Dossier : Prescrire

Lire sur ordonnance

la prescription en bibliothèque

Annie Vuillermoz

Prescrire, en bibliothèque, c'est se soucier de faire du livre un outil pour tous. Prescrire, c'est donc choisir. Mais, c'est tout aussi bien rejeter... Et proposer, argumenter, promouvoir.

Ranimer le lecteur au bois dormant

De fait, les démarches de médiation se multiplient en bibliothèque pour rapprocher les publics et les livres. Donc, nous prescrivons ! Cela peut être tout simplement par des conseils au quotidien ou par le biais d'animations qui mettent en exergue certains livres. Nous concoctons de longues ordonnances : des listes de "coups de coeur", des bibliographies distillées en présentation et posologie diverses... Nous avons la bibliographie thématique, qui s'adapte à un événement ou une commémoration ; la sélection de Noël ; les pavés à lire sur la plage ; les petits à glisser dans la poche ; la liste de livres pour adolescents (qui n'aiment pas lire, ce sera des livres apéritifs), celle pour les amateurs de témoignages ou de polars (supposés boulimiques : elle proposera des ouvrages copieux), celle des faibles lecteurs (avec des titres qui exciteront l'envie et amélioreront l'identification), celles enfin pour les aficionados de la SF, de la BD, et tous autres genres. La liste des listes est longue et l'interaction entre les titres proposés n'est pas envisagée. En filigrane, l'espoir que ces prescriptions soient des remèdes puissants et des baguettes magiques aptes à réveiller ou à ranimer le lecteur au bois dormant...

Cependant, derrière l'intention de servir tous les publics, les écueils nous guettent parce que, souvent malgré nous, les représentations pèsent sur nos conduites et les guident. A notre insu, les prescriptions peuvent devenir injonctions ou rester de bonnes intentions sans suite ; et alors, derrière les "passeurs" que nous voulons être, se profilent parfois des "gardiens du temple" (pour reprendre la terminologie employée par Daniel Pennac).

De quelques effets secondaires mal contrôlés

Deux exemples d'actions que nous avons menées en bibliothèque illustreront les fausses pistes qui peuvent nous guetter. Il s'agit de porter un regard critique sur nos pratiques pour définir quelles précautions et réflexions doivent accompagner nos prescriptions.

Le premier exemple est banal et chacun l'a vécu : la "visite de bibliothèque". Celle-ci est proposée à des adolescents de lycée professionnel. Examinons comment cela se passe... Un premier temps est consacré à l'exploration des lieux. Un circuit dans les locaux permet de montrer aux jeunes les ressources dans leur globalité et leur diversité. Les grands espaces sont identifiés : fiction, documentaires, livres jeunesse, livres adultes. Ceci permet d'aborder le classement avec quelques indications sur l'utilisation des cotes, nécessaires pour identifier, repérer et retrouver les livres. Sont aussi présentées conditions d'inscription, horaires d'ouverture et papiers à apporter (justificatif d'adresse, autorisation parentale pour les mineurs). Dans un deuxième temps on attire l'attention des jeunes sur certains secteurs de la bibliothèque supposés les intéresser. Comme il y a beaucoup de garçons dans le groupe, on leur présente les revues de sport (empruntables sauf le dernier numéro à consulter sur place), on leur fait remarquer le coin des mangas (ils sont surpris qu'il y ait ce genre d'ouvrages à la bibliothèque), on leur montre aussi que la bibliothèque est proche de leur univers avec des postes internet, des CD, vidéo et/ou DVD en prêt.

Que s'est-il passé durant cette visite ? Rien de bien extraordinaire, rien de bien "grave" non plus. Mais les bibliothécaires (ou documentalistes) sont restés dans leur logique institutionnelle : on a montré dans un premier temps les richesses du lieu et les modalités de prêt. L'accent a été mis sur l'accumulation, le classement, le règlement : pas de quoi séduire un jeune éloigné de la lecture. Ensuite l'offre a été focalisée sur ce que les bibliothécaires pensent être les centres d'intérêt des jeunes, les enfermant ainsi dans un rapport stéréotypé à la bibliothèque. Chacun restera sur ses représentations et la diversité des personnes accueillies aura été oubliée. Certains écueils n'auront donc pas été évités...

Un autre exemple est tiré d'un vaste projet mené il y a longtemps, dans les bibliothèques de Grenoble, autour du roman d'amour. L'animation était conçue comme un temps d'ouverture vers d'autres lectures, l'objectif étant d'élargir le champ des lectures des jeunes filles séduites par les romans d'amour à l'eau de rose, collections Harlequin entre autres. Un gros travail de lecture et de décorticage de ces textes est fait par les bibliothécaires. Une exposition présente le résultat de nos analyses : stéréotypes mis en scène dans ces romans, ressorts répétitifs de la narration, vocabulaire limité, situations caricaturales, déroulements prévisibles... Une bibliographie propose d'autres lectures, d'autres romans d'amour. Des rencontres avec des écrivains complètent le projet.

Voici un cas typique de prescription avec intentions louables et projet complet ! Nous étions satisfaits de notre travail. Sauf que la réflexion d'une élève nous a obligés à porter un tout autre regard sur ce projet. Son commentaire, après lecture de l'exposition, était plein de bon sens, mais fort troublant : "Mais c'est justement ce qui me plait tout ce que vous critiquez ! Alors, ce que j'aime, ... c'est nul ?"

