Dossier : Ecrire avec un écrivain

"Un alibi en béton"

Récit commenté d'un projet d'écriture avec Franck Pavloff, écrivain, et une classe de terminale CAP maçonnerie

Vincent Massart-Laluc

Origine du projet

Les faits relatés dans cet article, à l'aune de notre début de siècle agité, font figure de vieilleries ressortant du passé, mais pour les quelques élèves qui auront vécu l'aventure, ils feront date dans leur vie. Enfin c'est ce que l'on peut légitimement penser ou souhaiter. Au fait !

Il était une fois... notre ministère mettait en place les PAC (Projet d'Action Culturel auxquels nous souhaitons santé et longévité !). Ce n'était pas grand chose mais les 600 euros alloués à un projet intégrant une dimension culturelle venaient à point pour tancer les hésitations d'un chef d'établissement qui reculait à la dépense. C'est ainsi qu'en janvier et février 2002, Franck Pavloff s'aventura dans le hall du Lycée du bâtiment et des travaux publics de Bron. Franck Pavloff est un écrivain rendu célèbre par un petit livre brun - Matin brun, éditions Cheyne, 1998 - après qu'un certain 21 avril l'on vit s'approcher dangereusement des urnes des chemises brunes. Auteur de plusieurs ouvrages dont quelques uns dans la veine policière, il avait toutes les qualités requises pour faire écrire une intrigue à des élèves en deuxième année CAP maçonnerie.

Classe à 11

La classe comptait en première année une vingtaine d'élèves, il en restait encore à cette époque de l'année, (16 mois après) une dizaine ; onze précisément. Ne demandez

pas ce que sont devenus les autres, ce n'est pas le sujet de l'enquête proposée par Franck Pavloff. Les onze jeunes ne sont pas des fanatiques de l'école, ni du cours de français (pourtant passionnant !). A cela, plusieurs raisons ; des raisons personnelles liées à l'histoire de chacun, des contraintes de boulot extra-scolaire, des rythmes difficiles, et des difficultés liées directement à l'institution ; la moitié des élèves de cette promo ne maitrisaient la langue française écrite qu'à demi. Rédiger une nouvelle, de l'écriture à la publication, le tout assorti d'une lecture publique à la médiathèque de Bron, pouvait paraitre quelque peu ambitieux. Ça l'était !

En négatif, jouait le peu de soutien au départ de l'administration du lycée qui tarda à montrer son intérêt pour le projet, un budget minimum, un nombre réduit de séances (5 séances de deux heures !).

En positif nous disposions du soutien logistique et moral des bibliothécaires de la médiathèque, d'une équipe de collègues intéressés (pour la plupart) et partenaires pour

quelques uns (en arts appliqués notamment), d'un groupe d'élèves qui se sont plus ou moins pris au jeu de la construction d'un récit et d'un intervenant de qualité tant au plan relationnel avec les jeunes qu'à celui des compétences d'animateur d'atelier d'écriture. On peut être animateur d'atelier d'écriture sans être écrivain et inversement. Franck Pavloff étant l'un et l'autre, les élèves ont bénéficié de son point d'ancrage (encrage) d'écrivant, de cette relation particulière à l'écriture ; elle le fait vivre et constitue son "travail", son métier. Le bonus est son aptitude à mettre en oeuvre pour d'autres que lui des mécanismes d'écriture qui amenèrent les élèves à produire leur propre texte.

Premier prix pour la nouvelle

Je vous passe les démarches pour trouver et rassembler les fonds nécessaires à la réalisation du projet. C'est le 13e des 12 travaux d'Hercule !

  • En mai 2001 se termine pour la première année CAP maçonnerie, le projet "Ecriture en BD" en partenariat avec la médiathèque Jean Prévost de Bron et s'élabore en prolongement un atelier d'écriture intitulé "Vie(s) à écrire, vie à bâtir" pour la même classe l'année suivante.
  • Juin 2001, premières rencontres avec Franck Pavloff qui oriente l'atelier vers une écriture du carnet sous forme d'intrigue policière.
  • Janvier et février 2002, cinq interventions de l'écrivain et rédaction de la nouvelle Un alibi en béton ;
  • 14 mai 2002, présentation de la nouvelle et lecture publique du récit à la médiathèque de Bron.
  • le 1er octobre 2002, six élèves se rendent à Paris pour assister à la remise des prix. Le premier prix est décerné à Un alibi en béton dans le cadre d'un concours de nouvelles organisées par les métiers du BTP. (C'est le seul lycée professionnel qui concourt parmi une vingtaine de CFA ! Cocorico !)
  • En janvier 2003, un synopsis devait être tiré de la nouvelle... Sans suite !
  • Février 2004, article dans la célèbre revue Lire (et écrire) au lycée professionnel.

