Dossier : Ecrire avec un écrivain

Ecrire un livre à la manière de

Un atelier d'écriture en BEP carrières sanitaires et sociales

Christiane Podymski

Philosophie du projet

Les élèves de BEP carrières sanitaires et sociales se destinent à travailler auprès de personnes non autonomes : enfants, personnes âgées, malades. En SMS (Sciences Médico-Sociales), matière que j'enseigne, la première année est centrée plus particulièrement sur le développement de l'enfant de moins de 6 ans. Dans ce cadre, elles apprennent des techniques d'animation.(ou activités éducatives), qu'elles pourront ensuite mettre en oeuvre lorsqu'elles seront professionnelles.

Depuis que j'enseigne dans ce domaine, je me suis rendue compte que, pour les élèves, l'enfant n'est ni une personne à part entière, ni une personne en développement. La dimension éducative des métiers auxquels elles aspirent reste dominée par la certitude qu'aimer les enfants suffit à faire une bonne professionnelle et, de ce fait, elles ne se posent pas de questions. C'est, je pense, cette attitude qui me préoccupe le plus, car elle fige toute progression et amène les élèves à reproduire très exactement ce qu'elles-mêmes ont appris chez elles. Or, pour moi, toute professionnelle qui intervient auprès d'enfants a, qu'elle le veuille ou non, une influence et une dimension éducative.

Le projet d'écriture, qui s'inscrit dans un projet plus large sur le livre pour enfants était un moyen pour moi d'amener les élèves à porter un autre regard sur le monde de l'enfance : voir la dimension "petit d'homme", curieux d'apprendre et de comprendre et pas seulement celle du bébé qu'on amuse...

L'intérêt des enfants pour les livres pouvait par ailleurs les inciter à reprendre contact avec une activité qu'elles délaissent totalement.

Utiliser les livres pour enfants pour redécouvrir l'enfant est une idée qui m'avait déjà effleurée, mais j'étais moi-même assez ignorante dans ce domaine. C'est finalement le contact avec une bibliothécaire de Grenoble, Christine Rivoire, et l'exposition sur Anthony Browne en 2002 à l'Espace 600, qui a été le déclic pour la mise en chantier du projet.

Le projet "écrire un livre à la manière de..." s'est construit autour de ce pari : faire en sorte que, en proposant des activités lectures aux enfants, les élèves se réapproprient cette compétence.

Le choix du livre pour enfant s'est donc imposé d'emblée, car il présente des avantages indéniables :

  • les textes sont sobres mais d'une grande richesse : en peu de mots, l'essentiel est dit.
  • la lecture est aisée, rapide, et permet de rompre avec les aprioris et l'idée que lire est fastidieux et ennuyeux.
  • Les illustrations participent à l'agrément que peut procurer le texte et apportent une dimension esthétique, et parfois aussi, ludique .
  • Tous les grands thèmes de la vie sont abordés : l'amitié, la peur, la solitude, la solidarité, la différence, la mort... Au travers d'histoires enfantines, les auteurs transmettent des valeurs essentielles, qui témoignent du respect de ces écrivains à l'égard de leur très jeune public. Cette attitude peut aussi, je pense, progressivement modifier le regard des élèves sur la petite enfance.

Les acteurs

Au cours de l'année scolaire 2002/2003, Anne Jonas, auteur dauphinois de livres pour enfants encadre un atelier d'écriture pour les 32 élèves de la classe de 2nde BEP carrières sanitaires et sociales du Lycée Technique et Professionnel privé Iser/Bordier à Grenoble.

L'atelier d'écriture constitue une partie du projet déposé au conseil régional en juin 2002 dans le cadre des actions financées par "le permis de réussir" et le "club chèque culture".

L'équipe de pilotage se compose en juin du professeur de SMS(moi-même), de la documentaliste du lycée et d'une bibliothécaire de la ville de Grenoble. Nous nous connaissons et avons déjà travaillé ensemble l'année précédente. En septembre, l'équipe s'étoffe grâce à la participation des professeurs de français et d'arts plastiques.

Les partenaires

L'acceptation du projet par la Région permet de démarrer le projet, c'est-à-dire, dans un premier temps, de rencontrer l'auteur et ensuite d'organiser avec celui-ci l'atelier d'écriture.

Le financement accordé est de 12 heures par groupe, ce qui correspond à 45 minutes par élève .Or, pour l'auteur comme pour moi, il est préférable que le travail d'écriture soit un travail individuel, ce que les contraintes financières semblent rendre difficile .

