Dossier : Lire à voix haute

Un plaisir partagé

Claire Vallée

Je ferai part d'une triple expérience : la lecture à voix haute ailleurs qu'à l'école, la lecture à voix haute en classe avec des intervenants, et la lecture à voix haute en classe faite par moi-même.

Respiration

J'ai eu plusieurs expériences de lecture comme spectatrice au théâtre, ou lors de réunions où la lecture était là à titre d'illustration, d'introduction. Dans tous les cas elle permet une audition très particulière des textes, car il n'y a aucun mouvement, aucun décor, aucune mise en scène : je dirai aucun parasite. Le texte est nu, porté par une voix et une personne, simples vecteurs. Le peu de gestes du lecteur semble involontaire, juste aide à la voix. Le texte nous est directement accessible, avec le bruit des pages tournées, de la respiration : nous sommes des quasi-lecteurs, sans avoir besoin de bouger les lèvres ni les yeux. Il me semble que nous entrons alors dans la lecture comme en lisant des yeux, en relation directe avec le texte. Mais alors nous le suivons des oreilles au lieu de le suivre des yeux ; nous nous écoutons lire, sauf que c'est un autre qui lit, petit décalage par rapport à la façon dont nous aurions lu : c'est ça le supplément de bonheur.

Sidération

En classe, j'ai fait venir une fois des personnes faisant partie d'un groupe de lecture à voix haute1 : il s'agissait de lire un montage extrait de Paroles de poilus, pour une classe de troisième qui avait travaillé sur ce recueil de lettres. Le silence lors de la lecture a été d'une qualité rare, j'oserai dire que les élèves ont été sidérés. Ils connaissaient ces lettres pour les avoir lues eux-mêmes ; mais il semblait qu'ils les lisaient enfin. Les lecteurs étaient deux, se partageant la lecture de ce montage fort bien choisi : sans doute cette part accordée à la théâtralisation du texte a-t-elle participé à la sidération. Mais je crois surtout que ce jour-là les élèves ont découvert que la lecture pouvait être prenante, qu'elle les envoyait aussi loin d'eux-mêmes et de la salle de classe que peut le faire un film. Sauf que là c'était juste avec des mots. Je formule l'hypothèse qu'ils ont ce jour-là découvert ce qu'on appelle le plaisir de lire ; bien sûr ils n'étaient pas lecteurs, mais ils lisaient avec la voix des autres, je veux dire qu'ils expérimentaient ce qu'est lire, en ayant balayé tout ce qui les gêne quand il le font eux-mêmes (leur difficulté à déchiffrer, à comprendre, à rester tout simplement assis devant un livre). C'était comme s'ils lisaient enfin de l'intérieur, mais en lisant bien, sans peine, sans que ce soit une corvée.

Frustration

Bien sûr que moi-même, professeur de français, il m'arrivait en classe de lire à voix haute à mes élèves les textes avant de les étudier. Mais cela se produisait peu, car j'en ressentais une certaine culpabilité. Tout d'abord parce que j'aime beaucoup lire à voix haute, entendre ma voix qui s'adapte au texte, le module, le met en évidence, et voir l'effet que cela produit sur les élèves que l'on peut effectivement captiver, charmer ainsi. Un tel plaisir en classe semble presque interdit, anormal. Et puis c'est aux élèves de lire, ils sont les "apprenants" : je n'ai pas à le faire à leur place, je ne suis pas là pour leur montrer comme je lis bien. Enfin nous devons les encourager à la lecture des yeux, lecture silencieuse où chacun avance à son rythme, est l'agent de sa propre découverte du texte.

Dilemme

Mais à quel prix je renonçais à lire moi-même : soit il fallait accepter de les entendre déchiffrer, avoir du mal, rendre le texte inabordable, d'autant que je les interrompais sans cesse pour rectifier un mot mal lu, un point oublié. Ou alors il fallait accepter la lecture silencieuse, pendant laquelle certains avancent, terminent vite et ont compris le texte, et d'autres cheminent lentement, font des erreurs, ne comprennent pas, hésitent, se lassent, souffrent, soufflent, se découragent.

Gratification

Tout cela, c'était avant. Avant d'avoir lu Pennac, déculpabilisant à tous points de vue. Avant d'avoir fait venir des lecteurs dans ma classe et d'avoir découvert mes élèves enchantés. Avant d'avoir accepté l'idée qu'il n'y avait pas de mal à se faire du bien en classe, si en plus cela fait du bien aux élèves.

Plaisir partagé

Je lis à voix haute à chaque fois que je le peux. Je m'assieds sur le coin d'une table, je propose aux élèves de suivre dans leur livre ou pas - beaucoup le ferment d'emblée, d'autres le quittent peu à peu des yeux - et nous partons ensemble dans un plaisir partagé.

J'y vois plusieurs bénéfices : ils comprennent et aiment les textes lus ainsi. Ils revivent le bonheur connu dans leur petite enfance, quand papa ou maman racontait l'histoire - ou ils découvrent ce bonheur s'ils ne l'ont hélas pas connu petits. Et enfin ils ont envie à leur tour de faire parler les livres, à voix haute en classe, mais j'espère aussi des yeux à la maison pour un bonheur solitaire et merveilleux.


(1) De bouche à oreille 04 76 55 67 39, deboucheaoreille38@hotmail.com

Lire au lycée professionnel, n°45, page 4 (06/2004)

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