En partenariat avec la médiathèque

Depuis trois ans, avec la médiathèque de Bron, nous menions en partenariat des actions autour du livre, de la lecture et de l'écriture. Ce projet d'écriture fut décidé en concertation avec la médiathèque dans le souci d'initier un prolongement et une ouverture hors des murs du lycée. Il me semblait important que l'écriture d'une nouvelle puisse avoir comme objectif (un parmi d'autres) une lecture publique dans un lieu culturel extérieur au lycée. Il y a, dans ce type de projet, une dimension personnelle qui est celle qu'entretient le jeune avec son texte et un processus collectif qui est de porter à l'extérieur une parole que l'on peut revendiquer comme venant de soi. On verra dans l'évaluation que cette question n'est pas annexe mais, me semble-t-il, au coeur des enjeux de l'écriture.

Bémol

La rencontre avec l'écrivain fut le fruit d'une interrogation sur les objectifs de l'écriture dans une classe de CAP. Que recherche-t-on dans un enseignement du français ? Si l'on tombe d'accord pour ne pas limiter les compétences d'écriture attendus des élèves au seul écrit professionnel, reste à mettre en place des stratégies, pour les amener vers d'autres types d'écrits, dont la fiction sous la forme "nouvelle". Je pensais, et n'ai guère tempéré mon avis, que l'enseignant peine à cumuler différentes casquettes et que toute la part de la créativité contenue dans l'acte de rédiger une fiction gagne à être mise en place, soutenue, contenue par un intervenant extérieur. Je constate à la longue ne pas pouvoir être à la fois celui qui fixe la consigne, note, évalue, juge et corrige, et celui qui encourage la transgression de la consigne, celui qui reste attentif à ce qui nait sur les marges, qui reste dans la gratuité d'un regard qui a priori refuse le jugement. Celui en d'autres termes qui peut dans un texte voir autre chose qu'une copie. Et cela non pas pour moi, car je suis moi, l'un et l'autre, à bien des moments distincts de ma vie et de mon enseignement. Mais pour l'élève, je ne peux avoir cette ambivalence qu'il ne perçoit que comme une ambigüité. Pour lui, je ne serai que le prof. On peut tourner les choses dans tous les sens, développer des arguties contraires, reste que jamais personne n'écrira de la poésie sous le regard d'un Prof. Des formes poétiques, oui, des métaphores, des anacoluthes, et même parfois des "soleils noirs", oui ! Mais écrire de la poésie est une autre démarche et l'enseignant, le pauvre, ne peut pas courir deux lièvres à la fois : faire que ses élèves réussissent l'épreuve de CAP ou leur faire écrire un poème... C'est comme boire ou conduire, il faut choisir... Je traite par la légère un hiatus fondamental entre des objectifs divergeants et qui, dans le cas présent, interroge sur l'échec de la quasi totalité des élèves de cette année-là au CAP. Evoquer les ateliers d'écriture en classe c'est aussi poser la question de ce pour quoi on est payé. Avec deux certifiés sur onze, je considère cette année-là, avoir échoué dans ma mission d'enseignant de français. Comment s'intègre l'atelier d'écriture dans cette économie de la réussite ou de l'échec, est une question à ne pas éluder trop rapidement.

A chacun son rôle

Dans cet atelier d'écriture, l'enseignant, l'écrivain et les intervenants avaient chacun un rôle très distinct.

Je n'intervenais que pour assurer le cadre, présence autoritaire rappelant que l'atelier pour différent d'un cours de français qu'il était se déroulait bel et bien dans le cadre du lycée et en respectait donc les règles (courtoisie, attitude, respect des autres et du lieu). Je pris sur moi, une partie importante de la frappe des textes et restai le chef de projet dans la mesure où je portais le côté logistique (photocopies, impression du texte, développement des photos, sorties, etc.) et assurais le lien entre les différents intervenants (collègues, médiathèque et Franck Pavloff).

