Dossier : BD et album en classe

Lire une oeuvre complète en BD

Le Démon des glaces de Jacques Tardi

Judith Rosenfeld

Il est assez rare qu'en classe la bande dessinée soit étudiée pour elle-même. Le plus souvent on se borne à analyser quelques vignettes dans le cadre de séquences sur la communication, le récit ou les registres de langue. De ce fait on la réduit à une fonction didactique ou illustrative. Or, la bande dessinée n'est ni un roman mis en images, ni un récit filmique mis en album. La bande dessinée est en genre en soi, d'autant plus complexe qu'elle fonctionne selon des codes d'écriture verbale et graphique spécifiques qui s'inscrivent dans des courants esthétiques diversifiés et dynamiques. Il est donc important que les élèves soient au moins initiés à cette forme littéraire riche et attractive.

De la bande dessinée comme genre

La bande dessinée étant un genre en soi, l'aborder en classe nous impose d'amener les élèves à comprendre ce qui la caractérise : les liens spécifiques qu'entretiennent les images et les textes. Pour construire des séquences adaptées aux différents moments de la scolarité des élèves de lycée professionnel tout en aménageant pour chaque niveau des démarches adaptées à la disparité des élèves, je me suis appuyée sur Lire la bande dessinée de Benoit Peeters (Flammarion, 2003). Auteur, théoricien et enseignant, Benoit Peeters s'intéresse aux caractéristiques propres à la bande dessinée : "la case, le strip, la planche, les relations entre le scénario et la mise en image". Son objectif est de permettre d'ouvrir "de nouvelles possibilités créatrices" par un effort d'explicitation du genre. Ce livre fournit ainsi les notions essentielles à une analyse rigoureuse de la bande dessinée et constitue pour le professeur une aide précieuse.

La bande dessinée dispose d'un atout majeur : elle donne une illusion de facilité d'accès, dont je me sers pour travailler en classe. Le genre est encore perçu comme mineur et ludique par les élèves des classes dont j'ai eu la charge. Lorsque je leur annonce que nous allons travailler la bande dessinée, ils pensent d'abord qu'il s'agit d'une plaisanterie. La plupart d'entre eux n'en ont lu que très peu. Ils sont souvent persuadés qu'il s'agit d'un genre réservé aux enfants, d'autant plus que les séries destinées au jeune public sont de plus en plus nombreuses à être adaptées pour la télévision. Ils connaissent peu ou pas la bande dessinée pour adolescents ou aux adultes et ne sont pas mécontents d'en découvrir. Par contre, lire un album complexe leur demande un effort d'attention aux textes et aux images ; ce qui ne manque pas de les surprendre.

Cette illusion de la facilité de lecture, ainsi que ces représentations favorables permettent à l'enseignant de français de dépasser le cadre restreint de la vignette et de la planche pour traiter d'oeuvres complètes et, par ce biais, aborder de nombreuses notions inscrites au programme, en avançant avec l'image autant que le texte.

Le Démon des glaces de Jacques Tardi

Dans cette perspective, un album me semble particulièrement intéressant et attractif : Le Démon des glaces de Jacques Tardi. La référence à Jules Verne et aux illustrations des Voyages extraordinaires des éditions Hetzel y est constante et évidente, ce qui autorise des renvois et des comparaisons à un siècle de distance. Tardi réinvestit tant le roman d'aventure qu'une esthétique tirée de la gravure et de la caricature dans le cadre spécifique du récit de bande dessinée. Ainsi par le lien complexe qu'il entretient avec la littérature du XIXe siècle, cet album me semble tout à fait adapté au programme de BEP. Il peut permettre, dans une progression qui irait de la bande dessinée au roman, d'inciter les élèves à lire des romans sans être découragés par les descriptions. Il me semble aussi adapté en début de Bac professionnel en raison de son approche critique de la modernité, qui autorise des ponts avec le programme d'histoire autant qu'avec une approche de l'argumentation.

