Dossier : BD et album en classe

Que faire des albums de fiction en LP ?

Nadine Travacca, documentaliste et formatrice IUFM de Grenoble

L'album de fiction : un essai de définition...

Il s'agit d'un support littéraire particulier où la narration, souvent délibérément poétique et proche du conte, et l'image entretiennent des rapports étroits et complémentaires.

L'album de fiction est aussi un livre qui ne se contente pas d'être le véhicule et le support d'une histoire mais dont tous les aspects de la réalisation matérielle (format, mise en page, disposition texte/image...) peuvent être porteurs de sens au même titre que le texte et l'image.

Quelle place au LP pour l'album de fiction ?

Une fois bousculées certaines réticences tant du côté des élèves (Ce sont des livres pour les bébés !!!), que du côté des adultes (concernant la faible longueur et l'apparente facilité des textes tout autant que le coût élevé de ces ouvrages) et pour peu qu'on prenne la peine de s'attarder sur ceux qui se révèlent de facture et de construction plus complexes, on s'aperçoit que les albums peuvent constituer une intéressante accroche en lecture auprès d'élèves spontanément attirés par l'image mais souvent en difficulté avec l'écrit. Lire un album, c'est en effet renouer aussi avec un objet d'enfance et, passé le premier étonnement, se sentir sécurisé dans un univers livresque familier qui sollicite fortement l'imaginaire. De fait, malgré une présentation artistique recherchée et souvent luxueuse, l'album n'est pas un livre sacralisé et ce statut particulier le place à la portée des lecteurs réticents.

Quelles collaborations possibles ?

L'image, de même que les textes courts, contribue certainement à faciliter l'entrée en lecture, mais ce qui intéressera sans doute aussi davantage les enseignants, ce sera d'inviter les élèves à observer et analyser plus finement les articulations du texte et de l'image pour les conduire à décoder les interférences graphique et littéraire de l'album. Lorsque l'image ne se contente pas de traduire le texte, elle l'interprète et l'enrichit remplissant ainsi une fonction connotative sur laquelle l'enseignant peut prendre appui pour proposer à ses élèves une démarche esthétique et développer la collaboration avec les disciplines artistiques.

D'ailleurs si cet article a pu voir le jour, c'est parce qu'il s'est trouvé enrichi des réflexions et de l'enthousiasme de deux de mes collègues, Martine Berlioz-Fayolle et Sandrine Rollestra, enseignantes de lettres et d'arts plastiques en LP, et que parmi plusieurs albums que nous souhaitions faire partager aux élèves, trois ont plus particulièrement retenu notre intérêt parce qu'ils présentaient, tant sur le plan littéraire que graphique, des styles différents et qu'ils pouvaient être proposés à des élèves allant du niveau 3e professionnelle au Bac pro.

Il est possible d'enrichir cette sélection en proposant d'autres titres à faire découvrir en réseau, corpus thématique (l'ogresse, le voyage intérieur et l'imaginaire), ou iconographique lorsque la production d'un même illustrateur est particulièrement abondante et intéressante (ici, celles de Claude Ponti et de Wolf Erlbruch). Il existe aussi des sites fort bien documentés, comportant des bibliographies commentées et des analyses des oeuvres des auteurs. En invitant les élèves à s'ouvrir à d'autres albums, toutes ces pistes contribuent à élargir le champ de leur sensibilité littéraire et artistique.

Trois albums, trois modalités de travail

Notice biblio : L'ogresse en pleurs

Notice biblio : Paris

Notice biblio : Insupportables

Les propositions du CDI

S'il est entendu que le documentaliste peut participer aux projets présentés ci-dessus et en devenir l'un des acteurs, il a aussi la ressource de proposer à ces collègues de lettres ou d'arts plastiques d'autres outils documentaires.