Franck Pavloff assurait le reste. C'est-à-dire qu'il menait concrètement le projet d'écriture pas à pas en proposant les sujets d'écriture, en menant les propositions de ré-écriture, en guidant les élèves dans telle ou telle direction. Il était cet élément qui, venant de l'extérieur, perturbait un peu la marche habituelle et le jeu des relations qui va avec et, d'une certaine façon, redistribuait les cartes. L'écrivain avait la légitimité pour faire le choix de retenir telle proposition faite par un élève plutôt que celle de l'enseignant. Il autorisait par sa présence inhabituelle ce léger débordement qui préside toute création sans cependant en faire un système. Ce fut le maitre d'oeuvre, le chef de chantier garant de la cohérence et lisibilité de l'ensemble des écrits.

Le groupe étant ce qu'il était, chaque élève avait un suivi individuel sur des propositions différentes adaptées aux capacités de chacun. Ainsi pour l'un procédait-on par interview au cours desquels des dialogues factices étaient reconstitués. A un autre était confiée la rédaction de la description d'un personnage. A un troisième, on demandait de chercher dans des magazines des photos d'engin de chantier pour pouvoir les décrire. La présence à chaque fois de trois (parfois quatre adultes) permettait ce travail individualisé à outrance. C'est d'ailleurs ce qui explique qu'en si peu d'heures un tel projet ait pu être finalisé.

Ecrire et récrire

Chaque séance commençait par un tour de lecture au cours de laquelle les élèves validaient ce qu'ils conservaient ou éliminaient du récit. Franck Pavloff gardait la haute main sur l'évolution de la nouvelle. Il était à l'origine de toutes les propositions d'écriture, amendement et suites à donner aux textes.

Voici deux exemples de l'évolution d'un texte d'élève, écriture après ré-écriture. A chaque étape, le texte est présenté aux élèves sous une forme dactylographiée et les erreurs orthographiques corrigées (la ponctuation et la syntaxe restent inchangée). Des amendements de Franck Pavloff ou de l'enseignant sont parfois glissés et soumis à la relecture des élèves pour confirmation ou infirmation. Au total ce sont 6 élèves qui auront écrit ce bout de texte (une journée du carnet de bord sur les treize que compte l'ensemble de la nouvelle.)

La blonde aux gros nibards

Proposition de départ

L'écrivain prend un long moment pour expliquer comment il écrit ses romans policiers et donne des exemples. Il esquisse le schéma général de toute intrigue basique et invite les élèves à lui donner du corps avec leurs idées : le lieu, les protagonistes, les fausses pistes... L'idée du stagiaire tenant son carnet de bord et menant l'enquête fait petit à petit son chemin. Au terme de cet échange oral, les élèves écrivent ce qu'ils ont compris de la possible intrigue.

Texte 1
C'est le mois de juin un jeune était en stage dans une entreprise de maçonnerie. Cette entreprise était dans un grand chantier. Dans ce chantier il avait quelque chose de bizarre qui se passait. Tous les matins passe une femme architecte pour vérifier le chantier. Le stagiaire arrête pas se faire engueuler par le chef d'équipe. le patron avait un livre pour noter tout ce qui se passait dans la journée. Un jour le stagiaire va dans un coin pour aller uriner il avait aperçu que la terre a été retournée, il alla voir le chef d'équipe ne lui disant que la terre a été retournée, il lui avait dit de se mettre au boulot et s'en mêler la terre. Un jour le patron avait aperçu que la femme ne passait plus.
(élève 1)

Texte 1 bis
Au mois de Juin un élève de Bron Bat. part en stage. il travailla comme tout le monde mais au bout d'un moment il se retourna et regarda. Il y avait une blonde avec de gros nibards et un tatouage sur le sein droit il siffla, elle se retourna le regarda et partit comme si rien n'était. elle marcha avec ses feuilles à la main et observa le chantier. Elle roda autour, la femme était architecte, elle aperçoit un bulldozer et un NF 220 à double pelle. elle venait tous les jours de la semaine mais le stagiaire commençait avoir des soupçons car il la voyait noter des choses sur un calepin.
(élève 2)

Propositions de Franck Pavloff

L'essentiel de l'intrigue décidée est là. Ensemble les élèves recadrent les rôles de chaque personnage - qui est le coupable, qui est la victime, quel est le mobile, etc. A partir de ce fil conducteur, Franck Pavloff organise un découpage des actions adéquat et impartit aux élèves en binôme de traiter l'une des séquences ainsi dégagée. L'arrivée de la jeune femme architecte sur le chantier constitue un point essentiel au déroulement de l'intrigue et de l'enquête. Il souligne les contradictions formelles tel le métier (statut ?) d'architecte de la femme et ses "nibards" exhibant un tatouage et il insiste sur la forme de l'écriture du carnet et sur la nécessité de parsemer le récit d'indices.