La participation financière de Grenoble, acquise début janvier 2003, nous apporte alors une véritable "bouffée d'oxygène". Ce partenariat rendu possible grâce au "contrat Ville-Lecture" signé par la ville de Grenoble, permet de doubler le temps d'intervention de l'auteur.

Répartition des financements

Financements attribués par la
Région Rhône-Alpes
Financement ville
de Grenoble
Projet
Chèque Culture
Projet
Permis de Réussir
Contrat
Ville-Lecture
Déplacement au
festival du livre de
Saint Paul Trois
Châteaux : 600 euros

Achat de livres :
250 euros

Rencontre avec
l'auteur : 183 euros
Douze heures pour
l'atelier d'écriture :
549 euros


Matériel de dessin :
140 euros

Quarante heures
pour le travail de
préparation et de
suivi des professeurs
et de la
documentaliste.
Douze heures
complémentaires
pour l'atelier
d'écriture :
soit 549 euros

  • En caractères gras, les financements en rapport direct avec l'atelier d'écriture
  • Les financements accordés par le conseil régional sont versés en 2 temps : 50 % après envoi des factures, 50 % après réception du compte-rendu et de l'évaluation du projet .

Phase de préparation

Avant de lancer les élèves dans la rédaction, il avait été prévu de les mettre en contact avec les livres pour enfants, de leur proposer un "bain de littérature enfantine".

Cette prise de contact s'est faite pour partie à l'école, par le biais de livres prêtés par la bibliothèque des collectivités, mais aussi en allant dans les bibliothèques de quartier et notamment celle du quartier où se trouve le lycée.

L'action entreprise dans le cadre du lycée visait la découverte des livres pour enfants, celle entreprise à l'extérieur, dans les bibliothèques, avait surtout pour but d'obliger les élèves à y aller pour se familiariser avec les lieux et mieux connaître les professionnelles qui y travaillent (espérant en secret qu'ainsi les élèves y retourneraient plus facilement).

Le travail entrepris au lycée a été mené avec Christine Rivoire, la bibliothécaire de l'équipe de pilotage, qui a pris en charge la sélection des livres en fonction des thèmes que nous avions arrêtés (voir bibliographie).

Pour chaque thème, plusieurs livres étaient proposés aux élèves, soit pour la qualité du texte, soit pour le style, soit pour les illustrations. A ces livres se sont ajoutés plusieurs titres des oeuvres de l'auteur : Anne Jonas.

Après une présentation de l'ensemble des livres et de quelques auteurs par la bibliothécaire, les élèves en ont choisi 2, dont un d'Anne Jonas, et les ont emportés chez elles. Elles ont eu un mois pour se les approprier, en sachant qu'elles auraient ensuite à lire à haute voix celui qu'elles préféraient, devant 3 ou 4 de leurs collègues, comme elles le liraient à un groupe d'enfants. Cette séance de lecture a été riche d'émotions (une élève, trop stressée, est tombée dans les pommes), mais aussi d'enseignement. Les élèves ont joué le jeu et certaines ont vraiment essayé de faire partager le plaisir qu'elles avaient eu au petit groupe de leurs collègues.

La séance "découverte du métier" organisée par les bibliothécaires du quartier a été à la fois instructive et ludique : tiens ! les bibliothécaires travaillent les jours de fermeture, oh ! quel plaisir de les écouter quand elles lisent.

Cette première phase, qui s'est déroulée de septembre à décembre 2002, n'aurait pas été possible sans l'aide des bibliothécaires de Grenoble. Leur intervention a permis d'une part un apport important de livres de référence grâce au prêt de la bibliothèque des collectivités, et d'autre part d'éveiller l'intérêt des élèves pour ce type de lecture.

En fin de trimestre, après la séance de lecture à haute voix, on a proposé aux élèves de prendre d'autres livres... Les réactions ont été partagées : une dizaine se sont montrées intéressées.

L'atelier d'écriture

A partir de janvier commence la deuxième phase, consacrée à l'atelier d'écriture. Le thème retenu pour ce travail est formulé ainsi : "Je mets mon enfance en histoire". A partir d'une expérience personnelle, d'un souvenir, chacune doit relater "à la manière de ..." un peu de son vécu.

