Rétrospectives

Retour sur nos sélections en BD et documentaires

Claire Lachaize

Comme suite à l'étude de Marie-Cécile Guernier "Que reste-t-il de nos sélections ?" (Lire au lycée professionnel 47, printemps 2005) qui passait au crible les sélections d'oeuvres de fiction, voici un regard critique et rétrospectif sur nos sélections en BD et documentaires (portant elle aussi sur les numéros 35 à 45 de la revue).

Il semblerait qu'il y a une sorte de partage des thématiques : d'un côté les romans et les bandes dessinées où la guerre est un thème dominant, alors que les documentaires proposés traitent plutôt de sujets plus proches des jeunes. Cela tient-il aux choix des rédacteurs, ou bien les éditeurs dessinent-ils des lignes de partage ? Cela signifierait-il que, lecteur de romans, il y a des sujets dont tu n'entendras jamais parler ? Et réciproquement si tu es lecteur de documentaires ?

C'est pour nous l'occasion de réaffirmer l'avantage qu'il y a à diversifier l'offre de lecture, en l'ouvrant vers les genres non-littéraires.

Autre point frappant, qui rejoint l'étude sur la fiction : la géographie littéraire tronque notre planète. Là aussi cela doit nous inciter à être vigilant : les modes géographiques et touristiques nous mettent peut-être des oeillères. Et si l'on ouvrait une nouvelle rubrique : ces livres qui parlent d'ailleurs...

La bande dessinée

6 % des notices concernent la bande dessinée. Si ce chiffre a priori parait peu important, il est en fait proche de celui du marché de l'édition nationale : la BD représente 7 % du volume total de livres produits pour l'année 20021.

Ces 13 notices ont été rédigées par 5 rédacteurs, dont l'un assume les 2/3. Cette spécialisation se perçoit dans la sélection : peu de bandes dessinées sont choisies, mais il s'agit vraisemblablement chaque fois d'un coup de coeur. Ceci se retrouve bien sûr dans les appréciations données, mais aussi dans la qualité et la profondeur de la critique : elle est généralement détaillée, complète, portant à la fois sur scénario, dessin et personnages. Elle contient fréquemment des références - à des albums antérieurs pour les mêmes auteurs, à des albums ou romans appartenant au même genre littéraire, à d'autres articles de critiques, à des auteurs "proches"... Passion communicative, et sans doute aussi volonté didactique...

Les "familles" de BD représentées

La diversité éditoriale constatée dans la sélection des textes narratifs2 est tout autant respectée dans le domaine des bandes dessinées : les grands éditeurs sont représentés - Albin Michel, Casterman, Dargaud (x 2), Dupuis (x 2), Gallimard et Mosquito - ainsi que des plus petits, comme La comédie illustrée, L'association, Rackam et Viviane Hamy, remarqués pour une construction, un ton, un point de vue ou un graphisme original.

Un classement par "catégorie" des bandes dessinées sélectionnées met en valeur 4 familles : la fiction (x 4), le policier (x 3), l'humour (x 3) et le témoignage (x 4). On remarquera l'absence du manga et de l'héroic-fantasy, pourtant très prisés. Ce choix n'est sans doute pas à prendre comme une marque de dédain envers ces genres, qui possèdent des séries de qualité, mais qui sont généralement connues des élèves et plus connotées "jeunesse". Comme l'a précédemment remarqué Marie-Cécile Guernier 3, il proviendrait plus certainement de la volonté des rédacteurs de tirer les élèves vers une littérature générale, de les ouvrir à des bandes dessinées différentes, moins populaires chez les adolescents.

Le graphisme

Côté graphisme, là aussi la diversité est de mise : noir et blanc, couleurs, photos, textes calligraphiés, traits de dessins variés (du dépouillé, enfantin, au plus nerveux, voire tourmenté, en passant par des lignes claires et élégantes pour les plus classiques ). Pas de style de prédilection donc, mais ici encore une volonté affichée d'ouverture et de susciter un intérêt pour des albums de facture plus originale, qui pourraient dérouter à priori.

Couverture spatio-temporelle

La couverture géographique de la sélection est relativement large, avec une représentation de quatre continents : l'Europe (France (x 5) et Bosnie), l'Asie (Iran, Afghanistan), l'Afrique (Algérie (x 2)) et enfin l'Amérique (USA), ainsi qu'un mystérieux et lointain pays non déterminé. On regrettera l'absence de l'Amérique du Sud, de l'Afrique noire, de toute l'Asie du nord (Russie) et du sud-est (un peu de mangas ?) et enfin de l'Océanie... S'il est vrai que l'offre propose peu d'ouvrages se déroulant autour de l'Australie, ce n'est pas le cas des autres régions. Mais ce défaut provient certainement plus du petit nombre de bandes dessinées choisies que d'un choix. Nul doute qu'un simple agrandissement du panel analysé élargirait cette représentation géographique.

