Dossier : La photographie

Comme une image

Annie Vuillermoz

Aujourd'hui l'image bénéficie d'un statut complexe et largement controversé. De sage - pensons à l'expression " sage comme une image ", aux images pieuses ou encore aux images données en récompense aux bons élèves -, elle est devenue dangereuse, voire sulfureuse : on apprend aux enfants à se méfier des mauvaises rencontres et à se garder de succomber au choc que peuvent engendrer les images. L'invasion des images fait peur : manipulées, truquées ? subversives, perverses ? les images sont en tout cas légion dans la presse et sur nos écrans. Il est dans l'air du temps de s'inquiéter de leur prolifération et quand on parle du pouvoir des images, il s'agit d'abord d'un pouvoir d'illusion ou de corruption. On confond ainsi les images avec les médias qui les produisent et on oublie de s'interroger sur le rôle et la force des images. Et on évacue trop souvent l'image du champ pédagogique, même si l'éducation à l'image fait partie des programmes dans de nombreuses disciplines et même si elle est utilisée en grande quantité dans les documents pédagogiques proposés aux élèves. L'invasion des images est un fait de société et, plus que jamais, apprendre à lire les images pour limiter les effets de la manipulation est un enjeu essentiel de l'éducation et de l'enseignement.

Dans cette revue nous nous attachons régulièrement, lors de nos prescriptions ou de nos réflexions, à laisser place à des ouvrages où l'image et l'écrit sont pris en compte à parité. Et nous oeuvrons pour une " prise de conscience visant à envisager la lecture d'image comme une discipline induisant un protocole d'apprentissage au même titre que la lecture textuelle. En effet, à quoi sert de déchiffrer un texte si son sens est manipulé par l'illustration : amplification à outrance du sens des mots par l'illustration, contradiction, renvoi à des repères polysémiques complexes, perturbation émotionnelle, insinuations d'ordre sexuel, etc. Inversement le texte peut manipuler l'image grâce aux commentaires ou à une situation de contexte. Mais cet aspect, plus évident, pose en général moins de problème " (M.-F. Chaumat, Lire au lycée professionnel, n° 43, hiver 2003).

Etudier l'image en classe, ce n'est pas rompre avec certaines exigences ou céder à la démagogie. L'image n'est pas là pour faciliter l'appropriation de l'écrit ; elle est trop complexe pour cela et les élèves doivent apprendre à avoir avec elle la juste distance. " Vue de trop près, elle peut engendrer la confusion. Mise à distance, elle est une source irremplaçable d'information sur le monde et un support efficace du savoir. " (Nicolas Journet, Le monde de l'image, Hors série Sciences humaines, décembre 2003/janvier 2004). Il faut inviter les élèves à décrypter ce qu'ils ont sous les yeux, images ou textes qui ne sont pas si différents l'un de l'autre. Les mots peuvent manipuler tout autant que les images ; ils ont le pouvoir d'obscurcir ou d'éclairer le monde, selon l'usage qui en est fait.

Serge Tisseron, psychanalyste et psychiatre pour enfants et adolescents, plaide pour une réelle introduction de l'image à l'école. Donner davantage de place à l'image à l'école permettrait de reconnaitre la diversité des langages, d'étudier leurs complémentarités. Ainsi pourraient se diversifier les modes d'expression et de relation au monde, les modes d'information et les modes de lecture. " Il faudrait réintroduire les images dans le monde de l'enseignement et faire en sorte que les élèves qui ont une relation privilégiée aux images se sentent à leur place à l'école. Beaucoup d'enfants ne sont à l'aise qu'avec le texte ou avec l'image ; l'école est faite pour ceux qui sont à l'aise avec le texte, mais ceux qui sont à l'aise avec l'image ont l'impression qu'ils ne sont pas reconnus et ils deviennent amers voire agressifs à l'égard de l'institution scolaire. Je pense que les tensions actuelles viennent en partie du fait que ces élèves, qui ont une relation privilégiée à l'image, pensaient autrefois qu'ils "n'étaient pas faits pour les études", alors qu'aujourd'hui [...], ils considèrent [...] que c'est l'école qui n'est pas faite pour eux... " (extraits d'un article paru dans le numéro 55 du Café pédagogique, http://www.cafepedagogique.net).

Cette réflexion sur le sens de l'image et l'apprentissage de sa lecture, qui touche selon nous tous les acteurs de la société contemporaine, nous a amenés à centrer notre sujet autour de l'image fixe, objet d'étude plus accessible dans un premier temps que l'image animée ou virtuelle !

Mettant de côté pour une publication ultérieure la question de la bande dessinée, qui requiert une grammaire de l'image, mais aussi une approche narrative, nous nous sommes arrêtés à cette forme d'image fixe qu'est la photographie.

C'est dans le cadre d'un travail avec les stagiaires PLP de l'IUFM de Villeurbanne que Marie-Cécile Guernier a conçu son parcours poétique et photographique : le centre a ses locaux dans le foyer où logeaient les jeunes ouvrières textiles du quartier de la Soie. La réalisation des photographies et l'écriture des poèmes permet non seulement de s'approprier des techniques et des moyens d'expression, mais aussi de s'investir dans un projet culturel et artistique riche de perspectives. La démarche mise en place par Pierre Sévenier et Janine Emeyriat est du même ordre : leurs élèves de Bac pro MSMA réalisent des photographies de sculptures, puis écrivent un poème. Didier Grappe, quant à lui, analyse l'utilisation de l'iconographie photographique dans un manuel de français en seconde BEP et met souvent en évidence l'absence de références ou d'indications sur les conditions de production. Au lieu de la traditionnelle fiche de lecture, Nadine Travacca propose des modalités de restitution de lecture qui sollicitent fortement des images : abécédaires, signets, bande annonce. Enfin, côté pratique, le lecteur aura le choix entre plusieurs bibliographies, des notes de lectures, une sitographie et une fiche pour choisir un appareil argentique ou numérique.

Fidèle à sa ligne éditoriale, la revue espère ainsi offrir à ses lecteurs pistes de réflexion et outils de travail. Je citerai pour finir une anecdote relatée à l'instant par une documentaliste. Un élève vient au CDI : " Madame, on peut aller chercher des images ? ". Sur Google, les images abondent, mais ne sont ni légendées ni contextualisées. Pourtant lorsque l'élève en a trouvé une et qu'il l'a collée dans son fichier, il estime avoir fini son travail et l'avoir bien fait... Nous autres savons que cela ne fait que commencer...

Lire au lycée professionnel, n°48, page 2 (06/2005)

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