Dossier : La photographie

Parcours poétique et photographique dans le quartier de la Soie

Marie-Cécile Guernier, IUFM de Villeurbanne

Principe

Pas de formation d'enseignants sans culture. C'est un des principes auquel tient l'équipe des formateurs qui intervient dans les filières PLP lettres du centre IUFM de Villeurbanne. En effet, comment enseigner les lettres, le français, l'anglais, l'histoire, la géographie, sans avoir soi-même une pratique culturelle, quelle qu'elle soit : lecture, cinéma, théâtre, slam, musée, spectacle, écriture, peinture, photo, etc. Sans réfléchir à la place et au rôle des enseignements que l'on dispense dans l'épanouissement général de l'individu (pour parler la langue des programmes officiels), dont l'un des fondements est la culture. Sans mettre en rapport ces enseignements avec les pratiques culturelles des élèves. Or un des moyens de mettre en oeuvre ce principe consiste à l'activer dans un projet dit "culturel et artistique". Cette année, dans le cursus de formation des professeurs stagiaires PLP lettres-histoire et anglais-lettres, il s'est intitulé : "Parcours poétique et photographique dans le quartier de la Soie". Quatre formateurs en lettres et en histoire l'ont encadré : Robert Guyon, Christian Gay, Yvan Carlot et moi-même.

Le quartier de la Soie

Le centre IUFM de Villeurbanne, qu'à n'en pas douter certains de nos lecteurs connaissent puisque c'est un des cinq centres "historiques" de formation des professeurs de lycée professionnel, est situé dans le quartier de la Soie. Au-delà du périphérique, s'étalant sur deux communes : Villeurbanne et Vaulx en Vélin, ce quartier semble sans unité, sans caractère, certains disent même, mais je ne suis pas d'accord avec eux, sans âme. Nous sommes dans l'est lyonnais ; là où s'est développée dès la fin du XIXe siècle une industrialisation forcenée. Villeurbanne est au départ une cité industrielle. Dans les près et la campagne qui bordent la ville, s'installent au cours du XXe siècle les ateliers mécanisés de l'industrie du textile synthétique : viscose, rayonne, acétate. Ainsi nait le quartier de la Soie. A côté des grands bâtiments, on construit, pour les ouvriers et leurs familles, une cité jardin : petites maisons coquettes et très confortables pour l'époque, jardinets, placettes ombragées, école et commerces, ainsi qu'un foyer (pensionnat en internat) où logent les jeunes ouvrières célibataires : énorme maison tenue par des religieuses, avec grand parc, petites chambres, salle à manger avec verrière. C'est aujourd'hui le centre IUFM de Villeurbanne. La maison est toujours aussi grande et massive, l'escalier aussi majestueux et le parc aussi verdoyant. La verrière éclaire maintenant la bibliothèque, les chambres sont devenues des salles de cours. Quand on arrive le matin dans ce bâtiment, comment ne pas penser à toutes ces jeunes filles, petites mains de l'industrie textile ? Notre projet culturel naitra en partie de cette circonstance qui fait que nous travaillons dans un lieu chargé d'histoire. Et qui plus est d'histoire industrielle : un enseignant de lycée professionnel ne peut que saisir une telle occasion.

OEIL

DES TENEBRES
NE VOIS-TU RIEN PARAITRE ?
SI FAIT ! L'ARBRE DE VIE
QUI DANS LE JARDIN AUX FLEURS
ROUGES
ABRITE LE PAVILLON. VA LE
CHERCHER
POUR TE PROTEGER ET DANS
LE CLOS TE MURER

Ali

Quand on se promène dans le quartier, on peut en suivre l'évolution. Les ateliers sont encore là, mais après de vaines tentatives de reconversion (il y a une quinzaine d'années une galerie commerçante s'est installée là, avec des magasins d'usines et des restaurants, mais sans succès : le chaland lyonnais préfère la rue de la République plus chic ou la Part-Dieu plus branchée), ce sont maintenant, selon l'expression consacrée, des "friches industrielles". Les murs tiennent bon, mais l'intérieur est un chaos de verre et de fer. La cité jardin est plus coquette que jamais et les jardinets débordent de fleurs. Au-delà de la rue Salengro, nouvelle strate d'urbanisation, la "cité TASE" : six énormes immeubles, compacts et sombres, ferment le quartier à l'est. Au-delà la nature reprend ses droits.

