Dossier : La photographie

Réaliser un album de photographies et de poèmes

En visitant un parc de sculptures

Janine Emeyriat,
Pierre Sévenier.

Objectifs

Les professeurs d'éducation artistique et de français ont souvent les mêmes objectifs : faire découvrir aux élèves des artistes (peintres, sculpteurs, photographes ou poètes) et leurs oeuvres, et les amener à produire une "réalisation artistique" : dessins, sculptures d'argile, photos, poèmes, etc.

Faire "créer", même si cela reste modeste dans les deux domaines, semble être un moyen pour les élèves de mettre en oeuvre certaines techniques, certains matériaux pour exprimer leur propre sensibilité, leur propre vision.

Cela leur permet également, en retour, de mieux s'approprier les oeuvres des autres, les artistes, les écrivains, connus ou moins connus, qu'ils étudient en classe parfois en s'ennuyant, qu'ils voient dans les musées, les bibliothèques, ces lieux culturels qu'ils ne découvrent pas forcément naturellement.

Cet "aller-retour" entre connaissance culturelle et création personnelle, nous avons eu l'idée de le mettre en oeuvre en faisant réaliser aux élèves un album "photos et textes" dont le sujet serait des sculptures.

Contexte

Nous travaillons avec une classe de bac Pro MSMA (maintenance des systèmes mécaniques automatisés) du lycée professionnel Guynemer à Grenoble. Nous choisissons de leur faire découvrir les statues du parc Michallon, parc du musée de Grenoble, dans lequel sont exposées çà et là, sur une pelouse, au détour d'une allée, près d'un banc public, des sculptures d'artistes modernes, certaines de facture classique comme le "Torse de femme" de Léon Drivier (1878-1951), d'autres plus insolites, comme "Conversation" de Georges Rickey (né en 1907) ou "Duna" réalisée en

1991 par Marta Pan. Nous leur demandons de choisir une oeuvre, de réaliser une photo et dans un dernier temps d'écrire un texte, chacun travaillant sur sa photo personnelle. Nous leur expliquons que la finalité est de produire un album contentant l'ensemble de leurs réalisations.

La proposition rencontre l'adhésion de la classe, surtout en ce qui concerne la sortie au parc et l'utilisation de l'appareil photo numérique ! La séquence écriture nécessite que le professeur de français "argumente" auprès de certains élèves, mais ce n'est pas étonnant ! Il faut en effet franchir la "barre" pour mener notre projet à terme.

Première séquence (2 heures)

Initiation au matériel photographique

Les élèves doivent se familiariser avec le matériel de prise de vue "Appareil photonumérique, APN"

  • fonctionnement
  • obtention de l'image (différence avec l'appareil photo argentique)
  • choix du programme
  • utilisation du zoom
  • visualisation de l'image enregistrée
  • effacement d'une image enregistrée.

Travail sur micro ordinateur

  • enregistrement des photos d'essai sur poste informatique
  • présentation des outils nécessaires au traitement de l'image avec utilisation du logiciel Photoshop.

Précisons que ce travail est possible avec un nombre limité d'élèves, par groupe de 6 et 2 appareils photos. Les autres sont en cours avec le deuxième professeur d'éducation artistique.

Deuxième séquence (1 heure 20)

Prise de vue au parc Michallon

Les élèves commencent la visite du parc à leur rythme par groupe de 2. Ils doivent choisir la sculpture qui leur plait le plus, notent l'auteur et le nom de l'oeuvre et en réalisent un croquis rapide.

Une fois les sculptures choisies, ils réalisent les prises de vue.

  • photo montrant la sculpture dans son environnement (plan d'ensemble)
  • photo montrant une partie de l'oeuvre et une partie de l'environnement (plan rapproché).

Quel point de vue choisir ? Comment le sujet est-il éclairé ? Comment composer l'image ? Utiliser le zoom ou se déplacer ? Toutes ces questions trouvent une réponse assez rapidement sur le terrain grâce à la visualisation instantanée des photos, d'autant que l'on peut faire plusieurs prises.

