Dossier : BD et album en classe

Une planche et des cases en classe

ou comment trouver le fil du récit dans l'image

Vincent Massart-Laluc

Il n'est plus guère besoin de défendre l'usage de la BD dans l'enseignement du français, tant les programmes de la maternelle au lycée louent en choeur les vertus d'un genre littéraire qui, dans ses productions les plus abouties, réalise le subtil alliage entre texte et image et invite le lecteur à faire feu de toutes ses compétences lectorales. La phrase est longue, mais courte l'introduction. Il s'agit donc, d'une séance à partir de deux planches de Muñoz et Sampayo, Viet blues, Casterman,1986 (p. 60 et 61).

Viet blues

C'est un ouvrage en noir et blanc, genre dans lequel excellent les deux auteurs d'origine sud-américaine. Le noir et blanc, choix esthétique de départ, participe de cette ambiance de fin du monde, dont le titre se veut être un écho ; le monde d'Alack Sinner, le personnage principal, a le blues. Alack Sinner est un privé dans la grande tradition des polars américains, il déteste la police (qu'il a quittée en gardant un ou deux amis d'exception), il fustige une morale puritaine qui s'applique aux pauvres et dont sont émancipés les riches, et ne se fait aucune illusion sur ce qu'il est convenu d'appeler "justice". Moche (il a pris des coups dans la g... plus souvent qu'à son tour), seul (il peine à garder les femmes qui l'aiment), semi alcoolique et 100% désenchanté, il jette sur le monde de l'époque un regard où le noir le dispute au blanc, sans grand espoir de parvenir à un gris soutenable. Pas de sentimentalisme donc, et une errance qui annonce par certains aspects, celle, aggravée vingt ans après, des personnages de Frank Miller dans son oeuvre "Sin City" (L'Enfer en retour, Rackham, 2001, un titre parmi d'autres). Dans l'oeuvre tourmentée de Miller, ce sera la cité toute entière qui sombre dans l'obscurité, encore moins de blanc et davantage de noir. Là, chez Muñoz et Sampayo, c'est encore un homme qui porte les stigmates du "pécheur", (Sinner - [siner]).

Dans les deux planches choisies (que nous regrettons de ne pouvoir reproduire), le personnage principal, après avoir fouillé un appartement, tombe dans un guet-apens : deux individus armés lui tirent dessus, mais le ratent. Les ayant pris à revers, le héros en blesse un tandis que l'autre s'enfuit.

La séance qui suit n'a d'autre prétention que de présenter un court travail sur ces deux planches dont l'originalité réside en la quasi absence d'un texte, réduit à son plus strict minimum. Le lecteur doit donc construire une lecture pertinente à travers la prise d'indices visuels (c'est corollaire de la disparition du texte) et reconstituer la démarche narrative par l'élaboration d'une grille de sens que les auteurs s'évertuent à brouiller. La construction du récit à cet instant prend la forme d'un labyrinthe dont le lecteur, à la suite du personnage, tente de trouver la sortie... vivant !

Les objectifs de cette séance, qui intervient entre la séquence récit et l'analyse de l'image, touchent aux deux champs. Il s'agit à la fois de récapituler sous une forme originale (du point de vue élève) les savoirs, les compétences nécessaires pour se repérer dans la narration : cohérence au niveau de l'enchainement des actions, identification des personnages et de leurs rôles respectifs, identification d'une séquence narrative (en utilisant s'il l'on veut le confortable "schéma narratif"), mais aussi d'entrer de plain pied dans l'univers de l'image en sélectionnant dans une page particulièrement riche sur le plan du dessin. Les notions, ici, s'avèrent fort utiles pour construire le sens global de la bande dessinée : le graphisme, le cadrage, les plans (premier plan, second plan), les points de vue (plongée, contre plongée), les techniques du dessin (les raccourcis, etc.) et l'utilisation du noir et blanc (le trait, les aplats, le fond, la forme, etc.). Toutes ses notions ne peuvent être étudiées pour elles-mêmes de façon exhaustive, sous peine de tuer l'intérêt de la bande dessinée, mais quelques-unes sont incontournables pour comprendre comment se déroule le récit ; notamment l'alternance des plongée et contre-plongée et, sans doute, la distinction des plans comme moyen de repérer où se déroule l'action principale.