A partir des années 50, dans les interstices se sont logées des maisons individuelles : toits à quatre pans, balcons ornés de géraniums lierres, grilles en fer forgé, garage en sous sol, pelouse. Elles se sont regroupées par ilots et jouxtent des immeubles sans style, posés un peu au petit bonheur, dans les champs. Rue Brunel : une église, qui ressemble à un gymnase. Heureusement que la croix est imposante. On pourrait s'y tromper. Dans les rues Decomberousse et de la Soie, une enfilade d'ateliers divers, un foyer Sonacotra, un dépôt des TCL (comprendre les transports en communs lyonnais), d'où un ballet d'autobus incessant. A l'école, il a fallu ajouter un collège, baptisé Georges Duclos. Les élèves y sont, parait-il, très remuants. A côté du foyer de jeunes filles, transformé en centre d'apprentissage puis en ENNA (grand-mère de l'IUFM), on a construit un lycée professionnel (actuellement un des plus piteux de l'académie de Lyon et menacé en permanence de fermeture). Récemment, on a aussi construit une nouvelle bibliothèque et un nouveau centre social : façade de verre, éclairage moderne. Tout cela forme un ensemble hétéroclite. Les bâtiments, les rues, les places, les magasins, posés à côté les uns des autres, semblent appartenir à des univers différents.

Le hangar ivre

Nébuleuses de poussière
Hangar oublié
Béton mousseux
Tisseuses disparues
Retour sur une lune désolée
Travellings abandonnés
Filets de lumière, espoir
D'immenses vides inquiétants
Vitraux d'usine
Pastels houleux décolorés
Vaine recherche humaine
Poutrelles métalliques
Flous nauséeux
Lumière blafarde
Inscriptions profanes
Murs en lamentations

Gaëlle, Aurélien, Martin

Mais aujourd'hui tout change : le tramway arrive. Il va relier ce quartier d'entre le périphérique et nulle part à la ville moderne et organisée. Déjà de nouvelles rues ont été tracées, avec des pavillons mitoyens coquets. De nouveaux habitants se joignent aux anciens ouvriers de la cité jardin, aux Maghrébins des immeubles, aux classes moyennes des villas, aux Portugais qui ont monté un club de foot talentueux, aux boulistes du club de La Soie. Pour des historiens géographes, ce quartier est une aubaine. Une partie des programmes de BEP et de Bac Pro s'y est réalisée et s'y réalise encore. Inutile de prendre un manuel. Il suffit de se promener. De regarder. L'histoire se déroule. Le paysage se lit. Autre élément déclencheur du projet.

Le déclic

Mais pour que notre projet se mette en branle, il manquait encore un déclic. Au hasard de nos lectures et de notre curiosité, nous sommes tombés sur un des ouvrages de la poétesse Michèle Métail : Toponyme : Berlin. Dédale-Cadastre-Jumelage-Panorama, paru en 2002 aux éditions Tarabuste. Premier déclic : le titre qui renvoie aux lieux urbains, aux paysages, au plan, à la carte. Quand la poésie se fait géographie et inversement... Deuxième déclic : Berlin, encore la ville, mais aussi l'histoire contemporaine... Troisième déclic : Michèle Métail, une poétesse vivante, donc que l'on pourrait rencontrer... Quatrième déclic : le recueil lui-même, composé de photos de Berlin qu'accompagnent des poèmes courts : on pourrait peut-être faire pareil...

Notre projet se profile.
Il sera interdisciplinaire : lettres, histoire, géographie.
Il consistera à prendre des photos du quartier de la Soie et à écrire des poèmes sur ce quartier à partir de ces photos.
Pour ce faire et en faisant nous chercherons à mieux connaitre ce quartier : histoire, urbanisation, paysages...

Notre approche sera aussi artistique et esthétique : écriture poétique et photos. Nous proposons donc à deux artistes de nous rejoindre : un photographe, Didier Grappe, qui nous accompagnera tout le long du projet, et Michèle Métail, que nous rencontrerons pour lui présenter notre travail.

