Dossier : Lire à voix haute

Ecouter des livres

Marie-Cécile Guernier

C'est un fait maintenant établi que quiconque, grand ou petit, lecteur expert ou peu enthousiaste, aime qu'on lui lise des histoires. En classe, tout professeur a déjà fait cette expérience que, quand il se met à lire à haute voix le texte du jour, les élèves, même les plus réticents, voire surtout les plus réticents, se mettent à écouter, à se laisser prendre par la musique de la voix et le suspens de l'histoire. Certains disent que c'est magique. De là à penser que cette magie peut favoriser l'intérêt pour la lecture et les livres, il n'y a qu'un pas. Franchissons-le ! D'autant que les éditeurs offrent un nombre non négligeable de supports audio, le plus souvent sous forme de CD. Pour autant, ne tombons pas non plus dans l'illusion magique.

Des supports

Le catalogue des livres enregistrés (on peut aussi dire "livre-audio", ou encore plus branché "audio-book") est important. De nombreux titres sont disponibles depuis longtemps. Parmi les précurseurs, Radio-France qui a édité, tout d'abord sous forme de cassettes, maintenant sous forme de CD, les lectures données par certains comédiens pour l'émission de France-Culture Parole Donnée. Dans toutes les mémoires, il y a évidemment Fabrice Luchini lisant Un coeur simple de Guy de Maupassant au studio Charles Trénet en décembre 1995. Le titre est toujours disponible au catalogue de Radio France qui en comprend de nombreux autres, comme par exemple ce très beau texte de Kafka Lettre au père, lu par André Dussolier.

A côté de cet éditeur public, existent beaucoup d'éditeurs, dont la production couvre de nombreux pans de la littérature française de tous les siècles. Quelques exemples : dans sa collection "Lire avec les oreilles", Thélème éditions propose A la recherche du temps perdu sous diverses formes ; Jean-Louis Trintignant lit des extraits tandis que Lambert Wilson lit plusieurs tomes intégralement, ainsi qu'André Dussolier. L'éditeur La Voix de son livre, propose A la une d'Alphonse Allais lu par Ghaouti Faraoun, ou encore Adolphe de Benjamin Constant ou Contes de la Bécasse de Maupassant. Les éditions Ducate ont enregistré L'accompagnatrice de Nina Berberova lu par Jeanne Moreau. Ces quelques titres ne peuvent pas rendre compte du foisonnement de la production. Pour trouver ce que l'on cherche (ou ce que l'on ne cherche pas, d'ailleurs, histoire de se laisser un peu surprendre), le mieux est encore de consulter internet et plus particulièrement le site "lamediatheque". Avantage pratique : on peut acheter sans se déplacer. Les moins internautes peuvent aussi consulter le catalogue France-Loisirs (diffuseur qui sait être dans l'air du temps) qui fait la part belle à la collection "des femmes", grâce à laquelle on peut écouter, entre autres, Marie Trintignant lisant Le funambule de Jean Genet, Catherine Deneuve Bonjour Tristesse de Sagan, Isabelle Adjani le Journal d'Alice James.

Ce secteur éditorial semble donc particulièrement actif. Si bien que les éditeurs papier "traditionnels" commencent à s'intéresser à cette formule apparemment porteuse, en tout cas plus prometteuse que l'e-book qui pour l'instant n'a pas réussi à percer en France. D'autant que nos voisins européens, en particulier les Allemands et les Anglais (voir le succès de la version audio de Harry Potter), se sont mis à écouter des livres. Gallimard se lance donc dans l'aventure avec la collection "écoutez lire". Au catalogue, des best-sellers : Inconnu à cette adresse de Kressmann Taylor, La première gorgée de bière de Philippe Delerm, ou encore Meurtres pour mémoire de Didier Daeninckx. Mais aussi des classiques : Les liaisons dangereuses, Le Petit Prince, ou Zazie dans le métro.

On le voit, le spectre est large. Le genre narratif semble y dominer. En poésie, Gallimard ne propose pour l'instant que Lettres à Lou d'Apollinaire. Pour ce genre, il faut donc retourner à Radio-France qui offre dans la collection "Poèmes choisis" de nombreux textes de Rimbaud ou permet d'entendre dans la série "Voix des poètes" en trois volumes sonores les poètes lisant leurs propres textes. On découvre ainsi les voix d'Apollinaire, Claudel, Reverdy, Aragon, Valéry, Senghor, Ponge etc.

Emouvant et quelquefois surprenant.

En revanche, pour le théâtre, il est vrai que la concurrence de la cassette vidée risque d'être sans faille. On trouve pourtant des enregistrements audio de Molière, Beaumarchais, etc.

Enfin, et dans un esprit quelque peu différent puisqu'il ne s'agit plus à proprement parler de lecture oralisée d'un texte, les audiophiles peuvent se procurer les enregistrements de l'émission culte de France Inter Les maitres du mystère ou encore des documentaires sonores, particulièrement dans la collection "de vive voix" du Louvre, qui propose par exemple Lettres et carnets de voyage de Champollion, des récits mythiques ou encore des conférences. Impossible d'être exhaustif, tant sont nombreux et divers les livres qui s'écoutent. Qu'apportent-ils de plus par rapport au livre papier ?

Pour

Tout d'abord, le livre audio permet de prendre connaissance d'un texte, sans être arrêté par la difficulté de la lecture. Pour certains élèves qui peinent à lire, c'est un moyen simplifié pour entrer en

littérature (classique ou contemporaine) et se constituer une culture littéraire. Par ailleurs, l'utilisation souple est attractive : en voiture, dans le métro ou l'autobus, en faisant une activité manuelle ou qui monopolise peu l'attention.