Les ateliers étant menés par l'écrivain, je m'interdis volontairement toute intervention dans leur déroulement, mais, lorsque les élèves reviennent en cours, leurs réflexions traduisent clairement leur satisfaction, voire leur enthousiasme. A cette période nous allons au festival du livre jeunesse, à Saint Paul Trois Châteaux. Les élèves y rencontrent un autre auteur : Joëlle Brière, qui leur a fait part de son "cheminement" personnel en littérature, puis elles parcourent l'exposition et interviewent quelques professionnels. Les différents stands et ateliers proposés, l'affluence de jeunes des écoles primaires, toute cette activité autour du livre n'a pu leur échapper et ceci est aussi un témoignage indirect de l'importance du livre, et plus généralement de l'écrit.

Cette sortie a eu enfin comme intérêt d'initier la phase suivante de présentation des écrits.

Fin mars, les ateliers sont terminés. L'investissement des élèves porte ses fruits et pratiquement toutes ont rédigé leur livre. Il reste à le mettre en page... !

Modalités pratiques d'organisation de l'atelier d'écriture

En section BEP carrières sanitaires et sociales, les élèves ont un horaire chargé : 32 h par semaine. Il est donc difficile de leur demander un investissement en temps supplémentaire...

Les heures nécessaires à la réalisation du projet ont donc été inclues dans l'horaire réservé aux techniques "d'animation", c'est-à-dire :1 h 30 par semaine et par groupe, ce qui correspond pour le professeur à 3 heures d'enseignement.

A partir de janvier 2003, l'organisation horaire fut la suivante :

Anne Jonas prenait en charge successivement 4 groupes (de 4 élèves) à raison de 45 minutes par groupe. Parallèlement, j'assurais le cours d'animation pour les autres.

La semaine suivante, Anne Jonas prenait les 16 élèves qui n'avaient pas été en atelier d'écriture, et je reprenais le cours d'animation pour les autres. Cette organisation a été maintenue pendant 8 semaines et a permis à chaque groupe de 4 élèves d'échanger avec l'auteur pendant 3/4 d'heure tous les 15 jours.

Entre temps, elles avaient un travail personnel à poursuivre à la maison

GroupesHoraireSemainE 1Semaine 2
Groupe 1 :
16 élèves
de 13h30
à 14h55
8 élèves sont en cours,
8 autres en atelier d'écriture
les 8 élèves en cours vont en
atelier d'écriture et inversement
Groupe 2 :
16 élèves
de 15h05 à
16h30
même organisation
pour le groupe 2
même organisation

Mise en page et fabrication des livres

Lors de l'élaboration du projet, je me suis surtout préoccupée du "comment amener les élèves à lire", "comment les attirer" dans l'univers du livre. Une fois résolues ces priorités, qui demandaient à l'évidence des concours extérieurs, les difficultés que présentent la mise en page et la construction d'un livre m'avaient quelque peu échappé. Pourtant, pour moi, il allait de soi que les écrits des élèves n'allaient pas rester à l'état d'ébauches et qu'il fallait les finaliser. La collaboration du professeur d'Arts plastiques était d'ailleurs prévue dés le dépôt du projet, mais elle n'avait pas été arrêtée dans les détails faute de connaître la personne qui assurerait cet enseignement.

Cette dernière phase se révèle assez laborieuse. Les élèves commencent à se lasser : ayant écrit leur livre, l'effort demandé pour le mettre en page à l'ordinateur les intéresse beaucoup moins. Le manque de temps (nous arrivons en avril), ne permet plus un suivi individualisé pour mener à bien ce travail "d'édition". 16 élèves ont cependant été jusqu'au bout. Avec pas mal de ténacité, elles ont fourni un travail personnel conséquent au niveau de la mise en page, de la police d'écriture, de la frappe à l'ordinateur, de l'illustration...et elles ont réussi 16 oeuvres que l'on peut qualifier d'"originales".

Après projet

Grâce à la collaboration du réseau des bibliothèques de Grenoble, les réalisations de ces 16 élèves ont été exposées pendant la Semaine du conte à la bibliothèque du quartier de l'Alliance ; une présentation officielle est également organisée pour les parents, collègues et autorités ayant contribué à la réalisation de ce projet. Cette finale, que je n'avais pas prévue, clôture avec bonheur une année de travail et me confirme que travailler en partenariat est porteur d'échanges fructueux et élargit les possibilités d'action.

Lire au lycée professionnel, n°44, page 9 (03/2004)

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