Dossier : La photographie

Analyse critique d'un manuel de français sur l'utilisation de l'iconographie photographique

Didier Grappe

On prendra comme exemple le manuel paru chez Nathan Technique, Textes et méthodes, Français, BEP seconde professionnelle et terminale, Claude Bouthier, Cyrille Larat, Jean Christophe Planche et Christine Williame, édition datée de 2002.

Le choix de cet ouvrage repose avant tout sur l'attention particulière portée à la lecture d'image et la variété de l'iconographie utilisée1. L'ouvrage est constitué de sept parties thématiques qui proposent quinze séquences et couvrent les deux années de BEP.

Prise en main

L'ouvrage présente de très nombreuses illustrations iconographiques de tous type (BD, dessins de presse, photographies de plusieurs types, reproduction de peinture...). La présentation de la double page d'entrée dans chaque séquence nous informe : "Cette ouverture se fait de manière attractive par la découverte de documents. Elle s'organise de manière active par un questionnement inductif." Les multiples images présentes ont donc pour fonction annoncée de capter l'attention ou de "susciter la curiosité".

Aïe ! Un rapide feuilletage nous montre que toutes les photographies ne sont pas légendées de la même manière et que certaines n'ont pas de légende du tout (tous les portraits d'auteurs - peintures ou photographies - lesquels sont presque systématiquement des recadrages, sans que cela soit indiqué).

Nous filons en fin de volume (p. 336) pour trouver le crédit photographique, lequel, il faut le rappeler, est une mention légale obligatoire pour toute parution. Cela fait quand même quelques informations supplémentaires.

Page 335, nous tombons sur une "Fiche d'analyse d'une image" plutôt bien faite qui comporte cinq points :

  • identifier la nature de l'image (pour la photographie, trois entrées sont proposées : publicitaire, documentaire, artistique)
  • dégager l'intention de l'image
  • analyser la construction de l'image
  • repérer les figures de style dans l'image
  • mon interprétation personnelle de l'image.

Page 330 : index des auteurs. Nous trouvons deux auteurs de photographie connus : Karen Knorr (photographe anglaise dont l'oeuvre en noir et blanc, à partir des années 1980, reprend, souligne et critique les codes du bon goût de la société anglaise), mais nous n'avons pu retrouver l'image à la page indiquée, ni ailleurs ; et Sebastiao Salgado, qui a droit à un chapitre "Approche d'une oeuvre intégrale" et à quatre photographies d'une demi-page chacune, mais sans portrait d'auteur, comme l'ensemble des auteurs cités par ailleurs, ce qui parait paradoxal.

Page 331 : index des oeuvres. Il s'agit des oeuvres littéraires uniquement (mais nous sommes dans un manuel de français...).

Par ailleurs, on notera qu'à la partie III ("L'image et le cinéma") une des deux séquences (la séquence 4, p. 74 à 91) est entièrement dévolue à l'interprétation d'une image_:

  • Exercices. Méthode et techniques. Comment une image est-elle construite ?
  • Exercices. Etudier le cadrage. Repérer les lignes de force. Les points forts et les lignes de fuites. Repérer l'intention de l'auteur.
  • Lecture méthodique. Le jeu sur les connotations de l'image.
  • Lecture méthodique. Le récit en bande dessinée.
  • Lecture méthodique. L'argumentation publicitaire.
  • Atelier d'écriture. Ecrire sur une image.
  • Approche d'une oeuvre intégrale : Picasso invente le cubisme.
  • Evaluation (avec un schéma des lignes de forces d'une publicité).
  • Projet personnel : réaliser un dossier (ce dernier comporte un chapitre dans lequel il est précisé que : "Un dossier s'appuie sur des documents variés qui ne sont pas de pures illustrations mais des compléments d'information. Ils sont donc placés dans la partie du texte qu'ils contribuent à éclairer. Chaque document est accompagné d'une légende explicative.").

