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Le débat argumenté en ECJS

Quelques réflexions

Marie-Cécile Guernier

Préalable

La méthode préconisée pour l'ECJS utilise le débat argumenté comme mise en oeuvre d'une parole "citoyenne". Cependant, les séances d'ECJS ne doivent pas constituer des séances pour apprendre à débattre. En effet, l'apprentissage du débat doit se réaliser dans le cadre du cours de français. Au cours des séances d'ECJS, les élèves sont amenés à réutiliser ce qui a été appris ailleurs.

Mise en oeuvre

En ECJS, le débat porte sur une question controversée. Les débatteurs sont ainsi amenés à :

  • exprimer leurs opinions ou attitudes,
  • essayer de modifier celles des autres tout en ajustant les leurs,
  • éventuellement essayer de construire une réponse commune.

Le débat peut être régulé par un modérateur qui gère et structure le déroulement :

  • en mettant en évidence la position des différents débatteurs,
  • en facilitant les échanges,
  • en essayant éventuellement d'arbitrer les conflits et de concilier le positions opposées.

Comment se construit l'opinion

Le texte officiel précise que le débat "doit mettre en évidence toute la différence entre arguments et préjugés, le fondement rationnel des arguments devant faire ressortir la fragilité des préjugés. Il doit donc reposer sur des arguments construits, et ne jamais être improvisé mais soigneusement élaboré". Un des enjeux essentiels de l'ECJS consiste donc à former les élèves à ne pas en rester au niveau du préjugé et à réfléchir à ce qui fonde leurs opinions.

L'opinion est un produit socio-discursif. Elle nait de ce que nous entendons, voyons, comprenons et interprétons en fonction de nos valeurs et de nos croyances, elles-mêmes construites dans les échanges sociaux. Ainsi un débat n'est jamais clos sur lui-même, mais est un moment de discours traversé par d'autres discours. Les opinions qui s'expriment pendant un débat sont le produit des opinions entendues, reformulées, par rapport auxquelles on s'est positionné pour des raisons diverses : idéologiques, psychologiques, affectives... Le débat est donc l'occasion de prendre connaissance de l'opinion des autres et de ses motivations, mais aussi de situer sa propre opinion par rapport à celles des autres, et éventuellement la modifier. Pour cela, il est nécessaire que la question mise en débat ait fait l'objet de débats et de prises de position publics (relatés par exemple dans les journaux), afin que les élèves puissent prendre connaissance de ces différentes opinions sur un sujet.

D'autre part, l'opinion se construit aussi à partir de la connaissance que nous avons du sujet. Le texte officiel insiste à juste titre sur le fait que le débat doit être "préparé par une recherche documentaire et argumentaire, personnelle et collective, des élèves, conseillés par leurs professeurs. Cette préparation induit recherche, rédaction, exposés ou prises de parole contradictoires de la part

d'élèves mis en situation de responsabilité". Connaitre les tenants et les aboutissants d'un problème permet le plus souvent d'avoir une opinion nuancée. Il parait donc nécessaire de s'informer sur le problème à traiter (travail de documentation, lecture etc.), puis de délimiter la question, de l'analyser pour l'envisager sous ses différents aspects, afin de bouter les préjugés, les opinions toutes faites, les stéréotypes. Ceux-ci sont certes à l'origine de la construction de l'opinion, mais il faut aller au-delà.

Quelle question pour débattre ?

Pour qu'il y ait débat, il faut qu'il y ait une question controversée, donc susceptible de faire l'objet de réponses et/ou d'opinions différentes.

Il est donc nécessaire de ne pas se limiter à définir un thème d'étude, mais bien de poser une question sur ce thème en rapport avec la problématique. Pour que les élèves débattent, il faut leur soumettre une question / un problème à résoudre.

Il est nécessaire que ce problème suscite des positions non identiques - s'il y a consensus, le débat est inutile -, mais pas non plus complètement contradictoires - sinon, aucune discussion n'est possible, chacun campant sur ses positions et l'issue du débat est alors forcément la rupture. Aucun apprentissage ne peut être réalisé. Il faut qu'une possibilité de modification des opinions soit possible. Ainsi les questions dichotomiques en pour / contre ont tendance à bloquer les échanges et favorisent les affrontements. Par exemple, les débats sur la peine de mort sont fréquents au lycée. Cependant la question à poser n'est certainement pas "pour ou contre la peine de mort", mais bien plutôt : "quels sont les "moyens" efficaces de lutte contre le crime ?", preuve à l'appui bien évidemment. Cette deuxième question oblige à une recherche documentaire sérieuse et pose un réel problème de société : comment lutter contre ce qui tend à mettre en péril le lien social.

Mettre les élèves en situation de débattre présente un enjeu social important : montrer l'intérêt de connaitre la position des autres, mais aussi un enjeu formateur : apprendre à écouter les positions des autres et apprendre à les comprendre, ce qui ne signifie pas que l'on va y adhérer, pour dialoguer et argumenter. Il faut sortir de cette représentation que les élèves ont souvent que la discussion / le débat est un affrontement / une bagarre (impression construite à partir des faux débats produits à la TV).