L'importance de l'image dans le travail de Tardi me conduit à conseiller au lecteur d'opter pour l'album paru chez Casterman et non l'édition Librio, illisible des deux points de vue, image et textes. Enfin, pour permettre une analyse efficace prenant appui sur une lecture agréable, il me semble également pertinent que les élèves aient leur album bien en amont du début de la séance, afin qu'ils aient tout le loisir de le feuilleter et de regarder les images.

Cependant, comme il n'est pas possible d'envisager que les élèves travaillent sur un album de bande dessinée sans un certain niveau de familiarité avec quelques notions de lecture de l'image, il est prudent d'évaluer leur niveau avant de commencer. S'il ne comprennent pas les différences de cadrage et de plans, s'ils ne peuvent rien dire d'un effet de point de vue, mieux vaut commencer par une séquence d'analyse de photographies ou de planches, au cours de laquelle seront vus les différents procédés à connaitre pour commencer à se sentir un peu à l'aise avec ce genre. En ce qui nous concerne nous avons vu, ou revu pour certains élèves, ces notions avec l'album de Tardi lui-même. (Voir également la proposition de Vincent Massart-Laluc : travail sur deux planches de Viet blues p. 2 à 4.)

Séance 1 : découvrir les codes de la bande dessinée

Il est en effet possible de faire la séance de découverte ou de redécouverte des codes spécifiques de la bande dessinée directement avec l'album de Tardi. L'approche qui m'a semblé la plus complète consiste à apporter en classe différents tomes des Voyages extraordinaires de Jules Verne dans des rééditions de la collection d'Hetzel et à comparer les deux genres : roman d'aventure illustré et bande dessinée. Dans la mesure où les illustrateurs de Jules Verne sont différents, il vaut mieux utiliser plusieurs tomes de la collection Hetzel. La séance s'organise alors autour de la recherche des points communs et des différences pour développer ensuite les notions spécifiques de case, planche, sens de lecture, séquence narrative.

Dans un premier temps, on demande aux élèves de relever ce qui est commun aux deux ouvrages du point de vue des images et de l'organisation du récit. Ils trouvent les illustrations de couverture qui cumulent des éléments du récit,

le fond rouge, les gravures et le trait des dessins, le découpage de l'oeuvre en chapitres. On relève que la page qui annonce chaque chapitre de la bande dessinée reprend l'organisation graphique des pages de titre des romans avec titre et illustration. On peut faire noter alors que dans Le démon des glaces de Tardi tous les chapitres se terminent par un cartouche de texte.

Dans un second temps, on demande aux élèves ce qu'ils trouvent très différent dans le traitement des images et des textes. Ils peuvent ainsi préciser que ce n'est pas le visage de Tardi que l'on voit en couverture, que ce n'est pas une série de romans et un auteur qui sont mis en avant mais une étrange figure qui emprunte à l'homme et à la machine.

On aborde ensuite les spécificités de la bande dessinée en attirant l'attention des élèves sur les fonctions différentes des gravures et des planches. La question à travailler est la fonction de l'image dans les deux supports. Si on peut éditer les oeuvres de Jules Verne sans les gravures, l'oeuvre de Tardi n'existe plus sans l'image. On établit ainsi que la bande dessinée est un récit en images.

On peut alors introduire le problème du sens de lecture dans la planche, particulièrement crucial dans l'album de Tardi. Pour ce faire, on utilise la première planche du chapitre I pour montrer un cheminement de l'oeil dans le sens habituel, c'est-à-dire de gauche à droite et de haut en bas. En revanche, on utilise la planche 4 du chapitre VII, page 59, afin de montrer un sens qui ne correspond pas à celui de la lecture de texte : l'oeil doit tout à la fois opérer une saisie globale de la page, puis s'arrêter sur les différentes vignettes pour saisir leur rapport avec l'ensemble. Cette manière de lire n'est pas sans poser quelques problèmes à certains élèves. Bien évidemment, on ne s'arrête pas à ces considérations techniques (même s'il ne faut pas les négliger). L'objectif est d'analyser ce que cette mise en page suggère en ce qui concerne le sens du récit et son interprétation. Cette organisation est en elle-même porteuse de sens.