Enfin, à plusieurs endroits du manuel, des invitations à écrire à partir d'une ou plusieurs photographies :

  • La construction d'un texte journalistique autour du sport (bobsleigh, p. 235) ;
  • Construction de deux commentaires orientés de manière opposée à partir de trois images de Londres (à partir d'un exemple tiré du film Lettres de Sibérie de Chris Marker, 1957, p. 241) ;
  • La construction du texte journalistique autour d'un évènement météorologique (image de l'autoroute A72 près de Chambéry durant une tempête de neige, p. 261) ;
  • Un texte argumentatif à partir de deux modes de transport de vacances (p. 307).

Voilà donc un manuel de français faisant la part belle à l'iconographie (nous avons compté pas moins de 378 illustrations diverses) dans lequel on trouve 174 photographies, c'est-à-dire presque la moitié des illustrations. Parmi ces dernières, toutes ne sont pas traitées de la même manière : présence ou non du nom de l'auteur, de la date, de la provenance, présence ou non d'une légende, cette dernière se rapportant tantôt à l'auteur, tantôt au référent. Mais tout cela n'est pas totalement anarchique : il semble qu'il y ait certaines fonctions représentatives qui appellent un repérage précis et d'autres non. Tentons une classification du corpus par ordre d'occurrence.

Classification des images photographiques suivant la fonction

Reproduction de publicité/couverture de magazine

Légendes complètes. Parfois (p. 12) le nom de la marque mais pas d'indications de date.

Portraits d'auteurs

Il s'agit des écrivains évoqués dans les séquences. Dans un rectangle vertical placé dans la marge gauche de la page de gauche un portrait (une photographie ou une peinture) sous lequel se trouvent des indications bibliographiques. Les images semblent toutes recadrées sur le visage sans que cela soit indiqué. Pas de nom d'auteur (de l'image), pas de date, pas de provenance (reporté sans doute au crédit photographique, p. 336). Pas de renvoi non plus dans le texte ni dans les questions et exercices proposés sur ce portrait.

Un exemple amusant : p. 152, le "photomaton" de Diderot. Le crédit photographique mentionne seulement "_Josse Hubert_" (le photographe qui a reproduit l'oeuvre de Michel Van Loo, sans aucun doute). Non seulement l'oeuvre est recadrée, mais ce portrait est durement critiqué par Diderot lui-même dans son Salon de 1767 et ce bien que le peintre soit son ami : "_Mais que diront mes petits-enfants, lorsqu'ils viendront à comparer mes tristes ouvrages avec ce riant, mignon, efféminé, vieux coquet-là ? Mes enfants, je vous préviens que ce n'est pas moi._" Cela aurait pu être l'occasion d'ouvrir une discussion sur l'autorité du portrait et donc de la représentation.

Autre exemple, p. 126, un Jean Anouilh, photographié comme une vedette de cinéma sous les fameux projecteurs des Studios Arcourt, dont on ne dit rien : une forme qui apporte pourtant quelques indications sur la place sociale de l'écrivain à l'époque.

Ici l'image donne à l'écrivain corps - ce qui est plutôt positif -, mais c'est un corps façonné et recadré qui n'est qu'autorité.

Photographies issues de banques d'images

Une banque d'image est une entreprise qui propose des images de tous types et sur tous les sujets à ses clients (des éditeurs, des magazines, des journaux). Ces images sont d'autant plus lucratives qu'elles peuvent s'adapter à des situations multiples. Il s'ensuit une normalisation générale des personnages, des situations, des lieux, des objets selon les canons de la publicité : les filles sont jeunes, minces, jolies et en forme (super intégrées, super actives), les garçons forts, beaux et très protecteurs, bref, ce n'est pas le réel mais une construction de produit (pas si cher si on en prend beaucoup...).

1er mode. Par exemple, p. 18, pour illustrer un atelier oral autour de l'organisation d'un débat, une photographie noir et blanc virée en bleu, opacité 60 % environ, représentant en contre plongée une jeune femme vraisemblablement en train de s'adresser à un public (regard porté vers l'avant, bouche ouverte, papier à la main). Elle porte une veste de costume. On distingue en arrière-plan flou une horloge (une entreprise ? un colloque ?).