Le débat : une interaction complexe, socialement marquée

Le débat est la construction conjointe d'une réponse complexe à la question posée. Il fonctionne comme un outil de réflexion qui permet à chacun à la fois de préciser et affirmer sa position et de modifier et nuancer sa position initiale. A la fin d'un débat, les positions des uns et des autres ne sont plus tout à fait les mêmes. Pour ce faire, il peut être intéressant de faire émerger les opinions premières, puis de les comparer à la fin de la séquence ECJS avec les nouvelles opinions, pour mettre en évidence ce qui a changé et surtout ce qui a motivé le changement : on n'était pas bien au courant, on n'avait pas pris connaissance de l'opinion adverse, sans pour autant opérer un retournement radical. On peut également mettre en évidence les opinions différentes qui se sont exprimées en élaborant un dossier documentaire polyphonique.

Si le débat est la construction conjointe d'une réponse complexe à une question, alors il est nécessaire que les débatteurs puissent formuler leur opinion tout en prenant connaissance de celle de l'autre. Il s'agit donc d'une interaction complexe, dans laquelle le locuteur est à la fois en position de produire et de recevoir des énoncés : deux positions en perpétuelle interaction et en interdépendance, et mettant en jeu des compétences langagières particulières.

Ainsi le débat se présente comme une forme discursive où la part du social est particulièrement importante. Les prises de parole des débatteurs sont sociologiquement marquées : on parle d'une position sociale vers une autre, dans une structure sociale spécifique. Cette position sociale relève du statut1 même du débatteur, déterminé par certaines caractérisations objectives : sexe, âge, métier, position familiale, origine, etc. Ainsi un jeune homme d'origine maghrébine élève de BEP menuiserie n'a pas le même statut social qu'une jeune fille française scolarisée en Bac Pro comptabilité, et encore moins que son professeur de français, femme française de 50 ans, mère de famille, épouse d'un représentant de commerce. Chacun parle à partir de cette position sociale, qui l'autorise ou pas à dire certaines choses. Inversement, les paroles des uns et des autres sont reçues et interprétées en fonction de cette grille de lecture sociale. La légitimité des arguments des différents interlocuteurs prend aussi sa source dans ces statuts. Parallèlement, dans le cours même de l'interaction, les locuteurs occupent des places discursives qui se construisent dans l'échange. Ainsi certain locuteur se trouve en position de conciliateur, tel autre en position de polémiste, ou d'accusateur, etc. Ces places discursives sont le fait du statut (le professeur adopte plussouvent le rôle du conciliateur que celui du polémiste), mais aussi de ce qui se joue dans l'interaction. Ainsi, en sus de la valeur des arguments et de leur rigueur, le débat met en jeu une relation sociale forte dont aucun des débatteurs ne peut s'exclure. Même celui qui ne parle pas participe au débat en occupant la place justement de celui qui ne parle pas et qui, par cette position, indique que cela ne l'intéresse pas, ou qu'il est d'accord, ou qu'il n'est absolument pas d'accord mais que sa parole ne trouverait pas d'écho, etc. Ainsi débattre c'est prendre sa place dans cette communauté sociale qu'est la classe et au-delà dans la société toute entière. Apprendre à débattre c'est donc bien apprendre à prendre sa place dans un groupe social.

Débattre ou reconnaitre l'autre

Ainsi débattre, ce n'est pas seulement défendre son opinion, ce n'est pas seulement trouver le bon argument, mais c'est aussi adopter une position par rapport à l'interlocuteur. Ceci suppose de s'interroger sur son propre positionnement et sur sa place dans l'interaction, et donc de comprendre et entendre ce que dit l'autre. Ainsi l'écoute est moins un apprentissage du respect de l'autre que le moyen par lequel on peut parvenir à comprendre la position de l'autre, pour se positionner par rapport à lui et trouver les arguments les plus pertinents et les plus percutants pour lui répondre.

Posée ainsi, l'écoute n'est pas simplement un problème d'attention ou une posture morale (je le laisse parler parce que je le respecte) mais c'est le ressort essentiel du débat. Or écouter est une activité complexe. Il s'agit de comprendre le propos de l'autre, c'est-à-dire : décrypter l'argument, l'exemple, l'anecdote et les situer dans une position globale, voire dans une idéologie (le cadre de pensée générale). Il faut aussi repérer l'implicite, la stratégie argumentative et les moyens qui la servent (ironie, provocation, mensonges...), afin d'identifier la visée des interventions de l'interlocuteur et se construire une image de l'autre. Cette compréhension fine du message de l'autre est la condition pour se situer par rapport à lui et lui répondre en intégrant si possible sa parole dans son propre discours par le biais du mécanisme de la réfutation.

Ainsi comme le précise le texte officiel, le débat "est une occasion d'apprendre à écouter et discuter les arguments de "l'autre" et à le "reconnaitre" dans son identité". L'enjeu dépasse donc les simples apprentissages disciplinaires et concerne bien l'éducation à la vie civique.

Lire au lycée professionnel, n°45, page 29 (06/2004)

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