Dossier : Ecrire avec un écrivain

La poésie, un outil pour donner le goût d'écrire

Un atelier d'écriture en 4e SEGPA

Photographies prises par les élèves de l'EREA de Claix, dans le cadre de l'atelier d'écriture, sous la houlette d'Aurore de Sousa, photographe.

L'origine du projet

L'Etablissement Régional d'Enseignement Adapté regroupe des classes de SEGPA (Section d'Enseignement Général et Adapté), de la 6e jusqu'à la 3e en passant par les CAP. Il accueille des élèves en grande difficulté à la fois scolaire et familiale. Un grand nombre d'entre eux entretiennent des rapports difficiles avec l'écrit, et le livre de façon plus générale. Cette défiance est souvent liée à des difficultés auxquelles l'enseignement traditionnel n'a pu apporter de réponses (dyslexie, dysorthographie...). La langue française les fascine tout autant qu'elle les effraye parce qu'ils n'en connaissent ni les rouages, ni les règles.

Partant de ce constat, l'idée nous est venue de mettre en place, avec deux classes de 4e SEGPA, un atelier d'écriture au sein duquel les élèves puissent s'exprimer librement et en toute confiance en utilisant un matériau de prédilection : le langage.

Fortes d'une première expérience, l'institutrice de français et moi-même (professeur documentaliste) avons décidé de faire appel à Hervé Bienfait, écrivain de métier, avec comme principaux objectifs de valoriser l'expression de soi par le biais de l'écriture créative, mais aussi de permettre l'investissement personnel de l'élève par la prise en charge d'un projet collectif. Le meilleur moyen - nous semble t-il - pour que les élèves s'approprient la langue française est de leur faire réaliser un livre, leur livre, ce à partir de leurs propres écrits. D'où le désir de faire intervenir, en plus de l'écrivain, une artiste photographe et un éditeur spécialisé dans la poésie. La photographe a mené, parallèlement au travail d'écriture, un travail de prises de vues avec les élèves dans le but d'accompagner les textes par des photos noir et blanc. Quant à l éditeur, il est intervenu à plusieurs reprises au sein du comité de lecture organisé par les élèves (le but étant de choisir les textes à publier), puis en fin d'année pour la réalisation finale du recueil comportant un texte de chacun des élèves.

Ce projet s'est déroulé de décembre à juin. L'écrivain est intervenu 2 heures par semaine avec les deux classes. Aurore de Sousa, la photographe, est intervenue une fois par mois à raison de trois séances par demi-groupes. Le livre a été réalisé en juin à Tréminis (Trièves), l'éditeur étant présent sur place.

Place de l'écrivain, place de l'enseignant

Hervé Bienfait, intervenant, se présente aux élèves comme étant écrivain et poète de métier. Aussi curieux que cela puisse paraitre aux yeux des élèves, il est "payé" pour écrire. Il fait ce qu'il connait et est rémunéré en tant que tel. Cette notion importante est à mettre en évidence. En effet, cela implique un certain nombre de règles dans le rapport que l'écrivain entretient avec les élèves. Il doit composer bien évidemment avec leurs difficultés effectives tout en étant à la fois exigeant quant à ses attentes vis à vis d'eux. L'expression poétique au prime abord n'est pas considérée comme étant facile tant au niveau de la compréhension qu'au niveau du langage et des règles de rhétorique qu'elle implique. Comment en effet expliquer le sens d'une métaphore ou d'une image sans risquer d'entrer dans des explications longues et difficiles surtout avec un tel public ? En dépit de tout cela, les élèves sont "ouverts" à cette forme d'expression "qui leur parle" et qui demeure moins impressionnante que l'expression romanesque. Certains élèves trouvent réconfortant de se réfugier dans la poésie. Elle leur ouvre un imaginaire qu'ils ont du mal à appréhender. Non dénués de sensibilité, à fleur de peau très souvent, ils n'ont aucun moyen pour l'exprimer. Or Hervé Bienfait, avec son regard de poète, leur transmet les moyens de le faire : travailler sur et avec l'imaginaire, construire un texte qui ait du sens, jouer avec le langage, les sons et les images, enrichir son vocabulaire en faisant une provision de mots, lire des poètes inconnus jusqu'alors et oser s'en inspirer. Ici, l'écrivain n'intervient pas sur l'orthographe ou la grammaire, mais directement sur la création.

