Pistes de lecture

La collection "Confessions" chez La Martinière Jeunesse

Tutoie l'éphémère et oublie
Les quatre saisons de ton désespoir !
Bernard Mazo

L'examen de cette nouvelle collection a donné lieu au sein de notre équipe de rédaction à quelques vifs échanges dont on va tenter de rendre compte.

Connu depuis 1995 pour ses collections documentaires "Oxygène" et "Hydrogène", le département jeunesse des éditions de La Martinière investit en 2003 le terrain de la fiction. Le récit de vie ayant la faveur de nombreux lecteurs, c'est cette voie qui est choisie pour "Confessions" : "Une nouvelle collection qui propose du littéraire sur du vécu et réussit le passage difficile de l'intime à l'universel". Le dossier de presse, abondant un an après les premiers titres, précise : "Quand de grands auteurs de la littérature jeunesse parlent avec sincérité de leur adolescence, et que leur témoignage n'est pas seulement un journal intime d'auteur, mais une porte ouverte à la réflexion sur la vie, alors ces histoires particulières deviennent des histoires universelles dans lesquelles chacun se retrouve..." Quatre consignes doivent être respectées, explique Béatrice Decroix, directrice de La Martinière Jeunesse. "Choisir un thème qui corresponde à son histoire personnelle ; écrire un récit de vie qui transcende le journal intime ; parler à la première personne du singulier et au présent ; mettre en veille le fictionnel pour mettre en avant la sincérité". Voilà pour la pétition de principe...

Avant que d'explorer la production, laissons monter quelques questions... La confession version La Martinière serait-elle un nouveau genre littéraire ? Un récit de vie, certes. Mais sans la connotation vulgaire qu'y laissèrent quelques auteurs qui n'avaient parfois que des prénoms... Récit de vie, donc. Mais point trop. D'où la nécessité d'un "habillage" littéraire. Soit. Serait-ce à dire que l'autobiographie, ordinairement, ne serait pas "écrite"? Du reste, sommes-nous bien dans l'autobiographie, genre où auteur et narrateur ont un "je" commun ? Peut-être, mais pas sûr. Dans un récit à la première personne, assurément, c'est dans la consigne ! Pour se résumer, on a affaire à des récits en "je", cadrés dans un thème qui s'appuie sur le vécu de l'auteur où le fictionnel est gommé. (Ce qui suppose que l'on sache démêler le faux du vrai entre le réel de la vie et le concret des mots du texte...) Mais ce que je voudrais que l'on m'explique, c'est comment faire pour que les "histoires particulières" deviennent des "histoires universelles" et comment s'y prendre pour que "chacun s'y retrouve". Et surtout comment se mesure la sincérité...

Comment se présente l'objet livre ? Format presque carré, couverture souple, beau papier couché, mise en page soignée, page couleur pour les têtes de chapitre, gros caractères : tout concourt au confort du lecteur pour une lecture aérée et agréable.

Avis croisés sur quelques titres en vrac

Certains titres ont été lus par plusieurs rédacteurs, ce qui peut permettre un pour/contre. Ceux qui n'ont eu qu'un lecteur ne bénéficie bien sûr que d'un avis !

Notice biblio : Douée pour le silence

Notice biblio : Tu seras la risée du monde

Notice biblio : Confession d'une grosse patate

Notice biblio : Un jour, ma vie s'est arrêtée

Notice biblio : Avec toi, Claire, j'aurais aimé la vie

Notice biblio : On s'était dit : pour la vie

Notice biblio : Une adolescence douce-amère

Notice biblio : C'est toujours mieux là-bas.

Notice biblio : Un autre que moi

On voit bien que les avis sont complémentaires : certains d'entre nous ont apprécié leur lecture et la recommandent à des jeunes. Un agacement certain, pourtant, est tangible chez d'autres. L'impression générale est que, si à l'évidence cette collection bénéficie d'un soin particulier de la part de l'éditrice, l'ensemble de la livraison reflète la commande dont elle fut l'objet. Ce qui nous gêne, c'est le paradoxe d'effectuer une commande portant sur le domaine du vécu, et donc d'interpeller la sphère intime de l'écrivain. Si le récit du vécu n'est pas impérieux pour son auteur, comment échapper soit à une forme de complaisance, voire à un peu d'exhibitionnisme, soit au calibrage plus ou moins induit par l'effet collection ? L'aspect "lisse", "politiquement correct" de récits où "rien ne doit dépasser" remet pour nous en cause la légitimité même d'une telle collection. A l'exception sans doute du livre de Bernard Friot qui dénote un peu dans la collection, et dont on peut se demander s'il ne serait pas davantage à sa place en littérature générale.

Que dire encore de l'ambition énoncée dans la définition de la collection : atteindre à l'universel, pour que chacun s'y retrouve ? Autrement dit, quelle est la légitimité de ce type d'ouvrage expressément destiné aux jeunes ? Et qu'est-ce que ces "confessions" leur apportent de plus qu'un récit de vie1 ?

Confession pour confessions, moi qui suis de la même génération que plusieurs des auteurs cités, je me retrouve assez bien dans ces atmosphères années 50, mais qu'en est-il pour le lecteur d'aujourd'hui ? Hors considération d'économie éditoriale, pour ne pas dire de profit, qu'est-ce qui justifie que l'on serve à nos jeunes des soupes un peu fades, quand ils pourraient (et notamment les élèves de LP, souvent jeunes adultes) se servir à la table des grands ? C'est bien toute la question de la littérature jeunesse qui est posée là...


(1) Pour une étude approfondie des histoires de vie, nous renvoyons à notre numéro spécial Lire au lycée professionnel, n° 35/36, été 2001

Lire au lycée professionnel, n°46, page 31 (09/2004)

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