On trouvera à plusieurs endroits du manuel le même mode de traitement graphique. Il s'agit soit de la reprise d'une photographie présente dans la page, soit, comme p. 18, de jeunes femmes qui illustrent - donnent corps - à une idée (la poésie, le débat, etc...).

Etrangement, parfois, le personnage passe-partout est remplacé par le portrait d'une célébrité (l'abbé Pierre, pour illustrer son appel de 1954, p. 304 ; Le Corbusier, p. 254). Le mode de rapport à la page de manuel n'est pas le même qu'avec les portraits. On se trouve plutôt dans le décoratif (couleurs : vert, violet, orange ; image à la densité atténuée...).

2ème mode. Des photographies couleurs, illustrations d'un texte, qui semblent être là surtout pour égayer une page composée de nombreux écrits (des respirations visuelles) : randonneurs dans la neige sous un texte de Frison-Roche, p. 33 ; photographie détourée représentant deux jeunes femmes noires et deux enfants devant un étalage d'ananas sous un texte de Michel Leiris et un autre de Jacques Rabemananjara, p. 171 ; enfin, pour illustrer un dossier Se documenter sur internet, quatre photographies, trois représentant des jeunes femmes (une noire et deux blanches) prenant des notes devant un ordinateur et une représentant une groupe de jeunes gens, vraisemblablement des étudiants, à l'air heureux, portant des dossiers. Chaque photographie est assortie de conseils pour une recherche documentaire réussie.

Photographies de plateau de théâtre ou de cinéma (ou photogrammes)

Pas moins de dix sept photographies de plateau de théâtre prennent place dans la séquence dédiée au théâtre. Ici encore, l'auteur des images s'efface devant le référent (pas un seul nom cité (!), l'agence Enguerand, spécialisée de la photographie de théâtre, étant l'essentiel contributeur, selon le crédit photographique, p. 336). Les légendes sont très irrégulières, parfois pas de légende du tout (p. 121, 126, 134, 155). Le plus souvent le nom de la pièce, le metteur en scène, le théâtre et la date. Parfois les comédiens sont nommés et parfois non, le théâtre ne l'est pas toujours.

Ici aussi, l'image, toujours associée au texte d'une pièce, à un statut ambigu : parfois un statut de simple illustration décorative, parfois un statut mémoriel, parfois heureusement une vraie fonction pédagogique : deux photographies, p. 118-119 montrent les mises en scène de Quai Ouest par Chéreau en 1986 au théâtre des Amandiers et par Peretti en 1993 au Théâtre Paris Plaine. Deux photographies également, p. 146, pour les mises en scènes de l'Ecole des femmes de Marcel Maréchal en 1988 et de Didier Bezace en 2002. La position des personnages masculin et féminin (Arnolphe et Agnès) est inversée, décor clair dans l'un, décor sombre dans l'autre. Un exercice propose la comparaison en vue d'analyser les relations entre les deux personnages mises en valeur par les metteurs en scène.

Photographies d'auteur (de photographie)

Dans la séquence sur l'interprétation de l'image (p. 77 et 78), on trouve quelques photographies d'auteur mises au service d'un exercice sur le cadrage et le repérage des lignes de force. Les légendes sont bizarrement évolutives.

Cinq photographies dont les légendes sont :

  • Calcutta. Photo de Raghubir Singh ;
  • Mur peint à Los Angeles. Photographie de Mireille Vautier ;
  • Photographie de Michelangelo Durazzo ;
  • Photographie de Michelangelo Durazzo, La sagrada Familia, 1955 ;
  • Photographie de Gunther Deichmann.

On a par ailleurs les quatre photographies de Sebastiao Salgado dont nous avons déjà parlé (p. 238-240). Toutes quatre sont légendées avec titre, lieux et date.

D'autres photographies...

Page 168, photographie couleur d'un homme en plan américain, de profil, passant devant une affiche géante où sont écrites en très gros différentes expressions (La belle, je t'aime, dégueulasse, bizarre...). Pas de légendes. (Tendance Flou/Denis Bourges, pas de date, selon le crédit photographique p. 336). L'objectif pédagogique, souligné par une question, est de montrer la parenté d'approche de la photographie et de la poésie, illustration d'un procédé linguistique.