La première prise de vue (plan d'ensemble) est relativement classique : on découvre la sculpture dans son environnement comme un promeneur pourrait la découvrir. Dans la deuxième (plan rapproché), l'élève utilise une fenêtre en carton qui permet de visualiser les espaces choisis. Il doit se rapprocher de l'oeuvre pour mettre en relation étroite une partie de la sculpture et une partie de l'environnement. Insensiblement il réalise un glissement dans l'espace du cadrage, la sculpture devient matière d'oeuvre. Une nouvelle image se crée, insolite, parfois abstraite.

Troisième séquence (2 heures)

Retouche des photos sur poste informatique

Les élèves sélectionnent les photos qui répondent au sujet et en font une analyse commune. Puis ils choisissent les deux photos demandées et réalisent les retouches nécessaires.

  • amélioration du cadrage (format carré ou rectangulaire)
  • équilibre lumière/contraste
  • redimensionnement de l'image.

Quatrième séquence (1 heure 20)

Recherche à la bibliothèque du musée

Nous souhaitons que les élèves connaissent l'auteur de l'oeuvre choisie, ses origines, sa vie, ses idées. La séquence se déroule en équipe pédagogique, professeur de français et professeur d'éducation artistique. La recherche des ouvrages en rayon est faite avec l'aide du bibliothécaire. Un document de travail est distribué aux élèves pour les guider dans leurs recherches. Les élèves prennent des notes au brouillon et font la synthèse sur ce document.

En prime, ils découvrent la bibliothèque du musée, et comprennent qu'elle est ouverte à tous. Le lieu les surprend agréablement ; ils apprécient l'espace, le calme, les livres directement accessibles, la disponibilité et la compétence du bibliothécaire qui les guide et leur fournit des documents supplémentaires. L'échange est fructueux et sympathique.

Cinquième séquence (4 heures)

Production de texte

Après avoir réalisé les photos, les élèves sont invités à rédiger un texte court et poétique qui souligne le regard que chacun porte sur la sculpture choisie et les photos qui ont été travaillées. Les séances se déroulent sur les heures de français : 1 heure sur les trois hebdomadaires.

Le texte poétique a été étudié auparavant au cours d'une séquence du programme de français : étude de l'écriture poétique (images, sons, rythme, figures de style) et des formes poétiques (fixe, libre) autour de plusieurs thèmes : la rencontre (Nerval, Baudelaire, Verlaine, Prévert), la guerre avec Guernica (tableau de Picasso et poème de Neruda), la poésie d'ailleurs avec Césaire, Senghor, Tyrolien.

Au début, les élèves sont réticents et se croient incapables d'écrire. "Nous ne sommes pas des écrivains, encore moins des poètes" disent-ils. Il faut donc les amener à ne pas rester devant la page blanche, à écrire "matériellement" et à modeler leur texte comme un sculpteur travaille et retravaille l'argile.

Première séance (1 heure)

Le point de départ est la description simple de l'image qu'ils ont produite, en s'attachant au lexique et aux mots clés (dénotation). Ils ont ainsi à travailler de la "matière brute", à laquelle ils vont donner et redonner une forme.

Deuxième séance (1 heure)

A partir des mots clés, les élèves étendent les champs lexicaux et travaillent sur la connotation.

Troisième séance (1 heure)

Après avoir lu les brouillons, il est possible de montrer les idées ou les structures qui s'en dégagent et qu'il faut améliorer en utilisant des outils tels que :

  • retours à la ligne,
  • mise en valeur des mots clés pour constituer des vers libres,
  • constitution de strophes,
  • extension des champs lexicaux,
  • répétitions et anaphores pour rythmer le texte,
  • travail sur la ponctuation.

Deux élèves le font assez facilement et rapidement :

Au milieu de tout et de rien,
Seule, si seule, parvenant à ne rien faire de bien
Elle contemple, au loin, l'horizon illimité
D'une vie sans faille et bien menée.
Jeune et vieille en même temps
Elle a passé son temps au milieu des gens
Heureuse est-elle
Tout en restant belle.
Elle fige le temps d'un regard
Pour définitevement y plonger sans écart.
Inconnue dans notre vie
Elle y a pourtant sa place définie
A tout jamais
Comme pour nous dire de ne pas l'oublier.