La quasi totalité des bandes dessinées citées se passe durant le XXe siècle, ce qui est assez représentatif de l'offre éditoriale.

Les thèmes traités

Comme pour les textes narratifs, c'est le thème de la guerre qui revient le plus souvent, avec pas moins de 40 % des bandes dessinées sélectionnées qui traitent de ce sujet : Seconde Guerre mondiale, guerre d'Algérie, d'Afghanistan, de Bosnie, conflits politiques en Iran... Le panel est large, et les manières de l'aborder extrêmement différentes : le conflit peut servir de toile de fond à la fiction, en être un élément moteur ou quasiment jouer le rôle de personnage principal dans certaine bande dessinée "témoignage".

Les autres ouvrages se partagent des sujets divers : le judaïsme, les filles (tiens, pas les garçons ?) la Corse... Pas d'ouvrages traitant vraiment du quotidien de la vie des élèves (sport, école, famille...) : là encore parce que la production sur ces thèmes est plus faible et pas tellement adaptée à nos élèves, parce plutôt à destination des collégiens (catégorie jeunesse) et déjà très connue, ou à destination d'un public plus âgé (ah, la crise des trentenaires !).

On remarquera à nouveau ici la volonté de rédiger ces notices dans un souci didactique : lorsque par exemple une guerre ou un fait de société sous-tendent le récit, le rédacteur s'attache toujours à préciser sous quel angle est traité le sujet, quelle est l'originalité du point de vue, quelle période est couverte, si l'ouvrage peut s'utiliser comme support documentaire ou informatif.

Pourquoi ces choix ?

On sent à travers les notices qu'une bande dessinée n'est en fait jamais sélectionnée uniquement pour son thème, mais pour la qualité, la pertinence ou l'originalité avec lequel il est traité : ainsi l'intérêt documentaire d'un ouvrage est souvent transcendé par le regard, le traitement ou le ton particulier qu'utilise l'auteur.

De même, un choix ne semble jamais s'effectuer sur un scénario ou un style de dessin. C'est l'alchimie entre intrigue, narration et graphisme qui est appréciée, citée dans pas moins de 80 % des notices.

Et n'est-ce pas finalement reconnaitre tout son art à la bande dessinée, puisque si l'on en croit Benoit Peeters4, dans la bande dessinée, "entre le récit en voix off, le dialogue d'avant plan, le dialogue d'arrière plan et les images, s'installe un jeu d'une grande subtilité, permettant au lecteur de goûter un réseau de relations que la littérature seule n'aurait pu lui offrir"?

Documentaires

Les rédacteurs

Les 62 notices de documentaires occupent quasiment 1/3 de la sélection et ont été rédigées par 16 intervenants, avec des participations plus ou moins régulières : deux rédacteurs sont auteurs d'environ 40 % des notices, tandis que les 60 % restant sont réparties de manière homogène parmi les autres membres du comité de rédaction.

Le champ éditorial

On remarquera avant tout une grande diversité des éditeurs dans la sélection : pas moins de 38 maisons d'édition différentes pour seulement 62 références !

Certes si les éditeurs aux collections documentaires reconnues sont prédominants (Milan pour Les essentiels, Gallimard pour Découvertes, De la Martinière et Librio ), la diversité de ce panel fait non seulement montre d'une production de qualité de la part des maisons d'édition, mais aussi d'un souci de pertinence du comité de rédaction : selon les sujets, on a besoin d'ouvrages de vulgarisation (sciences par ex.) ou d'approfondissement (mode par ex.) ; on cible des publics différents (élèves, profs, vie scolaire, tous). Ainsi certaines sélections proposent pour un même thème des ouvrages d'éditeurs différents afin d'effectuer un choix selon les critères visés (par exemple sur la violence, sur les premiers secours, sur la mode...). Au contraire, une collection telle que les Essentiels de Milan, particulièrement adaptée à notre public, fait l'objet d'une sélection particulière.

Pour quels lecteurs ?

70 % des documentaires sélectionnés sont à destination d'un large lectorat, 15 % intéresseront plutôt les élèves, les autres faisant l'objet d'une recommandation particulière : lecteur averti (2), profs (2), vie scolaire (2), infirmières (2), amateur du sujet (1).