Texte 2
Depuis plusieurs jours une jeune femme blonde passe à la même heure, entre 12h et 13h voir le chef de chantier.
Ils sont partis dans le bungalow et là, j'ai entendu des éclats de voix, j'ai collé mon oreille contre la porte pour les écouter.
La bonde se mit à crier :
- Vous êtes un type malhonnête !
Ils parlaient de ciment, de chantier... en tout cas ça criait.
Soudain, plus un bruit, je suis parti me cacher derrière la pelleteuse.
Je vis que le chef de chantier ressortir du bungalow.
(élèves 3 et 4, écriture en binôme)

Propositions de Franck Pavloff

L'action est trop rapide, attention de ménager le suspens, mettre davantage de ressenti du personnage stagiaire. Le lecteur doit se douter sans pouvoir être certain de ses hypothèses. Petit travail sur ce que peut signifier écrire dans un carnet de bord, entre la prise de notes et le compte rendu.

Texte 3
Troisième jour
Depuis deux jours, la jeune femme blonde passe à la même heure, entre 12 et 13 heures. Elle va directement voir le chef de chantier.
Il l'emmène illico derrière le bungalow et là ça doit chauffer sec, à mon avis...
Quoique aujourd'hui, jouant les promeneurs égarés, je me suis risqué à tendre l'oreille. J'ai entendu des éclats de voix et (OK la curiosité est un vilain défaut, mais basta je m'en tape le coquillard), j'ai épié la conversation et effectivement ça chauffait.
J'entends la blonde hurler : "vous êtes un type malhonnête"
Ça parle ciment, chantier, normes de sécurité... en tous cas les deux s'insultent et c'est pas des mots d'amour.
Mieux vaut s'éloigner discrètement, je n'ai pas été invité...
(élèves 3 et 5)

Propositions de Franck Pavloff

Insérer une description de la jeune femme en reprenant les propositions des élèves 1 et 2. Garder le ton mais ce n'est pas la jeune femme qui est vulgaire, le stagiaire peut-être... Ne pas oublier la mention de la bague, un des indices déterminants pour la suite de l'intrigue.

Texte final
Troisième jour
Depuis deux jours, la jeune femme blonde passe à la même heure, entre 12 et 13heures.
C'est une blonde, cheveux au carré, grosse poitrine, à qui la jupe courte va à ravir... bon, mais vu la bague magnifique qu'elle arbore à son majeur droit, on ne doit pas croiser dans les mêmes galaxies... Excusez du peu, mais c'est une constellation à elle seule cette femme-là et j'irais volontiers me cramer à son soleil.
Elle va directement voir le chef de chantier.
Il l'emmène illico derrière le bungalow et là ça doit chauffer sec, à mon avis...
Quoique aujourd'hui, jouant les promeneurs égarés, je me suis risqué à tendre l'oreille. J'ai entendu des éclats de voix et (OK la curiosité est un vilain défaut, mais basta je m'en tape le coquillard), j'ai épié la conversation et effectivement ça chauffait.
J'entends la blonde hurler : "Vous êtes un type malhonnête"
Ça parle ciment, chantier, normes de sécurité... en tous cas les deux s'insultent et c'est pas des mots d'amour.
Mieux vaut s'éloigner discrètement, je n'ai pas été invité...
(élève 6)

Mes copains fument le tamien

Un travail un peu différent fut proposé autour de la description des copains du stagiaire. Ici l'écart entre les deux textes est dû à une re-lecture commune où chaque élève donnait son avis sur le passage : ce que l'on peut noter dans un carnet et ce qui est simplement à suggérer...

Texte 1
Mes copains sont tous habillés en survêtement Lacoste et des baskets Nike ou ReeBok. Ils fument tous et le tamien sauf un c'est le chef de bande. Il est grand de taille et il a plus de cicatrices que moi sur le visage. On l'appelle Joker parce que il a le même sourire que lui dans Batman. Il me tarde de les rencontrer le soir quand je rentre du stage on se raconte nos journées et on parle de motos et de meufs.

