Dossier : Prescrire

Prescrire ou l'art du compromis

Marie-Cécile Guernier

Professeur de lettres ou de français, documentalistes, bibliothécaires, rédacteurs de revues pédagogiques, une activité au moins nous est commune : prescrire des livres qui selon nous sont susceptibles d'être lus par des jeunes entre 15 et 23 ans.

Prescrire des livres

Selon le Dictionnaire historique d'Alain Rey, "prescrire" signifie "écrire en tête, mettre en titre, mentionner, mettre en avant" (prae = devant - scribere = écrire). C'est d'abord un terme juridique, au sens de libérer quelqu'un d'une obligation (cf. prescription). Puis il passe dans l'usage courant (au XVIe siècle) au sens de "ordonner expressément". On l'emploie aussi en médecine. Quant au mot "prescripteur" il est récent puisque sa première attestation est de 1968 et appartient plutôt aux domaines de l'économie et de la publicité pour désigner "la personne qui a une influence sur le choix de produits ou de services". Aujourd'hui, et dans notre cas, on voit que le mot est passé dans le domaine éducatif et culturel, puisque nous nous percevons comme des prescripteurs de biens culturels, les livres.

Il est tout d'abord intéressant de constater que nous sommes passés de l'état de conseillers, aujourd'hui un peu désuet - nous répondions alors à la question : "qu'est-ce que vous me conseillez de lire sur tel sujet ?" - à celui de médiateurs dans les années 80-90, suite (peut-être ?) aux travaux entre autres de Pierre Bourdieu sur la médiation culturelle et la construction de la légitimation culturelle. En ce temps-là nous étions des passeurs de livres. Et voilà qu'aujourd'hui (les années 2000) nous nous percevons comme prescripteurs, comme si nous avions intégré (toujours grâce à Bourdieu ?) que nous sommes un des rouages du champ culturo-économique de l'édition. Nos notices coups de coeur sont aussi des manières de légitimer tel livre plutôt que tel autre, voire sont des publicités pour un produit presque comme les autres : le livre.

Il n'y aurait donc plus seulement : le livre, nous et nos lecteurs (les élèves, les documentalistes, les professeurs, les bibliothécaires). Il y aurait aussi le grand marché des biens culturels. Est-ce un bien ? est-ce un mal ? Ce n'est pas la question. En revanche, il est indispensable de noter que notre perception de notre action en faveur du livre est en train de changer.

Dans ce contexte, il devient encore plus crucial de réfléchir à ce qui motive nos choix et nos propositions dans l'énorme production éditoriale. Quels critères activons-nous ?

Trop...

Tout choix étant plutôt exclusif, choisir, c'est éliminer. Pour cela, nous disposons de la litanie des "trop" :

  • ce livre est trop bébé (comprendre : nos lecteurs sont de jeunes adultes)
  • celui-là trop bien écrit, trop littéraire (il va rebuter, parce qu'il demande un effort de lecture)
  • il est trop mal écrit (nous devons quand même veiller à la qualité)
  • celui-là est trop gros (nos lecteurs sont réputés petits lecteurs)
  • ça parle trop de sexe (attention : censure ! ou attention : racolage ! ou attention : les parents vont intervenir !)
  • le sujet est trop brûlant (religion, etc.)
  • c'est trop médiatisé (à quoi bon en parler puisque tout le monde en parle déjà ?)
  • c'est trop noir (risque de choquer les âmes sensibles, n'ajoutons pas à la sinistrose ambiante, soyons plus gai)
  • trop compliqué
  • trop prévisible
  • trop ambigü

...

Ce qu'un bon livre doit être

Ainsi se dessine l'image du bon livre (autre litanie) :

  • il est bien écrit, mais sans pesanteur, et surtout sans complaisance (vulgarité, syntaxe trop relâchée, etc.)
  • il parle d'un sujet qui intéresse les élèves
  • il accroche (suspens, personnages...)
  • il fait réfléchir
  • il peut plaire
  • il doit plaire
  • ce n'est pas forcément un roman, cela peut être un documentaire, une BD
  • il n'est pas forcément légitimé par la critique ou la doxa (puisqu'il s'agit de plaire aux éventuels lecteurs)
  • il est nouveau
  • il peut activer un déclic
  • il correspond bien au lecteur imaginé
  • il peut être utilisé en classe (mais pas forcément)
  • il est en rapport avec le programme d'histoire géo (il permet donc d'apprendre)
  • il développe des valeurs positives : amour, solidarité, fraternité,
  • il offre une leçon de vie (autrement dit, il délivre une morale)

...