Notre travail sera exposé.

Le déroulement

Première journée. Prendre des photos du quartier

La veille des vacances de Noël, nous réunissons les deux groupes de stagiaires concernés, c'est-à-dire les PLP Lettres-Histoire et Anglais-Lettres. Nous leur présentons le projet. Au cours de la matinée, nous prenons connaissance de la section "Cadastre" de l'ouvrage de Michèle Métail, Toponyme Berlin. Quelques textes ont été sélectionnés. Les stagiaires les lisent. Choisissent un poème et une photo qui leur plaisent plus particulièrement. Puis chacun lit le texte à haute voix, et dit ce qui lui a plu. Ensuite, dans un deuxième temps, nous évoquons ce quartier où les stagiaires viennent chaque semaine, mais ne s'attardent jamais, le trouvant sans âme et triste : son histoire, l'importance de l'industrialisation, le foyer des ouvrières devenu centre de formation pour enseignant du technique, les paysages, les strates d'urbanisation... Yvan a apporté des photographies aériennes anciennes sur lesquelles on voit surtout des champs et quelques bâtiments que nous identifions, dont celui dans lequel nous sommes. Ces clichés témoignent de l'évolution du quartier et de l'une de ses caractéristiques : le tissage étroit entre urbanisation et industrialisation. Pour le déjeuner, certains se rendent au restaurant portugais du bout de la rue : haut lieu de convivialité, qui témoigne de la présence d'une communauté portugaise importante. Les coupes gagnées par le club de foot y sont exposées. L'après-midi, par petits groupes de trois, quatre ou cinq, les stagiaires déambulent dans le quartier, en suivant des itinéraires à peu près balisés, afin de ne pas passer à côté de ce qui est marquant, et prennent des photos. On leur a prêté des appareils numériques. Didier a rapidement expliqué aux néophytes comment les utiliser. C'est facile et on peut mitrailler. Il pleut des cordes. Les Pères Noël qui grimpent aux façades des maisons seront les vedettes de ce safari urbain. Les stagiaires rentrent trempés jusqu'aux os. Le mauvais temps les conforte dans cette impression que ce quartier est triste.

Michèle Métail est née à Paris en 1950. Depuis 1973, elle diffuse ses textes au cours de publications orales. La projection du mot dans l'espace représente le stade ultime de l'écriture. Elle a fondé avec le compositeur Louis Roquin l'association des Arts Contigus, qui s'intéresse aux rapprochements/rencontres/confrontations entre divers modes d'expression (arts plastiques, poésie, musique, gestes, installations...) en organisant des manifestations pluridisciplinaires.

Michèle Métail a aussi composé une série d'ouvrages dont la thématique commune est l'observation des espaces géographiques naturels ou urbains. Dans ces ouvrages l'aspect visuel prend une part de plus en plus importante. Le texte dialogue avec des photos, des collages, des estampes.

Bibliographie

  • Les horizons du sol. Panorama. Ed. Spectres familiers / cipM, 1999
  • 64 poèmes du ciel et de la terre, Ed. Tarabuste, 2000
  • La ville, de la ville (plan parcellaire). Ed. Contrat Maint, 2001
  • Toponyme : Berlin. Dédale-cadastre-jumelage-panorama. Ed. Tarabuste, 2002
  • Voyage au pays de shu (Journal 1170-1998 & Anthologie). Ed. Tarabuste, 2004

Deuxième journée. Ecrire

Le matin, nous regardons les photos prises en décembre. Avec un vidéo projecteur, il est possible de les visionner en grand. C'est un des intérêts des appareils numériques ; toutes les photos ont été copiées sur un CDRom, il est donc facile de naviguer d'un cliché à l'autre et de les regarder tous ensemble. On se croirait au cinéma. Les groupes commentent leurs clichés, on essaie de reconnaitre les lieux, on découvre des endroits jamais vus, certains sont entrés dans les ateliers à l'abandon, d'autres ont pris en photo les jardins, les maisons, certains se sont essayés à des recherches : perspectives, flou, lignes, formes, cadrage, sujet original (une très longue voiture américaine : que faisait-elle là ? à qui peut-elle bien appartenir ?). C'est ainsi que l'on découvre que les Pères Noël alpinistes sont omniprésents, qu'il y a encore des roses en fleurs au mois de décembre, qu'une photo de flaque de pluie rend un super effet, que la cité TASE évoque les pays de l'est. On découvre aussi que les figures humaines sont absentes de ces photos, comme si le quartier n'était pas habité. Ou alors on ne les a pas remarquées ? Didier apporte des éléments d'analyse plus construits : plans, lignes, perspectives, lumière, cadrage. Les regards s'aiguisent. Les commentaires s'affinent.