Séance 1. Du roman de Verne à la BD de Tardi

Le roman illustré

Matériel : une page du Voyage au centre de la terre où figure une gravure
Quels sont les différents éléments qui composent la page ?
Quelles sont les fonctions de l'image ?
Synthèse : les romans illustrés se composent d'un texte, celui du roman et d'illustrations, qui peuvent être des vignettes, ou des illustrations occupant tout une page. Ce sont généralement des gravures dans les livres de Verne mais les beaux livres du XIXe siècle peuvent être illustrés par des eaux-fortes ou des aquarelles.

La bande dessinée

Matériel : une planche du Démon des glaces
Comment s'appelle le document que vous avez sous les yeux ?
Où peut-on lire les paroles qu'échangent les personnages ?
Où peut-on lire le récit du narrateur ?
Comment les bruits sont-ils exprimés ? Est-ce du texte ou du dessin ?
Comment les mouvements sont-ils exprimés ?
Synthèse : Le Démon des glaces est un album de bande dessinée. Les paroles des personnages sont lisibles dans les bulles ou phylactères, le récit est consigné dans des cartouches. Les sons sont exprimés par des onomatopées et leur graphisme est particulièrement expressif. Le traitement des sons procède ainsi du texte et du dessin. Le mouvement est exprimé par une succession de plan différents, du plan d'ensemble au gros plan. Il peut être exprimé par le dessin à l'aide de traits ou d'un dessin particulier. Il peut également être montré à l'aide d'effets de perspective.

Le roman de Tardi et la référence à Jules Verne

Matériel : sur une A3, une couverture d'un roman de Jules Verne et une page intérieure avec une gravure. Il est préférable de mettre à disposition des élèves un tome illustré des Voyages extraordinaires et de les faire travailler en groupe.
Quels sont les points communs entre l'illustration du roman et l'album de Tardi ?
Quelles différences voyez-vous ?
Synthèse :Tardi fait référence aux gravures qui illustrent les romans d'aventure de Jules Verne en utilisant un trait de dessin qui ressemble à celui de la gravure, en optant pour le noir et blanc. La couverture de l'album est composée d'éléments du roman, le navire, l'iceberg, le monstre de fer. Les couleurs utilisées sont le rouge, le noir et le doré. Les couvertures des albums de Jules Verne sont composées de la même manière.
Par contre, le trait qu'utilise Tardi glisse vers la caricature dès qu'apparait un personnage sordide ou étrange de manière plus appuyée que les illustrateurs de Jules Verne en raison du jeu sur l'épaisseur des traits et des contrastes entre les noirs et les blancs.

Séance 2 : étudier le récit en élaborant le schéma narratif

Cette deuxième séance est de durée variable en fonction du niveau de la classe. Un bon groupe peut la faire en trois heures, alors qu'un groupe faible voire très faible peut être rapidement arrêté dans sa progression par des difficultés de lecture. La solution qui, dans ma classe, s'est avérée la plus efficace a été de prévoir une heure de lecture individuelle de l'album. Les élèves qui ne parvenaient pas à

comprendre l'histoire ont pu ainsi être aidés, alors que ceux qui étaient plus autonomes ont eu le temps de parcourir l'ensemble de la bande dessinée et de procéder ainsi à une lecture complète.

S'ils peuvent travailler plus vite, ils sont amenés à préciser où est le narrateur dans l'espace des planches, ce pour observer la fonction des cartouches. Afin qu'ils comprennent bien la structure générale de l'album, on leur fait relever que chaque chapitre commence comme une page intérieure de début de roman, par un titre et une illustration, et se termine par un cartouche narratif.

Dans un second temps, les élèves résument chacun une planche, ce qui leur permet de mieux comprendre qu'elles forment une séquence narrative. Chaque élève peut en faire plusieurs. La consigne est de relever les indices de lieux et de temps, dans les textes comme dans les images. Les résumés sont reportés sur un transparent projeté, chaque élève intervenant oralement pour communiquer son résumé. Le plus simple est de prévoir un transparent par chapitre. Le temps de la fiction est reconstruit ensemble, ce qui permet de dégager le temps de la narration et d'analyser comment l'auteur a organisé l'album en planches. On peut alors traiter de la compression et la dilatation du temps et montrer comment Tardi organise certains effets de surprise.