Texte final
Eux, ils sont jeunes et portent des survêtements Lacoste, des baskets Nike ou Teebook. Ils fument beaucoup, quelques fois la cigarette, souvent épicés... sauf un ; il est grand de taille, a plus de cicatrices que moi sur le visage et ce n'est pas de l'acné.
Ses copains l'appellent Joker parce qu'il a le même sourire que dans Batman. Lui ne fume pas (que du tabac !), il est reggae man et c'est un peu le chef de la bande.
Quand je rentre du stage, on se raconte nos journées et on discute de motos et de meufs ; la routine quoi !

Là encore, l'écrivain se borne, une fois sa consigne d'écriture donnée, à orienter et accompagner les élèves dans un style d'écriture correspondant au ton et à l'intrigue. Parce que c'est lui qui dirige l'ensemble du travail, ils n'hésitent pas à écrire avec leur vie ("tamien" (hachisch, pour les non-initiés), filmographie, discussions d'ados, etc.) corrigeant au passage les lieux communs des adultes : "On ne va pas au café, t'es fou, et puis t'imagine si les grands frères te voient en train de pillave - boire de la bière (note du traducteur !) -, nous, on va au snack bar et on boit du coca !"

La forme du carnet de bord qui autorise un langage écrit au fil de la pensée du moment correspond bien à ces élèves. La ré-écriture n'est pas trahison mais travail où les formulations des jeunes trouvent leur place, afin de partir de leurs expressions pour aboutir sans trop de distorsion à un récit qui soit lisible par d'autres qu'eux. Il me semble que nous (enseignants) avons moins de liberté qu'un écrivain pour "tolérer" certains types d'écritures et cela en dépit de notre immense ouverture d'esprit aux prises avec notre "formation" et nos réflexes !

"J'écris pour être lu !"

Rares sont les jeunes, élèves à Bron Bâtiment, ayant des opportunités d'écrire autres que dans le cadre du lycée. De même n'ont-ils, en général, pour seuls lecteurs que leurs profs (en priorité, celui de français). Cet état de fait conditionne, pour une bonne part, le rapport qu'ils entretiennent avec l'écrit, dans la mesure où la production d'un texte est quasi toujours assortie d'une sanction, la note quelque forme qu'elle prenne. L'intérêt majeur d'un atelier d'écriture, pour peu qu'il aboutisse à une forme de diffusion, est d'introduire un objectif nouveau à l'écriture : à "j'écris pour que le prof me note le moins mal possible" succède un "j'écris pour être lu !". Il n'est pas question ici de "motivation", mais d'orientation ; les élèves répondent toujours à une consigne, mais en vue d'un objectif différent. Ce n'est pas de l'ordre de la gratuité (on écrit toujours pour répondre à une quelconque nécessité, ou impératif), mais de l'inattendu. Le regard que l'écrivain pose sur les productions des élèves se tient dans un apriori positif, non pas qu'elles se valent toutes, mais ce n'est pas son problème ! Il n'attend pas qu'ils écrivent "bien" mais qu'ils élaborent ensemble un récit.

C'est dans cette dynamique que s'insère la lecture publique. Elle était prévue à la médiathèque de Bron dans le cadre de la semaine autour du roman policier. Franck Pavloff, quelques collègues, des usagers, un ou deux parents d'élèves, la foule quoi ! Les élèves lecteurs étaient désignés depuis longtemps et avaient à maintes reprises répété leur texte à haute voix. Le jour "J", sur les onze élèves écrivants, 7 d'entre eux se rendent à la médiathèque dont trois pour lire devant un public. Le changement d'attitude est perceptible à la fin de la lecture, au moment où le public applaudit (sans se forcer) et le texte et la qualité de lecture. A cet instant, les élèves présents ont finalement fait leur ce récit imprimé et relié. A cet instant seulement, ils ont pu le revendiquer comme étant fruit de leur travail. Jusqu'à ces applaudissements, cette nouvelle pour belle et réussie qu'elle soit, n'était pas la leur. C'était le projet du prof de français auquel par gentillesse, obéissance, bon gré mal gré, chacun avait souscrit... Au point même que, le jour de la parution de la nouvelle imprimée, quelques élèves ont "oublié" d'emporter leur exemplaire, le laissant, pauvre chose sans usage, sur leur bureau dans la classe.

Soudain, devant les quarante personnes venues les écouter, la donne avait changé. S'exprimant haut et fort, avec force détails sur le travail d'écrivain en herbe, chacun revendiquait la paternité de telle action, le trait d'humour de tel chapitre et concédait, en choeur, être "fier de leur livre".