Autour de l'ogresse en pleurs

Plusieurs textes peuvent être proposés pour étudier le traitement du personnage de l'ogresse dans la littérature. A côté du traditionnel Hansel et Gretel que les élèves ont pu croiser dans leur enfance, il existe une version originale peu connue de La Belle au bois dormant de Perrault, datée de 1697, qui met en scène une ogresse qui n'est rien d'autre que la belle-mère de la Belle. La figure de l'ogresse est très présente aussi dans les contes orientaux. Un recueil bilingue réédité chez Syros en 2001 en propose huit qu'il serait intéressant de faire découvrir aux élèves. Enfin, on ne peut laisser de côté le délicieux poème de Victor Hugo "Bon conseil aux amants", mis en musique par Julos Beaucarne (voir l'album musical Front de libération des arbres fruitiers paru en 1974). Un ogre est venu rendre visite à la fée dont il est épris. La belle se faisant attendre, la faim saisit l'ogre qui s'empare sans le savoir de l'enfant dodu qui est le sien. De cette maladresse, Victor Hugo tire une morale cocasse, recommandant aux amoureux lorsqu'ils cherchent à plaire de ne point dévorer l'enfant de la femme qu'ils convoitent.

A signaler aussi, pour mieux connaître l'oeuvre d'Erlbruch, le travail d'analyse que lui consacre Christian Bruel que l'on peut consulter sur le site du centre ressources de littérature de jeunesse de l'académie de Créteil (www.crdp.accreteil.fr/telemaque). Si l'on veut compléter cette approche, ce site renvoie aussi sur l'animation "Dans l'atelier de Wolf Erlbruch" réalisée par le CPLJ. Enfin on peut proposer aux élèves de lire son album Remue-ménage chez Madame K, parce qu'il propose, comme l'ogresse en pleurs, plusieurs niveaux de lecture. Madame K, jusqu'à ce qu'elle recueille un jeune oisillon échoué dans son jardin, passait son temps à se tracasser pour un oui pour un non. En décidant de l'élever et de lui apprendre à voler, elle s'éloigne peu à peu des taches ménagères quotidiennes et prend, elle aussi, son envol. Son mari, qui l'observe, se garde bien de tout commentaire, s'adaptant aux bouleversements que le comportement de sa femme provoque dans la vie de leur couple. Un album, tout en finesse, qui en dit long sur les jeux et enjeux du rapport conjugal.

Autour de Paris

Outre le livre de Sophie Van Linden consacré à Claude Ponti (être éditions, 2000), on peut aussi consulter la présentation commentée de ses oeuvres sur le site Télémaque de Créteil. Cet album de Ponti peut également être mis en relation avec Les trois clés d'or de Prague de Peter Sis. Ici, comme pour Paris, le parti pris de l'auteur est de ne montrer de la capitale que les lieux chargés d'histoire et de souvenirs personnels - Prague est la ville natale de Peter Sis - qu'il choisit de faire partager à sa fille, à laquelle est dédicacé l'album, et à son lecteur. Promenade solitaire, rêverie intime au gré de quelques haltes dans le circuit, prétextes à des pauses narratives (voir notre étude dans Lire au lycée professionnel n° 29, printemps 1999).

Insupportables ?

Fanny Joly, qui est la soeur de l'humoriste Sylvie Joly, possède un site personnel (http://fannyjoly.com/) que les curieux pourront consulter. A signaler un autre de ses albums Qui a piqué les contrôles de français ? qui passe en revue plusieurs rédactions et les annotations qu'elles ont suggérées à l'enseignant... C'est observé avec justesse, c'est drôle, et si ça peut faire en sorte que les élèves s'attardent davantage sur nos commentaires et en saisissent le sens, c'est encore mieux ! Pour ce qui est du dessin d'humour, on peut compléter utilement le fonds du CDI en faisant l'acquisition de quelques albums de Sempé. Enfin, pour aller plus loin dans l'étude du dessin de presse, on trouve nombre de références bibliographiques et webographiques sur le site du CRDP de Grenoble (crdp.ac-grenoble/medias/outils).

Bibliographie

  • L'ogresse en pleurs / Valérie Dayre illustré par Wolf Erlbruch. Milan, 1996
  • Paris / Claude Ponti. Ecole des Loisirs, 2003
  • Insupportables / Fanny Joly et Christophe Besse. Thierry Magnier, 2002

Lire au lycée professionnel, n°49, page 23 (09/2005)

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