Lorsque leur niveau est faible, les élèves ont beaucoup de mal à relever les indices temporels. L'histoire commence le 3 novembre 1889 en plein océan Arctique, il fait donc nuit quelle que soit l'heure. L'image en rend compte. Cependant, le premier chapitre porte sur un épisode qui dure plusieurs semaines. Et là ce sont les cartouches narratifs qui en rendent compte. Certains élèves ont beaucoup de mal à l'observer et considèrent que le premier chapitre porte sur la première nuit de l'histoire. Il peut être alors très difficile d'atteindre l'objectif de la séance. Si les élèves sont faibles, il est préférable d'utiliser une feuille de synthèse chapitre par chapitre, telle qu'elle est présentée ci-dessous.

On termine par l'élaboration du schéma narratif. A partir du résumé planche par planche du chapitre premier, on demande aux élèves en combien de planches est exposée la situation initiale, quand advient l'élément déclencheur et quelle est la première péripétie. Il faut prévoir des transparents des planches 1, 3, 4, 5 et 8 pour revenir directement sur la bande dessinée. (Voir encadré ci-dessous)

Séance 2. Le schéma narratif du Démon des Glaces

Consigne : Résumez l'histoire en trois phrases. Résumez chaque chapitre en deux ou trois phrases.

Résumé de l'histoire : Jérôme Plumier est victime d'un étrange naufrage en Arctique. Il découvre que son propre oncle, le physicien amateur Louis-Ferdinand Chapoutier, et l'ami de ce dernier, le biologiste Carlo Gélati, sont les auteurs de torpillages de navire qui ont failli lui coûter la vie. Pourtant, Jérôme Chapoutier ne renie pas son oncle, il se joint au contraire au projet de destruction de l'humanité des deux savants.

Situation initiale : 3 novembre 1889, Jérôme Plumier voyage à bord du clipper L'Anjou en mer Arctique.
Elément déclencheur : la découverte de corps congelés sur une épave et l'explosion du clipper L'Anjou au chapitre 1.
Elément de résolution : l'explication donnée par l'oncle Louis-Ferdinand Chapoutier à Jérôme Plumier au chapitre 6, L'Anjou a été victime des canons de son vaisseau, le Démon des glaces, et l'équipage de l'Iceland Loafer a été figé par des gaz toxiques avant de geler.
Elément d'équilibre : le Démon des glaces est détruit par Carlo Gelati pour éviter que Simone Pouffiot puisse s'en emparer.
Situation finale : Louis-Ferdinand Chapoutier, Carlo Gelati et Jérôme Plumier se sont réfugiés en Amazonie et préparent une nouvelle machine à détruire le monde.

Les péripéties

C1. Jérôme voyage en Arctique sur l'Anjou qui explose alors que le jeune homme tentait de secourir d'éventuels survivants d'un bateau à la dérive, l'Iceland Loafer. Il est sauvé par un bateau qui le ramène en Hollande.
C2. Jérôme apprend la mort de son oncle et rencontre une femme étrange, un article du Figaro l'informe qu'une mission scientifique, chargée de résoudre les mystérieuses explosions de navires en Arctique doit quitter Brest quelques jours plus tard.
C3. Jérôme Plumier prend le train pour Brest, la mystérieuse femme tue un homme dans le compartiment à côté de celui de notre héros.
C4. Jérôme Plumier rencontre un marin de L'Anjou qui se désespère de devoir embarquer à nouveau pour l'Arctique.
C5. Jérôme vogue sur l'Arctique à bord du Vernez, il a pris la place du marin. Arrivé à proximité des lieux du naufrage de L'Anjou, le Jules Vernez explose.
C6. Jérôme se réveille dans une chambre magnifique et retrouve son oncle. Le vieil homme n'est pas mort, il prépare la destruction de l'humanité avec son vieil ami Gelati à bord d'un navire camouflé en iceberg, le Démon des glaces. Ce sont les canons du Démon des glaces qui ont fait couler l'Anjou et le Jules Vernez. Jérôme se joint aux projets de destruction de son oncle.
C7. Le Démon des glaces est enfin terminé, les projets de ses concepteurs peuvent être mis à exécution. La mystérieuse femme rencontrée par Jérôme, Simone Pouffiot, attaque le Démon des glaces, provoquant la destruction du navire et la fuite de Chapoutier, Plumier et Gelati.