Page 239, une photographie noir et blanc représentant une petite fille aux vêtements froissées, en sabot, qui tient un tonnelet trop lourd pour elle (mais elle ne le porte pas vraiment), yeux tristes, cheveux défaits. Pour toute légende : "S'ils avaient vu comme moi de malheureux enfants vêtus de guenilles mouillées qui ne sèchent pas..._" Victor Hugo (extrait d'une harangue aux députés citée à côté). On dirait une oeuvre de Lewis Hine (dénonciation des conditions d'arrivée des immigrants à Ellis Island et du travail des enfants, Etats-Unis, à partir de 1905). Mais on ne le sait pas précisément, dommage (Archive Larbor (?) selon le crédit photographique p. 336).

Page 221, un montage de quatre photographies représentant un jeune homme au téléphone. Le traitement est un peu particulier (dominante rouge, surexposition). La pellicule semble avoir été brûlée (on discerne des plissement de la gélatine). Pas de légende (crédit photographique p. 336 : Getty images france/John Millar).

Quelques remarques

Si on peut se féliciter des nombreuses occasions données aux élèves d'appréhender la complexité et l'ambivalence du message photographique, cette orientation très positive est largement entravée par les nombreuses incohérences que l'on a montrées, que ce soit du point de vue du statut de l'image ou de la précision des repères permettant de situer clairement les photographies dans le contexte des séquences. Les élèves ne peuvent être que désarmés par les analyses très fines qu'on leur demande d'un côté et la légèreté avec laquelle sont traités certains documents de l'autre.

Par ailleurs, et dans le même ordre d'idée, on peut s'étonner que pour la très grande majorité des photographies présentes, il y ait un amalgame criant entre l'image et le référent (la photographie de l'écrivain, c'est l'écrivain : le médium est transparent). La construction de l'image n'est pointée que ponctuellement et seulement dans les séquences et exercices qui lui sont consacrés. Ailleurs, l'image n'est qu'un produit. Or, il n'y a pas de message iconographique qui ne soit chargé de codes et de discours. Laisser croire à la transparence du médium, c'est laisser croire au silence de l'image et passer à côté d'un des objectifs fondamentaux de l'analyse.

Sans que cela soit clairement énoncé, il y a une hiérarchisation de l'iconographie photographique par le biais de l'absence ou de la présence de la légende. Certaines images sont précisément légendées : auteur, heure, date (par exemple les oeuvres de l'unique auteur reconnu, Salgado), d'autres moins (ce sont des outils : légendes plus ou moins complètes en fonction de l'utilisation pédagogique), d'autres pas du tout. Ces dernières sont en général utilisées comme illustrations. Mais toutes ces illustrations ne sont pas du même ordre : peut-on mettre sur le même plan les produits des banques d'images, la photographie d'une comédienne et une photographie d'enfant pauvre du XIXe siècle ? Sans rien ajouter ?

Cette hiérarchisation -_l'oeuvre, le document, l'illustration_- n'a pas tellement de sens aujourd'hui. On peut se demander si elle ne renvoie pas tout simplement à l'univers de valeur des auteurs du manuel. En quoi cela concerne-t-il les élèves ? La précision ne devrait-elle pas plutôt être le moteur de leur questionnement ?

Enfin, on peut s'étonner de la pauvreté plastique de beaucoup d'images utilisées et, en dehors de Salgado, regretter l'absence des grands auteurs qui fondent notre culture commune : Raymond Depardon ou l'infatigable Henri Cartier-Bresson.


(1) Manuel retenu parmi la sélection des manuels suivants : BEP Français, éditions Delagrave, 2004 ; Maitrise de la langue BEP, collection Relier, éditions Foucher, 2005 ; Français Bac pro 1ère-Term, éditions Belin, 2002 ; Français BEP Seconde professionnelle et terminale, éditions Nathan technique, 2003 ; Français, bien lire mieux écrire, savoir plus, Editions Hachette, 1999.

Lire au lycée professionnel, n°48, page 17 (06/2005)

Lire au lycée professionnel - Analyse critique d'un manuel de français sur l'utilisation de l'iconographie photographique