Grammaire de l'image

Voilà les quelques points sur lesquels j'insiste un peu au cours de ce travail sur les deux planches.

  • L'organisation de la répartition des masses.
  • L'organisation des lignes : la perspective, laquelle permet de donner l'illusion de la profondeur.
    L'image est toujours une surface plane, aussi pour suggérer la profondeur, plusieurs procédés peuvent être employés :
    • Les lignes de fuite qui sont les lignes qui traversent l'image et paraissent se rejoindre en un même point : le point de fuite. Ces lignes et le point de fuite assurent la perspective.
    • Le chevauchement des formes : une partie cachée par une autre donne l'impression d'être située plus en retrait.
    • La dimension des objets ou des personnes, un détail lointain parait plus petit qu'un détail proche.
    • La perspective frontale ou le point de vue : le lecteur a l'impression d'occuper la place de celui qui a réalisé l'image comme s'il assistait à la scène.
  • L'organisation des points d'intérêt
    Les points forts accrochent et retiennent l'attention du lecteur. Ils correspondent à des contrastes de valeur : taches foncées dans un ensemble clair, ou taches claires dans un ensemble foncé. Les points d'intérêt se situent sur les diagonales de l'image à peu près au tiers en partant au centre.
  • L'échelle des plans
    • Le premier plan sert à attirer l'attention en faisant ressortir ce qui est à l'avant de l'image. Souvent l'action principale se déroule au premier plan.
    • Le plan intermédiaire : Ce peut être le plan où a lieu une action secondaire.
    • L'arrière plan complète la scène. Les deux interviennent dans la construction de la perspective.
  • Les plans
  • Les plansDéfinition et fonction de chaque plan
    plan d'ensembleDéfinition : il montre un décor vaste, un espace important.
    Fonction : il décrit, il informe, il situe l'action ou l'atmosphère.
    plan généralDéfinition : plan intermédiaire, il montre les personnages et partie de leur environnement.
    Fonction : le décor occupe encore une place assez importante.
    plan moyenDéfinition : il réduit le champ, il montre les personnages de la tête aux pieds.
    Fonction : il attire l'attention en distinguant un personnage de ce qui l'entoure.
    plan américainDéfinition : il réduit encore davantage le champ, il coupe le personnage à la taille.
    Fonction : il accorde une importance croissante au personnage.
    plan rapprochéDéfinition : il resserre encore le champ, il coupe le personnage à la poitrine.
    Fonction : il montre les réactions émotionnelles d'un personnage.
    gros planDéfinition : il isole un objet, un visage.
    Fonction : il dramatise, il cherche à émouvoir.

  • Les angles de vue.
    Chaque dessin a un angle de vue qui varie en fonction de la hauteur à laquelle est placé l'individu. Si la scène est observée de haut, on obtiendra une perspective en plongée. Si par contre, elle est observée de très bas, on obtiendra une perspective en contre-plongée. A mi-chemin entre les deux, on aura un angle de vue normal.

La séance Viet blues

Pré-requis : que les élèves aient vu lors des séances précédentes les bases de l'analyse du récit.
Durée : 2 heures
Niveau : terminale CAP ou 1ère année BEP.
Support : les pages 60 et 61 de Viet blues (Muñoz et Sampayo, Casterman, 1986)

Vignettes en kit

Après avoir constitué des groupes de deux ou trois élèves, je distribue les deux planches de Muñoz et Sampayo, au préalable découpées sous forme de puzzle. La régularité des cadres se prête à l'exercice et constitue pour la suite un guide très utile pour les moins habiles des élèves. De façon arbitraire nous numérotons ensemble les 16 vignettes de "a" à "p" au dos. Chaque groupe se doit de reconstituer le déroulement de l'histoire sur une feuille A3. Dans chaque groupe s'instaure un échange sur les prises d'indices et les hypothèses de sens pour parvenir à un consensus autour d'un déroulement cohérent.