Là encore, c'est une expérience difficile à réaliser dans le seul cadre de notre enseignement. Peu de personnes en général, et d'élèves de lycée professionnel encore moins sans doute, peuvent à un moment revendiquer un texte produit de leur main comme étant d'une part vraiment le leur (et non le résultat d'une "commande" ; CV, lettre aux impôts, ou "pour ou contre la peine de mort"!) et d'autre part intéressant pour plus qu'eux ! Les sept élèves présents ce jour-là, ont fait l'expérience rare, mais que je pense fondatrice, d'un certain rapport à l'écriture : le texte écrit devient un prolongement d'eux-mêmes, il suscite des sentiments, des émotions, déclenche des réactions et des questions. Ils ont soudain éprouvé le texte comme mise à distance ; impression intrinsèquement liée à l'acte d'écrire.

CAP raté

Il n'empêche que cette belle aventure - qui s'est poursuivie, puisque, lors d'un concours national de nouvelles, Un alibi en béton a obtenu le premier prix et chacun des nouvellistes la modique somme de 115 euros - me laisse avec un certain nombre de questions.

Je disais plus haut que sur les onze élèves ayant participé à l'atelier et à la rédaction de la nouvelle, seuls deux avaient réussi le CAP en juin. Cela me pose la question de l'intérêt pédagogique de ce type de démarche. Oui, je sais bien, rédaction d'un article de presse, travail sur les dialogues, réflexion et analyse approfondie des instances narratives... oui, oui bien sûr ! Mais toutes ces heures n'auraient-elles pas, dans le contexte d'un examen rédhibitoire de fin d'année (les jeunes qui sont "à la rue" le sont pour un certain temps !) été mieux employées à bachoter les questions lambda et les attendus de l'examen ? Pour le moins, je vois une contradiction entre ce type d'atelier, où indéniablement les élèves écrivent, et les exigences de l'institution : ceux qui empochent un premier prix d'écriture sont irrecevables au CAP. Or, il ne m'est pas demandé de faire que "mes" élèves décrochent un prix littéraire, mais leur diplôme !

Evaluation

Il est nécessaire pour intégrer pleinement l'atelier à l'enseignement et au programme de mettre en place une évaluation appropriée qui tienne compte de l'investissement de chacun ; au bilan final les élèves se sont auto-évalués d'une manière très juste sur des critères dont nous avions discuté au préalable (participation, attitude, lecture, écriture et dessin). Les ateliers d'écriture avec écrivain permettent de voir un professionnel de l'écriture les mains dans le cambouis de sa machine à écrire. Cette désacralisation de l'écrivain va de pair parfois avec une confiance nouvelle dans ce que chacun est capable de produire comme texte. Ce n'est pas miraculeux et il ne faut pas se tromper d'objectif : il ne s'agit pas de faire des mini-écrivains mais de créer la situation où les élèves pourront appréhender de nouvelles modalités d'écriture et envisager de nouveaux objectifs à l'acte d'écrire.

Hors de portée !

Toute activité sortant du cadre strictement scolaire, demande un déploiement d'énergie qui n'est pas toujours en rapport avec les effets constatés sur le plan des résultats scolaires. Faut-il le déplorer et s'en décourager ? Nous sommes pris dans des contradictions qui ne sont pas toutes de notre ressort : absentéisme, échecs scolaires répétés, fossé insurmontable entre les compétences évaluées et les capacités réelles des élèves, exigences d'une formation complète en deux ans, etc. Nous devons louvoyer entre des objectifs de formation à moyen terme (l'examen) et ceux précisés dans le B.O. et les programmes officiels qui sont d'ordre plus général et généreux : "Le développement de l'imagination, du goût, de la sensibilité, du jugement, qui permettent l'appropriation d'une culture" (extrait des "objectifs de l'enseignement du français", BO n° spécial 2/24 mai 1990). C'est d'abord dans ce long terme qu'il faut envisager l'intérêt des ateliers d'écriture avec un écrivain. Il ne faut pas trop s'illusionner sur l'efficacité de telles interventions, mais on peut être certain que l'enjeu d'écrire ne se limitant pas à "bien" écrire, il est des fruits qui viendront à récolte et auquel le prof ne goûtera pas, étant par fonction (et non par nature) mal placé pour voir ce qui pousse et s'écrit dans les marges.

Lire au lycée professionnel, n°44, page 21 (03/2004)

Lire au lycée professionnel - "Un alibi en béton"