Chaque séance commence par la lecture d'un poème et par des consignes précises et parfois déroutantes : faire appel aux sens, à sa sensibilité, laisser "parler son coeur", découvrir et dévoiler une part de son intimité, apprendre à écrire "librement" tout en ayant des contraintes (champ lexical imposé, forme, nombre de vers...). Autant de choses auxquelles les élèves n'ont pas été confrontés dans leur scolarité. Et au début cela peut effrayer ! Mais très vite ils se prennent au jeu. Nous pouvons dire que c'est même grâce à cela qu'ils prennent du plaisir à écrire, en toute confiance, sans se soucier ni des notes qu'ils auront ni des fautes d'orthographe. Il nous semble important d'insister sur cette différence fondamentale. L'intervenant ne porte pas le même regard sur les élèves que l'enseignant. Il est sans doute plus libre dans sa façon d'être avec les élèves qu'il entrevoit sous un autre angle. Il est peut-être aussi plus indulgent. Il ne connait pas les élèves, il ne les juge pas sur leur passé mais sur leur réel travail.

D'une fois sur l'autre Hervé Bienfait revient avec les textes dactylographiés. Survient alors la phase de réécriture. Phase ô combien délicate et à laquelle rechignent certains élèves. Mais ils y parviennent malgré tout à grand renfort d'encouragement. Chaque séance se termine par la mise en commun des textes. Parfois les séances d'écriture ont lieu dans des endroits insolites : la serre d'horticulture, la cour, le parc à proximité de l'établissement...

L'atelier a lieu dans la classe mais, pour la circonstance, les tables et les chaises sont disposées autrement, les enseignants que nous sommes participent au même titre que les élèves. Le partage des tâches est simple : encadrement, gestion des conflits pour les enseignants, l'animation de l'atelier en tant que tel est laissée à Hervé Bienfait. C'est une façon pour les élèves de faire la distinction entre nos fonctions et les siennes. Peut-être la différence réside-t-elle dans le regard ? Ne pas connaitre les élèves et évoluer en "terra incognita" est une chance à la fois pour eux et pour l'animateur. Ici, point d'élèves faibles, en échec ou turbulents, ils repartent tous à zéro et l'on porte sur eux un même regard à la fois neutre et bienveillant.

Evaluation et bilan

Ce projet ayant été financé par plusieurs partenaires, les élèves ont très tôt été sensibilisés à l'objectif final, à savoir la réalisation d'un livre. Tout le travail annexe a été bien accueilli par les élèves : choix des textes au sein d'un comité de lecture organisé par les élèves eux-mêmes, choix des photos intégrées au livre, promotion et vente du dit livre. Le fait de réaliser l'ouvrage en dehors de l'école dans un cadre plutôt sympathique (Trièves) nous a permis d'avoir d'autres relations avec les élèves et de clôturer le projet de façon "exceptionnelle". Le fait de rendre compte du travail en faisant une présentation publique devant les parents mais aussi les partenaires privés a été bénéfique. Pour la première fois, la reconnaissance ne vient pas seulement de l'école.

Nous pouvons dire que les élèves ont été fiers autant du livre que de leur capacité à prendre en charge un projet sur une période assez longue. Dire que l'atelier d'écriture aura permis de régler tous les problèmes de langage et d'écriture serait un non-sens. Il a été perçu comme une parenthèse où les élèves pouvaient être à l'écoute d'eux-mêmes, et où écrire pouvait être valorisant. De plus, il a redonné confiance à certains, persuadés qu'ils étaient d'être "nuls". Rien que pour cette raison, nous pouvons dire que l'objectif de départ a été atteint.

Entretien : Le point de vue de l'écrivain

Lire au lycée professionnel, n°44, page 31 (03/2004)

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