Chaque chapitre est une péripétie, l'histoire est cependant cohérente puisque Jérôme résout le mystère des explosions en Arctique au fil des chapitres et choisit un camp à la fin de l'histoire.

Séance 3 : étudier les personnages

Les personnages principaux du Démon des glaces sont tous antipathiques, caricaturaux et malsains. Le héros, Jérôme Plumier, est un jeune dandy voyageur qui bascule du côté des méchants. En faire le portrait nécessite de s'appuyer autant sur le texte que sur l'image, si le lecteur ne veut pas lui-même verser dans la caricature. La séance a pour objet de réaliser une page de présentation des personnages. Pour ce faire, chaque élève dispose d'une série de portraits graphiques (ou iconiques) des personnages, en nombre suffisant pour être amené à effectuer des choix.

Ce travail peut être soit préparé à la maison, soit fait en groupe en classe. Voici la consigne : Tardi a le projet de publier le tome 2 des "Aventures de Jérôme Plumier". L'éditeur vous charge de concevoir une page de présentation des principaux personnages de la série. Pour chaque personnage, vous sélectionnez une illustration et rédigez une courte présentation. Votre lecteur doit savoir quelle est la fonction du personnage, qui il est, quels sont ses principaux traits de caractère, ses qualités et ses défauts, ses liens avec les autres personnages. Vous devez expliquer pourquoi vous choisissez de garder certains personnages et non d'autres et pourquoi vous avez sélectionné un portrait plutôt qu'un autre.

En classe, la synthèse règle d'abord le problème du choix des images. Il est préférable de disposer d'un transparent avec différents portraits de Plumier : joyeux, surpris, étonné, songeur, avec un regard mauvais, en dandy, en aventurier, en mauvais garçon... On regroupe les textes des élèves en fonction de l'illustration qu'ils ont choisie en leur demandant de préciser pourquoi ils ont préféré celle-ci à une autre.

La reprise des cartouches s'appuie sur un texte par type d'illustration. Celles qui font trop référence à une péripétie spécifique, comme celle de Plumier en manteau de fourrure, doivent être écartées puisque les connotations véhiculées par le costume handicapent la lecture. On peut par contre sélectionner des illustrations tirées des retrouvailles entre Plumier et son oncle, puisqu'il est cohérent que le tome 2 reprenne les deux personnages. On peut sélectionner une illustration de Plumier hirsute, une plus neutre. En sélectionner plus de trois me semble très difficile à gérer. Il est également préférable d'utiliser de bons textes, c'est-à-dire des textes qui sont cohérents avec l'illustration choisie et qui ne nécessitent pas de reprises complètes. Enfin, il est impératif de veiller à ce que les élèves soient d'accord pour que leurs textes soient utilisés en classe. On demande à l'ensemble de la classe de vérifier si les consignes ont été respectées et de relever celles qui ne l'ont pas été, ainsi que les passages qui semblent confus. On annote ensuite les transparents pour aboutir à des vignettes améliorées de la présentation de Jérôme Plumier. Enfin, les élèves reprennent chacun une ou deux vignettes de personnages avec pour consigne de vérifier la cohérence des images et des textes, et d'améliorer les textes. Le travail se fait par groupe et, après un temps de coordination, le groupe met en forme sa page de présentation. Cet exercice soulève de très nombreuses questions de la part des élèves. Que choisir et en fonction de quels critères ?

Séance 3. Le portrait des personnages des "aventures de Jérôme Plumier"

1) Déterminez les types d'informations nécessaires à la présentation d'un personnage.
2) Déterminez les types d'informations nécessaires dans le cas précis de la présentation des personnages principaux d'une série de bande dessinée.

