Dossier : Lire à voix haute

Qu'est-ce que lire à voix haute

Catherine Nicolas

La lecture à voix haute ouvre la voie à des perspectives didactiques passionnantes à la condition que l'enseignant renonce à des représentations bien ancrées dans l'univers scolaire parmi lesquelles deux surtout ont la vie dure : l'idée que la lecture à voix haute sert avant tout à vérifier des compétences de lecteur qui trouvent leur accomplissement dans la lecture silencieuse, et la certitude qu'elle n'est possible que si le sens du texte est parfaitement compris.

Ces représentations entrent d'ailleurs étrangement en tension avec la place que l'on réserve ordinairement à l'activité elle-même en collège, lycée et lycée professionnel, à savoir celle d'un passage obligé avant l'analyse littéraire du texte. Pour renverser cette dynamique et redonner à la lecture à voix haute la place qu'elle mérite, il faut accepter de ne plus en faire simplement un outil de vérification ou un médium vers une activité réputée plus intéressante, il faut accepter d'en faire un objet d'apprentissage en soi et au-delà le support d'une expérience esthétique. Quels sont les obstacles qui pourraient s'opposer à l'apprentissage de la lecture à voix haute ? Paradoxalement, ce sont tous les acquis sur lesquels peuvent s'appuyer les élèves et qui se révèlent de redoutables machines à stéréotypes. Parmi eux, on peut dégager la ponctuation et le "ton".

Point et virgule

L'habitude de marquer une pause longue au point, et une autre plus courte à la virgule engendre des effets pervers. Il entraine une anticipation de l'arrêt qui produit une accentuation artificielle au centre de la phrase. Il engendre aussi une montée puis une descente progressive de la voix qui ralentit peu à peu, perd de sa force pour mourir sur le point. La phrase s'affirme comme l'unité de sens principale, et aussi l'unité d'une énergie qui nait et meurt avec elle. Peut s'ajouter à cela la fausse musicalité induite par exemple par la montée réputée automatique de la voix sur la phrase interrogative. Pour prendre conscience de ces phénomènes, les élèves pourront par exemple travailler les textes à partir d'une autre unité, celle du souffle. Ils réalisent alors à quel point l'apprentissage d'une interruption liée à la ponctuation est suffisamment ancré pour prévaloir sur leurs capacités respiratoires. Le travail sur la ligne droite permet d'échapper aussi aux faux rythmes : dire la ponctuation par exemple ou la remplacer par un bruit, contraint à prolonger l'énergie au-delà du dernier mot et donc à rendre à celui-ci sa force et sa netteté. A partir de ces exercices purement techniques, on peut travailler sur l'unité de pensée. Il s'agit de demander aux élèves de raconter avec leurs mots ce que dit le texte avant de revenir à la lecture et d'imposer les temps de silence exclusivement entre les unités de pensée.

Le ton

La deuxième origine principale du stéréotype est la question du ton qu'il faut soi-disant mettre. Il s'agit là d'un poncif scolaire fortement rejeté par les comédiens qui préfèrent parler d'état ou d'intention. Au fond, qu'est-ce que mettre le ton ? Il y a évidemment un rapport avec la ponctuation que nous venons d'évoquer. Mais il y a aussi quelque chose d'autre ; mettre le ton c'est jouer les mots du texte, c'est-à-dire créer un effet de redondance entre le texte et la façon dont il est lu. Ainsi, j'adopte une voix tremblante si je dis que j'ai peur. J'appuie sur certains mots : je vais grandir le mot "immense" que je vais prononcer avec intensité pour le signaler à l'attention de mon lecteur. Cette technique a pour conséquence de saturer l'imaginaire du lecteur et de l'auditeur à cause de la paraphrase qu'elle constitue par rapport au texte. Il est beaucoup plus intéressant de travailler sur l'adresse qui déplace l'énergie du texte vers la relation avec l'auditoire. On peut aussi jouer sur la variété des états ou des intentions sans pour autant les révéler à l'auditoire. C'est ce que j'appelle le secret du lecteur. Ce secret nourrit l'imaginaire du lecteur et transforme sa relation au texte. En jouant sur la variation, on peut montrer aux élèves que ce ne sont pas les mêmes mots du texte qui sont mis en valeur alors qu'une lecture induite par le ton entraine une uniformisation.

Ces deux éléments montrent que l'apprentissage de la lecture à haute voix nécessite un désapprentissage et une libération par rapport à des codes spécifiquement scolaires. Se nourrir des techniques utilisées par les acteurs permet d'échapper à des modèles induits. Si l'on adopte cette approche, on peut décider d'aller plus loin et de faire de cet apprentissage le lieu d'une expérience esthétique.

Posture de lecteur

Pour ce faire, il faut travailler sur le moi-lecteur. Il s'agit en fait de rendre visible quelque chose qui appartient en général au non-dit : la posture du lecteur. Globalement, on peut repérer deux situations. Soit l'élève adopte plus ou moins consciemment une posture suggérée par le statut du texte : la lecture d'une histoire effrayante va entrainer la mise en place de stéréotypes particuliers, de même que la lecture de poèmes. Soit l'élève, par manque de connaissance de ces codes, se retrouve renvoyé à sa propre posture qui se révèle flottante, car il ne sait pas bien qui il est quand il lit : un élève, une figure de lecteur, un représentant de l'auteur, du narrateur, du personnage ? Des expériences fructueuses peuvent être entreprises qui visent une fois encore à jouer sur la variation et à entrainer des réflexions proprement théâtrales sur la distinction entre soi et le personnage de lecteur. Elles ont le mérite de mettre en place des barrières de protection possibles pour limiter gêne et timidité. Elles montrent aussi les conséquences de ces choix sur la lecture elle-même. Cette piste ouvre la voie à l'élaboration à partir de la lecture oralisée d'un objet esthétique. Pour cela, il faut libérer l'auditoire de la présence des papiers sur lesquels est retranscrit le texte qui doit être lu. Il faut aussi travailler sur la forme. Pourquoi ne pas créer des espaces sonores ? Des exercices de choeur ou de choralité permettent à tous de participer, des bruitages ou des accompagnements musicaux forment un. Pourquoi ne pas mettre en espace la lecture, jouer sur le place du lecteur ou des auditeurs, varier la posture corporelle du lecteur, placer des accessoires qui peuvent être manipulés par un servant de scène ?

Il y a donc là un champ d'expérimentations à ouvrir qui redonne à la lecture à voix haute la place qu'elle a perdue depuis le XVIIIe siècle et que le théâtre est en train de redécouvrir aujourd'hui.

Lire au lycée professionnel, n°45, page 7 (06/2004)

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