Puzzle en ordre

Les élèves par groupe délèguent l'un des leurs pour présenter et argumenter sur tel ou tel déroulement. Les autres contestent ou valident en s'appuyant sur leur propre réflexion et conclusion. à cette étape, le recours à ce qu'ils connaissent du fonctionnement du récit est d'une aide précieuse. L'évocation et la définition de certaines notions : la profondeur, l'échelle des plans, les points d'intérêt, viennent à ce stade du travail comme des clefs pour justifier et expliquer les choix de compréhension et d'interprétation. Par exemple, il faut avoir remarqué (vignette 3) les deux ombres à l'arrière plan pour faire le lien entre elles et les deux personnages patibulaires de la case suivante (vignette 4). Les élèves auront remarqué aussi que le dessin de la cravate (une femme nue) de l'un des personnages constitue, dans un premier temps, un indice sur le caractère du personnage (vulgaire, obsédé, peu recommandable ?), et un moyen de l'identifier plus tard dans le dédale de l'histoire. La compréhension des angles de vue est indispensable pour passer (et donc rétablir le lien) de l'action se déroulant à la vignette 11 à la vignette suivante, la 12, puis à la 13. Le but est de parvenir à ce point à l'organisation originale des deux planches et les 16 vignettes sont dès lors disposées et collées sur la feuille A3 dans l'ordre initial (1 à 16) : le puzzle est reconstitué.

Schéma narratif

Je propose que chaque groupe établisse une chronologie du récit en choisissant le nombre d'étapes pertinentes, en mettant ces étapes en lien avec les 16 vignettes de la BD qui sont dès lors numérotées (de 1 à 16). Les élèves discutent entre eux sur les différentes actions et tentent de s'accorder sur le rythme, les mouvements du récit. La séquence narrative est brève, extrêmement structurée et, une fois inscrite dans un déroulement temporel, il est possible de faire un travail d'interprétation sur les motivations des différents personnages - pourquoi ces tueurs ? qui donc est ce personnage principal ? qu'est-il donc en train de faire dans la première case ? quel est son métier, lui qui semble si bien savoir se servir d'une arme ? etc. Une lecture attentive, devenue experte le temps d'une séance de travail, permet aux élèves de s'accorder sur l'essentiel de la compréhension.

A titre indicatif, voici globalement le déroulement retenu dans la plupart des groupes :

1. Situation initiale (Alak fouille dans un bureau), 2. Evénement perturbateur (deux hommes l'attendent), 3. Péripéties (Ils lui tirent dessus, il s'enfuit, course poursuite dans les ruelles sombres, les malfrats se séparent, Alak assomme l'un des tueurs à gages...), 4. Evénement équilibrant (le dernier prend la fuite), 5. Situation finale (Alak seul, allume sa cigarette).

Analyse de l'image

Pour terminer, je propose un travail d'analyse d'image beaucoup plus précis à partir de trois images, (les vignettes 1, 6 et 11) qui présentent chacune des particularités intéressantes :

  • Vignette 1 : les notions de centres d'intérêt (la lampe dans la bouche du personnage) et de contre-plongée qui accentue le contraste "zone éclairée" et "zone d'ombre".
  • Vignette 2 : la notion de plongée (avec un effet de zoom arrière, concept emprunté au cinéma).
  • Vignette 11 : les notions d'échelle plan (l'action, ici, se déroule ou va se dérouler au second plan dans le dos du personnage vu de face) et de plan, (le champ est resserré, en coupant le personnage à la poitrine, il montre ses réactions émotionnelles, ici, la peur et la tension). Les outils utilisés sont ceux présentés ci-dessus, sans prétention d'exhaustivité, puisque la séance se veut comme une séance transitoire entre l'étude du récit et l'analyse de l'image.

Exercice d'écriture

Comme prolongement possible, je propose dans la séance suivante de réaliser un travail d'écriture à partir de la couverture d'un ouvrage de Tardi, d'après un texte de Léo Malet, Brouillard au Pont de Tolbiac, (Casterman). OEuvre là aussi en noir et blanc, qui présente un personnage hagard sur un pont. Voici la consigne : "En intégrant les différents éléments de l'image que vous aurez analysée, racontez une histoire dont l'objectif est d'expliquer la présence de cet homme à cet endroit".

Lire au lycée professionnel, n°49, page 2 (09/2005)

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