Eléments de correction
Les deux premières questions de l'exercice sont reprises ensemble, elles permettent de déterminer les éléments constitutifs d'un portrait. Les informations retenues par les élèves sont inscrites au tableau puis regroupées en catégories.

La question 1 permet de dégager les types d'informations suivantes :

  1. Informations qui concernent le personnage
    Identité / Caractéristiques physiques / Morale et convictions / Qualités et défauts / Ce qu'il aime et ce qu'il déteste
  2. Informations qui concernent ses liens avec son entourage / Milieu social / Formation et profession / Ses liens avec les autres personnages
  3. Informations qui concernent sa fonction dans l'histoire / Son rôle

La question 2 permet de placer l'exercice dans le cadre particulier de la bande dessinée. La redondance entre texte et image doit être évitée ou faire sens. Il n'est ainsi pas nécessaire d'apporter beaucoup de précision à la description physique des personnages, puisque les lecteurs disposent d'une illustration qui les en informe. Les élèves doivent par contre bien choisir l'illustration qui doit :

  • ne pas associer le personnage à un contexte particulier : si le portrait de présentation de Jérôme Plumier le montre en manteau de fourrure alors que ses nouvelles aventures se déroulent en Amazonie, le lecteur risque d'être décontenancé
  • ne pas choisir une expression de son visage ou une posture qui ne convient que pour un moment particulier mais choisir une expression neutre ou caractéristique d'une de ses attitudes ou de son principal trait de caractère ou de son rôle dans l'histoire. Les illustrations de chaque personnage devront correspondre aux mêmes critères et donnent le ton de la narration.

Chaque texte est lu par l'enseignant et la classe est chargée de relever les qualités et les défauts du texte au regard des critères dégagés au début de la séance. Les élèves sont ensuite invités à reprendre leurs textes.

Voici le texte de Romain :

Présentation : Jérôme Plumier, le personnage principal
Physique : jeune et grand
Moral : intelligent et sympathique
Qualité : intelligent
Défaut : aime trop son oncle et va jusqu'à le suivre dans la méchanceté
Fonction dans l'histoire et liens avec les autres personnages : personnage principal, neveu de Louis-Ferdinand Chapoutier.
Jérôme Plumier est le personnage principal de l'aventure, il est grand et jeune, intelligent et sympa. Il aime trop son oncle et va jusqu'à le suivre dans la méchanceté, lui qui avait l'air tellement sympa.

Sa reprise :

Jérôme Plumier est le personnage principal de l'aventure. Il est grand, les yeux noisettes et les cheveux bruns. Ce jeune homme aime trop son oncle, Louis Ferdinand Chapoutier, créateur d'un gigantesque Iceberg et va jusqu'à le suivre dans la méchanceté. Ce jeune étudiant parisien avait pourtant l'air si sympathique...

Le texte de Rémy :

Sa reprise :

Le texte de Pierre :

Sa reprise :

Jérôme Plumier, le héros de ces aventures. Jeune homme curieux, serviable mais qui n'exprime pas son opinion sur ce qui est bien ou mal. Il voulait retrouver son oncle, il le retrouve et se rend compte que son oncle est devenu un fou aigri ; son but n'étant que de rester avec son oncle, Jérôme Plumier veut ressembler à son oncle.

La correction de l'enseignant :

Jérôme Plumier, notre héros, jeune et joli garçon, dandy parisien, courageux, curieux et si sympathique... s'il ne manquait pas tant de caractère ! Il aurait pu être un bon médecin, suivre brillamment les chemins du Bien mais il ne fait que marcher dans les pas diaboliques de son oncle, Louis-Ferdinand Chapoutier.

L'enseignant est amené à rappeler que Le Démon des glaces se termine par la fuite des héros malfaisants prêts à tenter à nouveau de détruire l'humanité. Jérôme Plumier poursuit cet objectif par amour de son oncle et par faiblesse de caractère, si l'on suit le narrateur. Le schéma actantiel peut ici être repris avec les élèves dans la mesure où il permet de clarifier les motivations de Plumier et ses liens avec les autres personnages. Il me semble que cette partie de cours peut être faite avant la dernière partie du travail en groupe.

