Dossier : Lire à voix haute

La voix royale

Témoignage

Sophie Slomczynski

Lire par l'oreille

Des séances de lecture à voix haute menées en classe m'ont permis de tirer des conclusions intéressantes. Au début, je croyais bon de donner aux élèves le texte pour qu'ils le suivent du regard, se l'approprient un peu mieux, en respectent sa forme. Or, je me trompais. La lecture plaisir n'est qu'écoute. Elle privilégie les sons, la musique. C'est bien ce qu'affirme Alfred Tomatis. Dans Les troubles scolaires il soutient qu'on "lit par l'oreille. La lecture inonde l'oreille qui imprègne le cerveau des informations à collecter tandis que l'oeil continue sa quête de sons cachés sous les lettres". Il ajoute : "Ce lien mystérieux de l'écriture avec l'oreille est évident dans les premiers pas de l'apprentissage consolidés par la lecture à haute voix. Mais elle est vite abandonnée, quand on croit l'élève suffisamment aguerri. On lui substitue très tôt "la lecture silencieuse". Cette démarche est paradoxale. D'un côté, l'école reconnaît à la voix une incomparable vertu d'acquisition, de l'autre, elle la réduit à une béquille ou à un simple moyen mnémotechnique. Passé les premières années de la classe primaire, les élèves en ont presque honte".

Chauffer la voix

L'analyse du texte est un exercice différent. Les élèves disent ne plus comprendre l'histoire s'ils la lisent en même temps. J'étais donc surprise de constater qu'ils laissaient le texte sur la table et pour la grande majorité n'en suivaient pas la lecture. Pas besoin des yeux. C'est l'oreille seule qui est sollicitée. La voix devient instrument roi et il faut donc l'échauffer, travailler le texte, le choisir avant "l'entrée en scène".

Apprivoiser

Je commence souvent l'année avec des lectures à voix haute. Les élèves s'habituent ainsi à ma voix et prennent conscience de la présence des textes en classe de français. Les nouvelles de Sarah Cohen-Scali, dans son recueil Mauvais sangs se prêtent bien à ce genre d'exercice. La première nouvelle, "Mauvais plan", m'a toujours valu un franc succès. Les élèves sont tenus en haleine jusqu'à la dernière ligne et la chute a toujours suscité de vives remarques. "La maison", tiré du même recueil, est aussi bien apprécié. J'aime aussi lire "Boitelle" de Maupassant mais cela nécessite de la préparation. Je me permets de tronquer certains passages pour en abréger la lecture. Les élèves rient lorsqu'ils m'entendent imiter l'accent paysan de Boitelle. L'histoire plait beaucoup et permet des échanges à l'oral.

Prêter sa voix

Faute de moyens, il n'est pas toujours facile de faire venir un lecteur professionnel ou d'inviter un intervenant extérieur. Il m'est arrivé pour pallier ce manque d'inviter une collègue en classe. Je suis moi-même allée dans son cours pour prêter ma voix. Cet échange permet aux élèves d'entendre une autre voix. Le respect s'impose plus facilement et l'écoute est plus attentive. Si le documentaliste veut bien se prêter au jeu, il est également le bienvenu. C'est une expérience très intéressante surtout si l'exercice reste un don, un acte cadeau, un souffle partagé. Il m'est arrivé d'entrer en classe, de lire un texte et de repartir aussitôt. Le professeur peut s'il le souhaite, recueillir les impressions après le départ du lecteur ou bien passer à autre chose sans transition nécessaire puisque l'intervenant est déjà parti. Les élèves sont d'abord surpris, un peu amusés et puis finalement ils en redemandent ! La lecture d'un texte peut se faire en préambule à une séquence. Un collègue de philosophie a accepté de venir lire deux poèmes en prose, un de Francis Ponge et un autre de Baudelaire, en préambule à une séquence sur la poésie en prose. Après son départ, j'ai mené la réflexion autour des textes lus : qu'avait-on compris et retenu ? Etait-ce de la poésie ou non ? Les images et les sons mémorisés nous ont permis de déduire qu'il s'agissait bien de poèmes.

J'ai demandé à mes élèves "d'expliquer ce qu'est un roman à un aveugle-né" pour comprendre la représentation mentale qu'ils se font du livre. Voici leurs réponses :

  1. "Un livre, c'est deux pages dures, rectangulaires, avec plein de feuilles attachées à l'intérieur". C'est tout ?
  2. "C'est rectangulaire, il y a plein de pages. Il y a une première de couverture avec le titre, le nom de l'auteur et de la collection et une quatrième de couverture avec parfois un résumé de l'histoire". Et au centre ? du vide ?
  3. "C'est rectangulaire avec deux pages plus épaisses que les autres à la fin et au début, ça s'appelle la couverture. Un livre comporte plusieurs pages, toutes numérotées. A la fin, il y a un résumé de l'histoire".
  4. "Un livre, ça peut être grand, petit, carré, il y a des pages avec des lettres qui forment des mots et ensuite il y a une histoire".
  5. "Un livre c'est comme si on te parlait, mais cette fois-ci, on ne l'entend pas, mais on le lit".

Lire au lycée professionnel, n°45, page 5 (06/2004)

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