(Thierry V. et Torse de femme de Léon Drivier)

Les gens parlent d'elle comme ça
Même s'ils ne comprennent pas pourquoi
Mais elle le comprend
Elle se bat contre le vent.
Elle contemple les étoiles
Ses yeux derrière son voile
Noyée dans son esprit.
Ses tourments s'agrandissent.
La liberté
C'est ce qu'elle voudrait
Ne plus dépendre de ces hommes
A esprit monotone
Le passé l'a trompée
Et le monde l'a oubliée
Naviguant dans ces océans de troubles
Ses passions deviennent lourdes.

(Lionel S. et Femme Nue, Rolande de Robert Wlérick)

D'autres ont beaucoup plus de mal...

Un corps humain, une harpe, impression de sveltesse, légèreté du rythme.

Orphée lance un message vers le ciel en montrant sa harpe.

Un paysage, des immeubles sur le quai, la Bastille. Dans le parc, Orphée joue de la harpe en direction de la Bastille : il repousse l'idée de la guerre, espérant que cela ne se reproduise plus. Il joue en hommage aux hommes et femmes morts pendant la guerre.

(Cyril D. et Orphée de Ossip Zadkine)

Certains finissent par trouver un rythme, une disposition graphique, une anaphore...

Un homme, une femme se séparent
L'un semble affaissé,
Triste,
L'autre reste indifférent à sa peine.

Deux êtres se séparent

Comme deux électrons négatifs qui se repoussent

Déchirement

(Rudy B. et Couple 1993 d'Eugène Dodeigne)
Quatrième séance (1 heure)

Lecture à haute voix des textes, ce qui leur donne une existence sonore et permet de retravailler certaines passages, réécriture que les élèves font volontiers après avoir "écouté" leur texte.

Bilan des séquences

Dans une classe de 16, 31 photos ont été réalisées par 16 élèves, 15 textes ont été écrits : un élève n'a pas abouti à la production écrite finale.

Le résultat du travail d'écriture peut sembler modeste par rapport au temps consacré. Le professeur se pose parfois la question : "Est-ce du temps perdu ?". Les productions sont inégales, parfois laborieuses, d'autres plus réussies. Voici le travail de l'un des élèves.

Sur l'herbe verte
Un tourbillon surgit de nulle part.
Coupé par une ombre, il s'arrête.
Il s'arrête entre ombre et lumière.

L'ombre se dessine au loin
Comme celle d'un arbre au soleil
Comme un bateau qui ne reviendra pas
Comme un bouleversement qui se prépare
Comme une photo prise presque par hasard.

Florent N. et Trois lignes indéterminées de Bernar Venet

C'est à lui que nous laissons le soin de répondre aux questions des enseignants sur le rapport temps-production : "On n'a pas voulu croire chez moi que c'est moi qui avais fait ça" dit ce jeune, peu "motivé", comme beaucoup d'autres, par le français. Et pourtant sa production, leur production, existe, ainsi qu'en témoigne l'album réalisé : l'image et le texte sont complémentaires, chacun enrichit l'autre et s'en enrichit à son tour. En effet il nous a semblé important de communiquer ce travail. Nous avons donc réalisé un album édité en 50 exemplaires autofinancés. Pour des raisons de temps et d'organisation, la conception de cet album a été faite par les enseignants et la reproduction des épreuves par un fournisseur extérieur. Un exemplaire a été remis à la bibliothèque du musée qui a permis aux élèves de faire des recherches dans un lieu culturel qu'ils n'avaient jamais fréquenté.

Les élèves ont pu comprendre l'importance du " travail matériel" de l'écriture qu'ils peuvent ainsi mettre en parallèle avec le travail réalisé sur la photo. Et comprendre qu'écrire permet de mieux lire. L'appropriation des oeuvres littéraires (en lecture expliquée, par exemple) est meilleure pour ceux qui ont été confrontés au travail de l'écriture.

Lire au lycée professionnel, n°48, page 11 (06/2005)

Lire au lycée professionnel - Réaliser un album de photographies et de poèmes