Scéance 3. Le schéma actantiel des personnages

Pour consolider les connaissances et si le temps le permet, il est possible d'introduire, soit en fin de question 2, si les élèves travaillent ensuite à la maison, soit en fin de séance, le schéma actantiel des personnages.

Consignes :
Qu'est-ce qui pousse Plumier à agir ?
Que veut-il ?
Dans l'histoire, qu'est ce qui lui permet d'avancer et qu'est-ce qui le freine ?

Plumier est essentiellement poussé par sa curiosité et son besoin de comprendre ce qui lui arrive.
Il ne veut rien, il tient à son oncle.
Ce sont les forfaits de son oncle qui provoquent sa curiosité, la disparition du l'oncle qui forgent le mystère qui l'intrigue. Un marin de l'Anjou lui laisse sa place sur le Jules Vernez, Simone Pouffiot l'encourage à poursuivre le fil de sa curiosité, tout le monde le pousse à rejoindre son oncle et à oeuvrer à la destruction de l'humanité.

Le héros, Jérôme Plumier est poussé par la curiosité, par son désir de retrouver son oncle et par des personnages de l'histoire qui lui en donnent l'occasion, le marin, Simone Pouffiot et son oncle, il s'agit des adjuvants de la quête de Jérôme. Ce qui empêche Jérôme de retrouver son oncle n'est que la disparition organisée de ce dernier. C'est la seule opposition à la quête de Jérome. Jérôme, en satisfaisant sa curiosité, lève le mystère de son aventure en Arctique, retrouve son oncle et se range du côté des destructeurs de l'humanité. L'objet de sa quête est donc destiné à une alliance qui en fait un héros très "décevant" puisqu'il sort très méchant de ses aventures. Il devient le second de son oncle, qui est en fait le personnage qui provoque les évènements de l'histoire avec son associé, Carlo Gelati.

Louis-Ferdinand Chapoutier et Carlo Gelati veulent détruire l'humanité pour se venger de ceux qui n'ont pas reconnu leurs qualités. Ils sont aidés par Jérôme qui les a rejoint et des complices dont Tsong Li Toung et surtout par leurs inventions aussi diaboliques que géniales. Simone Pouffiot qui travaille pour le gouvernement veut les empêcher de faire aboutir leurs projets en détruisant leurs machines. Elle n'a pas pour autant un grand sens moral puisqu'elle ne cherche que les honneurs. Que Chapoutier et Gelati soient du côté du bien ou du mal, Simone Pouffiot s'oppose à eux, c'est son rôle dans l'histoire.

Séance 4 : apprendre à décrire en transformant une planche en récit romanesque.

A la quatrième séance, les élèves ont été plongés dans les images et parviennent mieux à s'arrêter sur elles, les regarder, revenir sur leur lecture. Il est alors possible de leur demander un exercice d'écriture difficile. Il faut choisir une planche en fonction du niveau des élèves. S'ils sont d'un bon niveau, la planche 1 du chapitre V les amusera. S'ils sont faibles ou si le groupe est hétérogène, on choisira la planche 1 du chapitre III.

Le Démon des glaces. Jacques Tardi ã Casterman, 1974.
Avec l'aimable autorisation des éditions Casterman.

La planche 1 du chapitre III a pour décor la gare Montparnasse. Elle est composée de quatre vignettes. Jérôme Plumier arrive gare Montparnasse, se dirige vers les quais et s'installe dans un wagon de première de la ligne Paris-Brest. L'intérêt de la planche tient moins au texte qu'à l'image et à ce qu'elle apporte au récit. La structure de la planche insiste bien sur la description. En effet la première case qui présente la gare occupe la moitié supérieure de la page et les trois vignettes de la moitié inférieure sont consacrées au récit avec une reprise descriptive de la structure des quais à la troisième vignette. La façade de la gare est minutieusement dessinée avec une insistance sur les éléments majeurs de l'architecture du XIXe siècle, la façade en pierre, les verrières immenses, les sheeds qui abritent les quais. Les différentes fonctions du bâtiment sont très visibles : les ailes qui permettent d'organiser les flux d'entrée et de sortie des voyageurs, le corps central qui abrite le buffet, les calèches qui déposent et emportent les voyageurs, la place de la gare éclairée par les lampadaires. Cette minutie descriptive est reprise dans la troisième case qui est disposée au centre de la moitié inférieure de l'image et donne à voir l'organisation des quais et la structure architecturale.

