Dossier : La photographie

Rendre compte de ses lectures à l'aide d'images

Nadine Travacca

Si les traditionnelles fiches de lecture génèrent souvent davantage d'ennui que de plaisir, tant chez les élèves qui en sont les auteurs que chez les enseignants qui en sont les destinataires, c'est peut-être parce qu'elles ne nous renseignent que fort peu sur la compréhension effective que nos élèves ont pu se construire d'un texte lu et parce que leurs questions convoquent souvent trop peu l'émotion véritable ressentie à la lecture, l'expression personnelle et la créativité du lecteur. C'est un peu comme si, à l'aide de cet outil, l'enseignant se devait d'abord de vérifier l'assimilation de contenus notionnels assez formels, les discours autour de l'interprétation des textes ne pouvant, de ce fait, surgir que dans un second temps.

Pour en découdre donc avec ces modèles quelque peu usés, nous avons choisi de proposer des modalités de restitution de lecture qui solliciteraient fortement des images. Puisqu'elle est généralement absente des textes lus, il faut donc que le lecteur se mette en quête de possibles correspondances et se livre à une sorte de "relecture" du texte, qu'il développe une interprétation sensible pour traduire en images ses émotions esthétiques.

De quelques-uns des choix pédagogiques retenus...

Le choix de privilégier l'image et de ne pas exiger de textes d'accompagnement, trop abondants ou trop difficiles à élaborer, afin de ne pas pénaliser les élèves présentant des déficiences linguistiques. On demandera par exemple un mot, une sélection d'extraits du texte original parcourant l'intégralité du récit sans en dévoiler la fin à photocopier, une fiche signalétique à renseigner de manière synthétique.

Le choix de sensibiliser les élèves à une approche symbolique de l'oeuvre de fiction : traduire en images des impressions, des sensations, des sentiments, une atmosphère, une idée ; établir des correspondances entre le texte et les images choisis pour l'accompagner, et être capable de justifier les choix graphiques effectués.

Le choix de prendre en compte dans l'évaluation de ces travaux la compréhension, les qualités interprétatives ou la créativité des élèves et d'intégrer, dans l'évaluation globale du trimestre, la note attribuée à ces travaux au même titre que les autres notes. De fait, nous avons constaté que si certains élèves sont tentés la première fois de bâcler ces travaux et de n'y accorder que peu de soin, ils finissent par se prendre au jeu et rivalisent d'ingéniosité lorsqu'ils perçoivent que cela peut être une façon d'obtenir une bonne note. De fait, ils modifient leurs postures d'élèves et de lecteurs tout en affinant leurs compétences de lecture.

Enfin celui d'utiliser l'attrait de cet outil graphique pour déclencher et motiver la lecture préalable - on s'est souvent demandé avec les collègues de lettres impliqués si les élèves ne lisaient pas d'abord pour avoir le plaisir d'imaginer et de fabriquer leur production, comme si l'intérêt pour le support et les modalités de restitution prévalaient sur la lecture.

Et des modalités de mise en oeuvre...

Nous avons donc opté pour des consignes matérielles de réalisation harmonisées et donc assez contraignantes (format, support, dimensions à respecter...) pour permettre aux élèves, même modestes dessinateurs, de rendre compte d'un livre de manière attractive et originale (utilisation de divers matériaux, photos, collages, images découpées... et mise en scène graphique...).

Nous choisirons d'en présenter ici trois exemples à partir desquels il est possible d'imaginer une sorte de progression, afin de graduer le volume de travail demandé aux élèves - de très peu à davantage de textes à intégrer aux illustrations choisies - et de favoriser l'émergence de l'autonomie - d'une production collective très guidée à des productions individuelles de plus en plus personnelles.

Ces comptes rendus succèdent à une lecture intégrale des oeuvres abordées et comme une grande partie du travail s'effectue en dehors des heures de cours, ils présentent l'intérêt d'être peu chronophages (compter environ 2 heures pour présenter voire préparer, selon la formule choisie, le travail de production et sa restitution par les élèves).