Les thèmes traversés

Le recensement des thèmes traités révèle des points d'intérêt qui diffèrent légèrement de ceux de la fiction (romans et BD).

On retrouve bien sûr de nombreux documentaires s'intéressant à la vie des jeunes (25 % de la sélection), que ce soit au travers d'ouvrages généraux (adolescence, garçons/filles...) ou de thèmes plus spécifiques : santé, société, sexualité.

On remarquera qu'en dehors des généralités, les deux pics de cette thématique concernent l'homosexualité et la violence des jeunes. Sur de tels sujets encore victimes de tabous, difficiles à aborder de manière directe et susceptibles de toucher des publics divers (élèves, profs, vie scolaire, parents...) il parait donc tout à fait pertinent que des documentaires puissent servir de relais ou de médiateur. D'où sans doute cet intérêt particulier et de la part des éditeurs, et du comité de sélection...

La plus grande part de la sélection concerne le domaine de la culture (44 % des documentaires), thème plus rarement traité dans les fictions - mise à part l'histoire, les personnages célèbres dans les romans historiques, les récentes collections de fiction documentaire (Belles vies/Ecole des loisirs...).

Le choix est ici éclectique, touchant aussi bien les thématiques des arts que des loisirs, ainsi que les sciences et la littérature. On notera l'absence des arts du spectacle et des arts vivants (théâtre, danse, cirque...). On peut l'expliquer par leur moindre popularité (contrairement à la musique), par leur enseignement plutôt pratique et oral. Les supports documentaires font donc sans doute l'objet de moins de demandes, tant de la part des enseignants que des élèves.

La troisième grande catégorie regroupe les documentaires qui traitent de sujets de société, en lien avec notre époque (25 % des documentaires). Il s'agit en grande majorité soit de synthèses socio-politiques (états du Monde, de l'Europe, d'un pays), soit à quelques exceptions prêt de sujets ou de problématiques liés à l'actualité (prison, religion, police judiciaire, les OGM...).

On observera ici l'absence de documentaires sur la Seconde Guerre mondiale, la déportation, alors que ce thème était majeur dans les fictions. De même, peu de documentaires sur des pays autres que la France. On peut supposer que les manuels scolaires contiennent quantité suffisante d'informations pour les élèves et les profs, les données supplémentaires, récentes ou à réactualiser, pouvant être l'occasion d'une recherche pertinente dans les périodiques ou sur Internet.

Ce qu'on a aimé dans ces documentaires

On peut tout de suite constater que seules 10 % des notices sont de simples résumés neutres de l'ouvrage. Dans l'ensemble, le comité de rédaction semble s'attacher à toujours expliquer ce que peut apporter un documentaire sélectionné, quels sont ses points positifs ou négatifs, sous quel angle est traité le sujet...

Cette rubrique rassemble les remarques positives relevées. Le pourcentage entre parenthèses indique le taux d'apparition d'une critique dans les notices. Il ne s'agira pas de déduire de la fréquence de certaines remarques des critères de suffisance certifiant la qualité d'un ouvrage. Ces critiques permettent plutôt de dégager des valeurs ajoutées à un bon traitement du sujet, qui font que l'on appréciera d'autant plus le documentaire.

Sur le contenu, on aime d'une manière générale que le thème abordé soit en pertinence avec l'actualité (24 %), qu'il soit traité de manière complète (18 %) et bien contextualisé (10 %). Lorsque les sujets sont sensibles ou difficiles, les rédacteurs reconnaissent les auteurs qui tentent de pousser plus avant nos réflexions, de nous faire dépasser nos préjugés et idées préconçues (23 %). La présence d'une biblio-disco-filmo-graphie, d'une liste de sites en liens, d'un carnet d'adresses qui permette de compléter une lecture est régulièrement mise en valeur (34 %).

Sans doute en raison du public visé, on sent dans les notices qu'importent aussi les facteurs autres que l'apport informationnel et qui peuvent motiver, aider à la lecture. Ainsi, 32 % des notices mettent en avant la clarté, la bonne lisibilité des ouvrages et 26 % une vulgarisation de qualité; 35 % des notices complimentent une mise en page attirante, de belles illustrations. De même, on apprécie un style d'écriture qui sait rendre une lecture vivante, passionnante.

Il semble donc que pour les documentaires, le comité de sélection cherche à coller au plus près aux besoins de son public, dans une double exigence, de pertinence du contenu informationnel et de qualité attractive de l'ouvrage.

Lire au lycée professionnel, n°48, page 33 (06/2005)

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