Cette séance est agréable, vivante. Les échanges sont riches. Des débats surgissent : les photos manifestent que nos regards sur le quartier sont très divers. Le fait de devoir prendre des photos a obligé à regarder autrement ce que nous voyons, ou ne voyons pas, quotidiennement. Regarder les photos nous permet de prendre conscience que nous sommes en partie aveugles.

L'après-midi : séance d'écriture. Les groupes sont reconstitués. Il faut choisir une, deux ou trois photos, et composer un poème. On peut écrire seul ou à plusieurs. On peut écrire un texte à partir de plusieurs photos, ou inversement. Pour la prochaine séance, les textes doivent être relus, repris, éventuellement améliorés, recopiés sur un transparent.

Troisième demi-journée. Revisionnage et réécriture

Deux ateliers sont constitués. Chaque groupe passe dans les deux ateliers. Dans le premier, on reprend les photos choisies et on les regarde une fois de plus en grand. Cette fois, elles sont analysées avec précision. Comment ont-elles été réalisées ? Que montrent-elles ? Qu'est-ce qui est réussi ? Comment aurait-on dû faire pour qu'elles soient meilleures ? Que disent-elles ? Que veut-on dire avec elles ? On se rend compte qu'on a tracé ou cassé des lignes, dessiné ou brimé des volumes. Certains effets de flou sont du meilleur effet, mais d'autres brouillent le message photographique. Tel cadrage met en valeur un objet, tel autre empêche que l'on distingue quelque chose : tout est pareil. Ici on sent la composition, cela parait artificiel. Trop fait exprès. Là le jeu des couleurs introduit des contrastes qui donnent de la densité. Ici on n'a pas su jouer avec la lumière. Là c'est mieux ; mais c'est pur hasard.

OU EST PASSE LE BOUTIQUIER ?
SURVIVANT DU PASSE OUVRIER
UNE VITRINE ECLAIREE
LUMIERE D'ESPOIR
DANS UN TROU NOIR

LE GRIS DU MONDE
SOUS L'ONDE
VOIR SANS ETRE VU
VUE SUR LA VERDURE
DERRIERE LES MURS

LE VERT DES ARBRES METALLIQUES
SANS VIE SANS CHIC

Anne et Hélène

Dans le second atelier on relit les textes. Chaque groupe présente son poème qui est projeté en grand. Un stagiaire le lit à haute voix. On en discute ensemble. Ce qu'on aime : quel mot, quelle expression, quelle image. Ce qu'on comprend, ce qu'on comprend moins. On fait quelques propositions à partir de quatre consignes : remplacer, déplacer, supprimer, ajouter. Ainsi on remarque que les propositions subordonnées relatives et complétives avec tous leurs "que" sont lourdes. Certaines inversions, en particulier entre substantifs et adjectifs, ouvrent les significations. Même effet quand on remplace un adjectif par un substantif. Epurer en supprimant des mots plats permet de donner du rythme et de la force au texte. Evoquer plutôt que décrire donne de la densité. On remarque aussi qu'il n'est pas toujours facile de revenir sur son texte. On le trouve bien comme cela. On pense qu'il est comme on l'a voulu. Ou que si on l'a écrit comme cela, c'est parce qu'on le ressent comme cela. Difficile de sortir de soi, de regarder son texte comme un objet qu'on peut améliorer.

Pour la prochaine fois, il faut digérer tout cela. Réécrire. Et réfléchir à une mise en panneau en vue d'une exposition.