On demande aux élèves de relever pour chaque vignette tout ce qu'ils voient, puis de donner des détails pour chaque élément. A ce stade du travail, ils sont arrêtés par des lacunes en vocabulaire. Pour les aider on leur donne les termes permettant de décrire les éléments de la charpente métallique, les détails de la façade, le costume et l'intérieur du wagon. Le plus simple est de leur distribuer un croquis annoté.

Dessins réalisés par calque à partir des planches du Démon des glaces de J. Tardi, Casterman, 1974, avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Ils doivent ensuite décider d'un plan et enfin rédiger.

Séance 4. La description, transcrire une page de bande dessinée en page romanesque, planche 1 chapitre 3.

Consignes

Vous allez transformer une page de bande dessinée en récit romanesque, toutes les informations que sont données par les dessins doivent être transmises par des mots.
Vous commencez par relever les éléments que vous voyez.
Pour chaque élément, vous relevez le plus de détails que vous pouvez
Vous relevez les différents moments de l'action.
Vous rédigez en alternant les passages narratifs et descriptifs dans l'ordre des vignettes.

Eléments de correction

La planche de vocabulaire de termes techniques (image) ne doit pas être distribuée au début du travail, les élèves ont tendance à structurer leur travail en s'appuyant sur un outil qui ne devrait que le compléter.

Les premiers jets sont repris en fonction des critères suivants :

  • le premier paragraphe décrit la gare Montparnasse.
  • Le lecteur comprend que Jérôme Plumier est dans la gare, puis sur le quai, trouve son compartiment de première classe, s'installe dans le compartiment.
  • Les vêtements de dandy voyageur de Plumier sont décrits.
  • Les quais de la gare sont décrits.
  • La foule élégante de la gare est décrite.
  • Le compartiment et son aménagement intérieur sont décrits.

Evaluation

Le travail de la séance 3 et celui de la séance 4 sont notés. Si l'on préfère une évaluation sommative, (par exemple à partir de la première planche d'un album de Bluberry ou de la première planche du tome I du Décalogue de Frank Giroud et Joseph Béhé), il est possible de proposer une planche muette et de demander aux élèves de rédiger les textes des cartouches et des bulles. On peut, mais en deux heures, leur demander de donner des directives pour la transcription du premier chapitre de Voyage au centre de la terre de Jules Verne et de décider ce qui apparait en narration, en dialogue et en images ; mais cet exercice est très difficile. L'exercice de la dernière séance peut servir d'évaluation finale et être corrigé avec les critères suivants : prise en compte des indicateurs temporels, description de l'espace, description des visiteurs de la gare, description de Plumier, récit du cheminement de Plumier dans la gare, reprise des cartouches dans le texte.

Conclusion

Travailler avec un album de bande dessinée permet d'aborder une oeuvre complète avec des élèves qui annoncent souvent un manque d'intérêt pour la lecture. Ils sont amenés à mieux maitriser la structure d'un récit, à caractériser des personnages et à aborder la description. Ces travaux nécessitent un effort d'observation très structurant à mon sens dans la mesure où les élèves acceptent plus facilement par la suite de lire des nouvelles longues et des romans. La bande dessinée permet d'aborder l'image et de revenir à de très nombreuses reprises sur les notions de cadrage, d'échelle des plans, de point de vue, de perspective et sur leurs effets. Enfin, une séquence de ce type permet d'aborder un art foisonnant que les élèves de lycée professionnel connaissent peu et de leur donner quelques bases pour apprécier des oeuvres qui lient textes et images de manière indissociable.

Lire au lycée professionnel, n°49, page 5 (09/2005)

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