Portraits de lecteurs

Se dessinent aussi les portraits des lecteurs que nous espérons rallier à notre cause :

  • ce sont forcément des élèves (qui plus est de lycée professionnel), entre 15 et 23 ans (la limite supérieure est floue)
  • ... qui n'aiment pas trop lire (toutes les enquêtes nous montrent qu'à partir de la 4e les élèves lisent moins. Sauf que nous avons tous rencontré des contre-exemples : telle élève qui a lu Madame Bovary, tel autre qui a dévoré tout Tolkien, sans compter les fanas de Crichton, les dévoreurs de science fiction ou de récits de vie, plutôt des dévoreuses d'ailleurs)
  • qu'il faut donc "réconcilier" avec la lecture, d'où les multiples précautions que nous devons prendre
  • mais qui sont capables de s'intéresser, de faire un effort
  • ... à condition que nous leur proposions ce qui va leur convenir

...

Le bon prescripteur

Finalement, c'est donc le sens même que nous assignons à notre rôle qui se dessine en filigrane :

  • lire rend meilleur
  • proposer des nouveautés, c'est bien
  • proposer de la diversité, c'est bien
  • lire, c'est lire des romans
  • les mots sont meilleurs que les images, plus forts
  • un livre sans texte n'est pas vraiment un livre
  • l'image facilite la lecture
  • le prescripteur doit tout connaître (ou au moins doit connaître le maximum de textes)
  • un livre facile ne peut pas être un bon livre
  • lire c'est bien, c'est la bonne parole alors que la télévision, c'est la mauvaise parole
  • c'est la qualité de l'offre qui fait le bon lecteur : si le prescripteur cherche bien et conseille bien, chacun trouvera "chaussure à son pied"
  • chacun peut devenir lecteur
  • chacun peut avoir accès au meilleur, au plus exigeant
  • la médiation permet toutes les rencontres entre tous types de lecteurs et tous types de textes

Il s'agit bien de montrer que le livre peut apporter quelque chose (fondamental, pour qu'il n'y ait pas que la télévision et la presse de mauvaise qualité) : éduquer, faire réfléchir, faire grandir, faire connaitre le monde, les autres, l'histoire...

Ainsi prescrire, c'est l'art du compromis... En premier lieu entre l'offre qui nous est accessible (les livres des services de presse, ceux qu'on repère en librairie, dans les autres revues, dont on parle à la radio, la télévision...) et le temps et les moyens dont nous disposons réellement pour prendre connaissance de la production éditoriale ("énaurme" aurait dit Flaubert). C'est aussi un compromis entre nos gouts (notre personnalité de lecteur, notre subjectivité) et l'institution (l'école, la bibliothèque) à l'intérieur de laquelle nous agissons. Compromis aussi entre ce que nous aimons personnellement et ce qui nous semble accessible pour ces élèves de qui nous avons une image peut-être stéréotypée. Enfin, c'est forcément un compromis entre le désir des jeunes (enfin..., ce que nous pensons qu'il est...) et notre projet (le plus souvent éducatif) de prescripteur.

Donc au bout du compte, il nous semble que nous naviguons un peu à vue. Ce qui ne peut nous satisfaire. D'autant que cette question est une des oubliées de l'école, des bibliothèques, des revues. Comme si tout cela allait de soi : on lit des livres, ils nous semblent lisibles par les élèves, on fait des notices que l'on publie. Or rien ne va de soi... Alors parlons-en, si vous le voulez bien. Explicitons nos implicites, coupons la tête à nos idées reçues, échangeons sur nos présupposés !

Lire au lycée professionnel, n°47, page 3 (03/2005)

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