Tombe la pluie

Souffrance, maisons enfermées
Souffrance, grilles rouillées
Ordre des lignes brises
Ordre des maisons grises

Tombe la pluie, Désespoir

Harmonie, douleurs
Harmonie, couleurs
Maisons, quartier endormi
Maison fleurie révèle la vie

Tombe la pluie, Couleurs

Impressions, rouge, rose, verte
Images, couleurs, déserte
Espoir, lumière, vivants
Espoir, la vie reprend

Tombe la pluie, Espoir

Martine

Quatrième demi-journée. Rencontre avec Michèle Métail

C'est un peu le clou du projet, dans la mesure où le travail de Michèle Métail a été le déclencheur et l'inspirateur de notre propre travail. Nous l'avons fait venir par le biais de la Maison des Ecrivains. Le calage de la date n'a pas été facile. Mais elle est là.

Avant la séance avec le groupe des stagiaires, les formateurs instigateurs du projet passent un moment avec elle pour lui expliquer le projet, son déroulement, les difficultés rencontrées, et pour prévoir la rencontre qui va avoir lieu. Nous décidons de procéder le plus simplement possible : échanges libres sur le recueil Toponymes Berlin, puis présentation de nos photos et de nos poésies qui seront pour la première fois présentées associées les unes aux autres. Nous attendons de Michèle Métail qu'elle réagisse "à chaud".

Les professeurs-stagiaires sont intéressés par la manière dont Michèle Métail a travaillé. Elle explique qu'elle a marché beaucoup dans Berlin, pendant six mois, a pris un nombre faramineux de clichés avec un appareil argentique. Elle s'était donné deux contraintes. Premièrement, photographier des sujets restreints, voire des détails  : un arbre, une façade, un effet de reflet, un effet de ligne. Ce procédé aiguise le regard. Deuxièmement, écrire à partir de ces photos des textes composés de dix décasyllabes. La contrainte oblige à travailler l'écriture et à chercher le mot juste. On ne peut pas se permettre de laisser des mots inutiles. Ces indications nous renvoient à notre propre travail, qui, lui, n'a peut-être pas été assez contraint. Or c'est de la contrainte que nait la production artistique. Puis nous présentons clichés et textes. La discussion s'engage librement.

Cinquième demi-journée. Réaliser des panneaux et exposer

Cette dernière séance est un atelier de bricolage. Notre travail doit être exposé dans les couloirs du centre. Il faut donc réaliser les panneaux. Les textes et les photos ont été reproduits dans un format plus grand. Il faut aussi réfléchir à la disposition : effets recherchés, lignes tracées, mise en valeur, rapport texte/image, composition d'ensemble, jeu de couleurs, de superposition, précision et soin apportés à la réalisation. On ne s'improvise pas plasticiens.

Boule en Soie

Etre soi
Perdre la boule
La ramasser, la relancer
La retrouver... boule en quoi ?
En taffetas, en acier, non en soie !
Pas en bois, je l'envoie !
Etre soi, est-ce un choix ?
Peut-être pas...

Plus rien, plus personne,
L'immobilisme, le vide l'ennui,
La décrépitude, déchéance, dégradante
Où tous ont fui
Les feuilles mortes découragées
Ne souhaitent même pas y rester

Christine, Sabine et Dominique

Retombées

En matière de formation les retombées sont importantes : les stagiaires ont découvert qu'ils peuvent écrire de la poésie. Ce qui n'était pas évident d'emblée. Ils ont découvert aussi que le projet est une formule motivante : on poursuit un but précis, on réalise le travail à plusieurs, le résultat est concret.

De ce fait, ils en concluent, et c'était un des objectifs de ce travail, qu'il est possible de faire la même chose avec les élèves. La démarche est assez simple (photographier, écrire, regarder, échanger, évaluer, réécrire, associer, afficher). Ce qui ne signifie pas que les compétences mises en oeuvre ne soient pas complexes. La thématique du quartier et du développement urbain est riche, voire infinie. Surtout, elle renvoie à notre environnement immédiat. Un des moteurs du projet est là. De ce fait, il est possible d'envisager d'autres thématiques qui ont la même caractéristique : l'atelier, le lycée lui-même, la salle de classe, la campagne environnante (pour un lycée en milieu rural ou agricole), etc.

