eugène ironise : " Le Mokélé quoi ?"

Dessin des indigènes sur le sable : une espèce d'éléphant, sans oreilles, avec une petite tête au bout de la trompe, une queue de serpent. Ma surprise. Les explications du gros homme : "Un brontosaure ou diplodocus !" La sueur sur son front. Encore les rires d'Eugène.

Le fonctionnaire grogne : "On ne badine pas avec le Mokélé !" Il insiste sur les descriptions des missionnaires français au XVIIIe siècle : hybride d'éléphant, d'hippopotame, de lion, le cou d'une girafe, la queue d'un serpent. Fin du XIXe, d'autres récits du même acabit. Et en 1913, des militaires allemands et leur découverte d'étranges empreintes.

Je tombe, les fesses dans la poussière : mon père cherche le Mokélé. L'évidence ! Eugène ne rit plus. Il me relève galamment. Apparition d'un guerrier géant. Inquiétant. Troublant. Il accepte de nous guider jusqu'aux marais de Likouala-aux-Herbes. Mantou est son nom.

[...]

Jeanne et le Mokélé. Fred Bernard et François Roca @Editions Albin Michel, 2001.

Quel style !

Ces quelques paragraphes suffisent à montrer que ce texte est stylistiquement plus difficile que celui de l'album de Jeanne Benameur et Katy Couprie. Le lexique est riche, et si l'histoire n'est pas forcément très originale, elle est beaucoup plus dense et palpitante. On peut s'intéresser plus particulièrement à la manière de raconter qui emprunte tout à la fois à la narration et à la description.

Les phrases sont le plus souvent nominales. Elles montrent le paysage, décrivent les sensations et les sentiments, mais aussi enchainent les actions comme une suite de faits juxtaposés qui devaient se produire. Le rythme est rapide et le lecteur quelquefois essouflé, un peu perdu. Le style invite donc le lecteur à vivre par le biais des mots la même aventure que l'héroïne : il a peur en même temps qu'elle, il découvre brutalement les mêmes personnages et paysages qu'elle, il tremble et vibre aux mêmes mystères. Les élèves seront certainement intrigués de découvrir que l'on puisse écrire ainsi, et être publié, en respectant si peu la syntaxe française. Eux à qui l'on serine depuis des années qu'une phrase doit comporter un verbe, qu'il faut lier les phrases entre elles, qu'un récit s'écrit avec des verbes conjugués au passé simple et une description à l'imparfait. Ce texte est un contre exemple parfait des principes scolaires d'écriture. Cet album serait-donc anti-pédagogique ? Bien entendu, non. Au contraire, il peut aider des élèves qui trouvent ces contraintes par trop bridantes à s'en libérer et à rechercher leur propre style, d'abord en étudiant le style de Fred Bernard (quels effets produit sur le lecteur cette manière d'écrire ?), en le comparant à d'autres récits d'aventures, puis en l'imitant (ce texte suggère de nombreuses activités d'écriture), enfin en essayant d'écrire soi-même.

L'album, objet d'étude

Les exemples qui précèdent conduisent à une conclusion simple : l'album illustré est un ouvrage dont on peut tirer en classe de lycée professionnel un parti pédagogique et didactique. Une fois surmontée l'idée commune que ces ouvrages sont pour les petits, voire sont enfantins, il suffit de se plonger dans une sélection choisie pour découvrir que leurs textes méritent d'être étudiés au même titre que ceux de la littérature sans image. Souvent très travaillés : faire court oblige toujours à la qualité, le plus souvent originaux, ces textes permettent de construire de nombreux apprentissages langagiers et de travailler la lecture et l'écriture, en évitant la lassitude et en favorisant par le biais des illustrations l'émotion esthétique.

Lire au lycée professionnel, n°49, page 26 (09/2005)

Lire au lycée professionnel - Et si on lisait des albums