Editorial

Editorial du numéro 47 (Prescrire)

Marie Guelpa

C'est lors de notre dernière réunion, qui avait lieu le 27 janvier 2005, que nous avons décidé d'une bibliographie relative à la déportation et aux camps de concentration, dont Auschwitz, camp-musée, est à ce jour le symbole. En dépit du fait, relevé par Marie-Cécile Guernier, que ce thème est déjà largement présent dans l'offre éditoriale, l'équipe de rédaction a estimé essentiel d'y revenir. Cela a été souligné, cette commémoration est sans doute la dernière où l'on pourra donner la parole à des survivants. Qui alors parlera et comment se transmettront les témoignages ? En lisant les trois BD proposées par Gérard Belle-Pérat, j'ai été frappée par le fait que cet "héritage" est repris précisément par des gens qui n'ont pas vécu la déportation.

Art Spiegelman (s'il fallait ne retenir qu'un titre de notre sélection, que ce soit Maus !) a un père, Vladek, qui a vécu les camps. Sa BD est l'histoire de ce père, mais aussi celle d'Art qui a de nombreux problèmes à résoudre : avoir choisi la BD pour raconter l'irracontable, être orphelin de mère (et découvrir que ses mémoires ont été brûlés par le père) et assumer la personnalité irritante et paradoxale de Vladek, vieil homme malade, avare et vétilleux. Dans A l'ombre des tours mortes, où il relate la destruction du World Trade Center, Spiegelman fait allusion au personnage de Maus à qui il fait dire : "Je me souviens de mon père quand il essayait de décrire l'odeur de la fumée d'Auschwitz. Le mieux qu'il ait pu faire, c'est de me dire qu'elle était... indescriptible. C'est exactement comme ça que ça sentait au-dessus de Manhattan après le 11 septembre".

Joe Kubert, d'origine juive polonaise, est tout bébé lorsqu'il émigre aux Etats-Unis avec ses parents, en 1926. Dans Yossel, il imagine ce qu'aurait été sa vie si ses parents n'avaient pas quitté la Pologne : à 17 ans il attendrait l'assaut final dans les égouts du ghetto de Varsovie... Il dit que cela a été pour lui "une expérience très personnelle, un peu effrayante et, d'une certaine manière, purifiante".

Quant à Pascal Croci, né en 1961, auteur de Auschwitz, il n'a aucun lien familial avec cette histoire-là. Sauf une question, posée après un documentaire à la télé, restée obstinément sans réponse : "Tu es trop petit pour qu'on t'explique..." Sa BD, mise en perspective avec l'ex-Yougoslavie, comble ce désir de connaissance.

On ne peut que souscrire aux propos de Simone Weil affirmant que "l'enseignement de la Shoah est d'abord une exigence à l'égard des victimes" et que la perte des derniers témoins sera à ce titre "irréparable". Mais, à la lecture de ces oeuvres traversées par une réalité historique que les auteurs se réapproprient et transmuent en fonction de leur histoire personnelle et du contexte où ils vivent, ne peut-on tout de même être un peu optimiste ? Un héritage semble transmis et, à la condition d'observer une indispensable vigilance, tant individuelle que collective, nous avons des raisons d'espérer que pourront s'accomplir dans les générations futures devoir de mémoire et devoir d'histoire.

Lire au lycée professionnel, n°47, page 1 (03/2005)

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