Par ailleurs, il est apparu que la photographie est un art que l'on peut s'approprier sans trop de réticences. Ce qui ne signifie pas bien entendu que c'est facile, ou simpliste. Mais les manipulations techniques sont accessibles, en tout cas certainement plus faciles à mettre en oeuvre que l'illustration, le dessin ou la peinture. La photographie permet

aussi, surtout, de poser la question du regard. Quel regard portons-nous sur ce qui nous entoure ? Quel cliché, le terme devant être compris au sens large, renvoyons-nous de notre environnement. Enfin, la photo est apparue comme un puissant déclencheur d'écriture, un art qui a servi de médium entre le réel qu'on tentait de saisir et les mots à écrire pour dire ce que l'on avait saisi. Il est certain qu'avec des élèves la photographie aurait cette même puissance et que son caractère manipulatoire et technique serait facilitateur, voire motivant.

Elle a ainsi permis la mise en oeuvre de l'approche culturelle et artistique et d'ouvrir des perspectives qu'on n'aurait peut-être pas creusées : quel est mon propre regard sur ce qui m'entoure ? que dit ce que j'en dis et ce que j'en montre ?

L'île Dollo
Philippe Dollo et Frédéric-Yves Jeannet.
Editions Léo Scheer, 2005

A New-York, à l'ouest de l'East River, "désamarrée de Manhattan", reliée à Long Island City par un pont, se trouve l'île Franklin Delano Roosevelt, rebaptisée récemment ainsi en hommage à ce président que les Américains admirent tant, après avoir porté le nom de son propriétaire, Blackwell, puis s'être appelée Welfare Island, parce que c'est là que la ville avait relégué dans ses institutions sociales fous, criminels, incurables et contagieux. L'écrivain Frédéric-Yves Jeannet y a habité pendant six ans. Le photographe Philippe Dollo l'a photographiée, on a envie de dire, sous toutes les coutures. Le livre est né de cette rencontre entre un paysage qui imbrique quartiers, industries et derniers lambeaux de nature, un photographe et un écrivain. Les photos, en noir et blanc, sont magnifiques. L'île y apparait tantôt comme un jardin, tantôt comme un lieu abandonné, tantôt comme un quartier chic avec jolies villas, tantôt comme une zone industrielle, tantôt comme un prolongement de la mégapole avec ses gratte-ciels. Le texte mêle éléments autobiographiques, bribes d'histoire, descriptions de paysages, commentaires sur le texte en train de s'écrire. Le lecteur a l'impression de faire un voyage mystérieux dans des lieux connus - on retrouve les clichés sur New York - que la photographie et l'écriture redessinent.

Ateliers, 12 photographes, 12 sites de la RATP
Bertrand Meunier, textes de François Bon.
Editions Alternatives, 2002

Ce livre présente la RATP telle que le voyageur du métropolitain parisien ne l'imagine pas. Douze photographes ont réalisé des clichés de douze sites de la RATP, essentiellement des ateliers d'entretien disséminés en région parisienne. Chacune des séries de photos est introduite par un texte de François Bon. Les photos, en noir et blanc ou en couleurs, nous transportent au coeur même du travail des personnels qui entretiennent, réparent, nettoient les machines qui nous transportent. Ateliers, outils, bureaux d'étude, parking, garages, ponts surélevés, poutrelles, vérins, chaines, carcasses désossées, rails... voilà pour les lieux et l'environnement. Les photos montrent aussi le travail des hommes : mains qui vissent, épaules qui poussent, pieds qui pompent, silhouettes en combinaisons protectrices, bras mâchurés de cambouis, regards qui scrutent la panne, visages pris dans un masque et des lunettes. Les textes de François Bon aident le lecteur à mieux voir : ici les plantes vertes qui décorent l'atelier, là la géométrie que dessine l'espace, là encore la lumière qui éclaire la main posée sur l'étau.

La technique s'embellit, le travail prend de la valeur. Les élèves des filières industrielles devraient apprécier ce livre. Les professeurs peuvent y trouver des suggestions pour réaliser des projets artistiques et culturels.

Lire au lycée professionnel, n°48, page 4 (06/2005)

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