Là encore, nous autres bibliothécaires sommes restés dans notre logique : analyse littéraire sérieuse, mise en forme des résultats (par l'exposition), volonté de transmettre. Mais nos objectifs étaient insuffisamment déclinés parce que nous n'avions pas assez intégré le point de vue des jeunes dans la démarche. Pourquoi voulions-nous élargir le champ des lectures des jeunes filles ? pourquoi leur prescrire d'autres romans d'amour ?

Il aurait fallu s'appuyer davantage sur les apports et les intérêts des livres prescrits, au lieu d'argumenter sur les faiblesses de genres décriés ; il aurait fallu arriver ensemble à ces mises en perspectives, et non pas apporter notre analyse littéraire. Il aurait fallu écouter, et non pas décréter, pour que nos arguments ne soient pas perçus comme jugement de valeur. Heureusement, l'histoire ne s'est pas arrêtée là ; la réflexion salutaire de la jeune fille a engendré d'autres débats et nous a permis de progresser.

Ménager les représentations des personnes

De ces exemples, quelques enseignements doivent être tirés, quelques idées générales pourraient servir de guide pour nos actions, avec l'axe dominant que prescrire, c'est d'abord écouter.

Le point de départ de tout projet de médiation, de toute prescription, ne peut être fondé que sur les idées et les représentations des personnes (élèves, emprunteur d'une bibliothèque, ...). Il s'agit d'abord de comprendre ce que les jeunes affirment avant de leur proposer d'autres modèles. L'exemple du roman d'amour montre qu'en l'absence d'une telle étape les écueils guettent et que de fausses intentions peuvent être attribuées au prescripteur. Comprendre ce n'est pas juger et le prescripteur (bibliothécaire, documentaliste, enseignant) doit savoir mettre sa compétence et ses connaissances à distance. De notre connaissance approfondie des romans Harlequin, nous pensions pouvoir tirer le droit de dire pourquoi il faut lire autre chose... Et une élève s'est sentie jugée, voire niée dans ses goûts, donc dans son identité.

Creuser les demandes

Si prescrire c'est s'appuyer sur ce que sont les jeunes, sur leurs repères, il ne s'agit pas pour autant de coller à des thèmes ou centres d'intérêt, énoncés dans une première expression. Réciproquement anticiper sur les demandes des jeunes, ce n'est pas projeter sur eux nos représentations simplifiées. L'exemple de la visite en bibliothèque montre que cet écueil est fréquent ; pour des jeunes que l'on pense éloignés de la lecture on prescrit trop facilement des livres qui renvoient à tous les stéréotypes : par exemple, garçon = livres sur le sport, romans policiers ou fantastiques, BD...

Les premières demandes sont souvent standardisées, sommaires ; elles ne sont sans doute pas à prendre systématiquement au premier degré. Derrière la demande "d'histoires vraies" par exemple, se profilent des attentes très diverses : textes permettant l'identification ou au contraire l'apprentissage, textes mettant en scène un héros qui ose s'affirmer, et la prescription peut alors tout à fait être un roman. Pour les mangas l'adulte imagine souvent que le jeune cherche des histoires violentes, alors que le manga représente bien d'autres choses pour le lecteur adolescent : quête d'identité, difficulté à trouver sa place dans le monde adulte, ou encore goût pour un graphisme dynamique rompant avec notre tradition.

Ne pas penser à la place de l'autre

Prescrire ce n'est pas faire un circuit balisé ou une visite guidée (ni de la bibliothèque, ni d'une sélection de livres). Pour aller au-delà d'une telle relation linéaire et descendante, il faut solliciter, pousser les jeunes dans leur réflexion et dans l'échange : "Vous dites que vous aimez cela, pourquoi ?" Prescrire s'accompagne d'un projet qu'il faut énoncer : "Je te propose telle lecture parce que je pense que..." Prescrire c'est ouvrir des portes en proposant des rencontres diversifiées et insolites, en proposant de la variété (sans submerger).

Lectures et potions magiques

Si l'on veut bien prescrire, adoptons une vraie démarche soucieuse des personnes. Prescrire c'est d'abord identifier un mal : quel est-il ce mal, ce "moins" auquel on veut remédier ? Le diagnostic est essentiel et il ne peut se faire sans la parole de l'intéressé ni sans une écoute attentive.

Prescrire, c'est ensuite déterminer un remède et une posologie : tout peut-il être réductible à la consommation d'un produit ? la pharmacologie répond-elle à tout ? le bon livre pour le bon lecteur existe-t-il toujours ? Prescrire c'est anticiper sur les effets secondaires, c'est être alerté par les contre-indications : n'oublions pas que c'est parfois à force de buter sur les mêmes difficultés (trop long, trop compliqué, ...) que l'on fabrique des résistances. La bonne prescription c'est parfois ne rien prescrire pour mener un vrai dialogue, une analyse de la situation de (non-)lecteur, dialogue qui peut en lui-même faire évoluer beaucoup de choses.

L'essentiel en matière de prescription n'est pas seulement, et pas forcément, dans l'offre de lecture, dans le "quoi prescrire". Il s'agit tout autant de réfléchir au "comment prescrire" et surtout au "pourquoi prescrire", avec la nécessité d'agir pour que l'intéressé se sente concerné et respecté par ce qu'on lui propose. Alors le livre prescrit deviendra peut-être potion... magique.

Deux ouvrages pour prolonger et élargir la réflexion :

Lire au lycée professionnel, n°47, page 5 (03/2005)

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