Bien évidemment, ces livres audio suggèrent de nombreuses utilisations pédagogiques. Premièrement en lecture. Ainsi, ils peuvent ouvrir une séquence sur l'étude d'une oeuvre complète. En écoutant le début du roman, on se laisse prendre par l'histoire et on a envie de lire la suite. L'accroche est simplifiée, rendue agréable. L'audition de passages peut accompagner la lecture de l'ensemble de l'oeuvre. Plutôt que de tout lire, on peut alterner écoute des passages qui ne seront pas soumis à une étude et lecture des passages que l'on étudiera plus précisément. Ainsi, le problème de la longueur de l'ouvrage à lire ou de la lenteur de la lecture de certains peut se trouver en partie résolu. Deuxièmement, à l'oral, ces ouvrages peuvent être de bons supports pour apprendre à mieux écouter. On écoute, on échange sur ce que l'on a compris, on résume le passage, éventuellement on reformule et on le repasse pour vérifier qu'on ne s'est pas trompé. Troisièmement, on peut se dire que le fait d'écouter de l'écrit peut permettre à terme d'emmagasiner les structures de la langue écrite (syntaxe), des formules, du vocabulaire. On sait en effet, que la faiblesse du contact avec l'écrit constitue un handicap quand il s'agit de soi-même écrire. Les élèves peuvent ici disposer d'un réservoir de structures et de mots qu'ils pourront éventuellement réemployer dans leurs propres textes.

Contre

Mais en même temps, il faut reconnaitre que le livre audio n'est pas un livre et qu'écouter n'est pas lire. En effet, dans cette activité d'écoute, on perd l'activité même de lecture qui consiste à construire du sens à partir de signes écrits. Sans être alarmiste, on peut se dire qu'à terme certains élèves finiront par échapper à tout contact avec le texte écrit, et plus encore avec le texte littéraire, et ainsi ne plus exercer cette activité cognitive et symbolique particulière qu'est la lecture et qu'il faut entrainer et continuer à approfondir pendant l'ensemble du parcours scolaire. On ne peut donc que s'engager prudemment dans l'utilisation de ces livres audio et veiller à les inclure dans de réelles activités de lecture. Ce qui n'est pas garanti, dans la mesure où les éditeurs proposent des supports sonores, mais pas le support écrit d'origine. Pour se le procurer, il faut continuer d'aller à la bibliothèque ou à la librairie, ce qui n'est pas vraiment dans les habitudes de beaucoup d'élèves de LP.

Deuxième inconvénient : la voix. Par le biais de celle-ci, le lecteur propose une interprétation du texte. La voix et le ton marquent le personnage, l'incarnent en quelque sorte. A partir de là, l'auditeur est moins libre d'imaginer que le lecteur. Par ailleurs, la musique qui accompagne la lecture propose elle aussi une interprétation en créant une ambiance. Ainsi l'interprétation du texte est-elle en partie conditionnée par ces éléments et l'imagination de l'auditeur est davantage bridée que celle du lecteur. Dans une certaine mesure, cela peut finir par déranger.

Enfin, dernier aspect problématique : le prix. En général, un livre audio coûte aux alentours de 15 euros. Les ouvrages que propose Gallimard peuvent valoir jusqu'à 38 euros. Certes, ils se composent de 7 CD et offrent 8 h d'écoute, mais c'est sans commune mesure avec le prix d'un Librio ou d'un ouvrage de poche. Sans compter qu'il faut être équipé d'un peu de matériel.

Une alternative

Pour autant, faut-il se dispenser de la magie de la lecture orale. Bien évidemment non. Certaines alternatives existent. Par exemple, procéder soi-même à l'enregistrement du texte (à condition qu'il ne soit pas trop long, encore que...). J'ai pu assister ainsi à une séance où une jeune professeur faisait écouter à ses élèves de Bac Pro la cassette de L'Arlésienne de Daudet qu'elle avait enregistrée elle-même. C'était le premier contact avec le texte, qui a été ensuite travaillé de manière relativement académique. Passé le premier moment de surprise, les élèves se sont laissé prendre par la voix et l'histoire. Lors de l'échange qui a suivi l'écoute, elles ont affirmé qu'elles avaient apprécié ce moment (comme tout le monde elles aiment écouter des histoires), mais surtout qu'elles avaient beaucoup aimé entendre la voix enregistrée de leur professeur, d'abord parce qu'elles la reconnaissaient et que cette familiarité leur avait plu, ensuite parce qu'enregistrée elle prenait de la valeur. Les élèves ont aussi remarqué que l'accent méditerranéen de leur professeur (qui était de Pau) était ainsi mis en valeur et correspondait bien à la nouvelle.

On pourrait ainsi imaginer que les professeurs se constituent eux-mêmes une audiothèque, un peu sur le modèle des bibliothèques sonores pour les aveugles. Au bout du compte, le CDI pourrait disposer d'un fonds important. Sans compter que la reproduction est peu onéreuse. Avec un peu plus d'ambition, on pourrait aussi imaginer que les élèves participent à ces enregistrements. Certains sont de bons lecteurs à voix haute, quant aux autres il est possible de travailler avec eux cette compétence1. Projets en perspective...


(1) A paraitre : Travailler la lecture à voix haute, en module en BEP, de Sonia Colson

Lire au lycée professionnel, n°45, page 9 (06/2004)

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