L'abécédaire

Le principe : un livre lu par tous les élèves de la classe à partir duquel sera réalisé un abécédaire devant rendre compte de cette lecture. Chacune des lettres de l'alphabet doit désigner un mot en lien avec le livre. Le choix de ces mots se fait en classe collectivement pour n'en retenir qu'un seul par lettre et effectuer des recherches en commun pour en associer aux lettres difficiles. Ce travail préparatoire favorise les échanges et les confrontations interprétatives des élèves qui se trouvent amenés à revisiter l'oeuvre déjà étudiée en classe pour défendre la

pertinence de leur choix. La production est d'abord individuelle, chaque élève réalisant une planche en respectant les consignes (calligraphie, taille et emplacement du mot sur la feuille de Canson). Dans un second temps, elle devient collective lorsque l'abécédaire réalisé est complet et peut être relié pour constituer un album.

La bande-annonce

La bande annonce permet de rendre compte de manière intéressante des lectures cursives demandées aux élèves. Si elle est réalisée de manière individuelle, il peut être tout à fait enrichissant d'en posséder plusieurs réalisées à partir d'un titre commun, ceci une fois encore, afin de comparer et faire s'exprimer les élèves sur leurs choix respectifs.

Des extraits, qui constituent la trame de l'histoire et doivent contribuer à donner l'envie de lire le livre, sont simplement sélectionnés, photocopiés et collés avec soin. La réalisation d'un dépliant illustré réalisé au format du livre lu, comportant 8 volets, les premiers et derniers reprenant les premières et quatrième de couverture originales, rend compte de l'ambiance du livre. L'originalité - choix de plusieurs matériaux par exemple - est encouragée et l'évaluation prend en compte à la fois la pertinence du tri et des illustrations proposées, mais aussi le soin accordé à la réalisation de la production.

Le signet

Nous l'avons imaginé pour favoriser une entrée par genre littéraire et utilisé pour rendre compte de romans policiers puisqu'il comportait, au verso, une nomenclature de quelques invariants du genre. C'est en cela qu'il est de conception assez traditionnelle, mais il n'est pas interdit d'en imaginer de plus inventifs, en leur donnant la forme, par exemple, d'un élément important du livre (objet, animal, etc. dont la silhouette pourrait être découpée dans un matériau semi-rigide). Sur le verso on peut se contenter de faire figurer un court extrait du livre sélectionné par l'élève, 5 mots importants pour évoquer le livre, ou encore un titre différent de celui choisi par l'auteur associé à une nouvelle illustration complémentaire de celle figurant au recto.

Pour notre exemple, il s'agit donc de faire réaliser dans du papier Canson des signets de taille identique. Au recto figureront le titre, une illustration inventive ne reproduisant pas celle de la première de couverture, le nom du ou des auteurs. Au verso, on trouve une fiche signalétique du criminel tapé à l'ordinateur : fiche d'identité, mobile(s), arme(s), noms des victimes et mention de leurs liens avec l'assassin. Dans un roman policier, cette fiche sur le criminel permet de s'assurer que le livre a été lu. Une grille critériée permet d'évaluer sur 8 points la réalisation graphique, le reste des points étant attribués au travail écrit bien plus conséquent ici que dans les exemples précédents.

A la lecture des instructions officielles concernant la lecture cursive, on se rend compte que si l'enseignant s'attache à faire lire abondamment les élèves, il ne lui sera pas possible d'exiger des comptes rendus trop conséquents pour chacune des lectures effectuées. Comment, dès lors, évaluer néanmoins les lectures des élèves ? Et que choisir d'évaluer ? Ces exemples, quoique modestes, constituent bien des comptes rendus de lecture en ce qu'ils autorisent l'ensemble des élèves d'une classe à tenir un discours sur leurs lectures qui ne soit pas composé uniquement de mots et qu'ils participent ainsi à la construction d'une identité de lecteurs, ce qui chez un public constitué d'élèves de LP n'est pas rien. Mais là encore, pour ne pas introduire de lassitude chez les élèves ni s'enfermer dans des modèles didactiques, il importe de faire alterner ce type de productions avec d'autres modes de restitution davantage axés sur l'écriture ou l'expression orale.

Les travaux d'élèves présentés ici ont été réalisés en collège : classes de 5e et 3e.

Lire au lycée professionnel, n°48, page 21 (06/2005)

Lire au lycée professionnel - Rendre compte de ses lectures à l'aide d'images