Un auteur

De "La maison des Lointains" à "Jeremy Cheval"

Marie Guelpa

Entretien avec Pierre-Marie Beaude.

Avez-vous destiné chacun de ces ouvrages à un public d'âge différent ?

J'ai écrit La maison des Lointains en pensant à la collection "Page Blanche". "Scripto" l'ayant remplacée, c'est tout naturellement là que le livre a trouvé sa place. En revanche, j'ai écrit Jeremy en pensant à la nouvelle collection "Hors Piste", qui s'adresse à un public plus jeune. Mes romans pouvant se lire à plusieurs niveaux, ce classement en public plus ou moins jeune me semble relatif.

Les deux héros quittent leur famille. Mais Jan le fait en deuil et en colère, après la mort de ses parents, tandis que Jeremy le fait pour retrouver sa mère de naissance. Jan a reçu une éducation, il a eu une enfance heureuse et, outre ses parents, il est sous le protection de Kaboko qui lui enseigne le monde du veld. En revanche, Jeremy, enfant adoptif, n'est pas élevé mais nourri par un père qui semble une brute.
Est-ce qu'il s'agit de deux parcours initiatiques ? Si oui, quelles sont leurs ressemblances et leurs différences ?

Oui, on peut parler de parcours initiatiques, ou peut-être, plus justement, de parcours d'apprentissage.

Quelles différences entre les deux livres à ce sujet ? Il y a d'abord celle du genre littéraire. Jeremy est un roman de métamorphose, ce que n'est pas La maison des Lointains. Le roman de métamorphose, qui existe depuis l'Antiquité (pensez à L'Ane d'or, d'Apulée), permet de passer la frontière que le réel impose entre les hommes et les animaux.

Il donne ainsi l'occasion d'observer le monde des humains avec un regard distancié. C'est la première fois, avec Jeremy Cheval, que j'utilise ce genre.

Différences donc, à cause du genre littéraire ; mais parcours d'apprentissage dans les deux cas. L'organisation de l'espace se ressemble : les deux héros entreprennent un voyage ; dans les deux cas, le voyage se termine par la découverte apaisée et apaisante d'une femme : la mère pour Jeremy, Chris pour Jan. Des épreuves les attendent ; pour Jan : chasser pour se nourrir, éviter les grands fauves, échapper au pouvoir destructeur du strandwolf (c'est une hyène), sauver de la mort son amie lionne... Pour Jeremy : sortir vivantde l'attaque des pumas, échapper aux Nez-Percés, délivrer son ami Cheval fou raflé par les hommes et promis à la boucherie, affronter l'hiver, les loups... Tous les deux côtoient des adultes initiateurs : Kaboko pour Jan, Chaman pour Jeremy. Il faudrait aussi étudier les objets magiques, peut-être plus importants dans Jeremy - à cause de son genre un peu conte-, que dans La maison, plus romanesque. Je pense au morceau de couverture indienne et au rôle d'indice qu'il joue. Je pense aussi à un "objet" qui n'en est d'ailleurs pas tout à fait un, à savoir l'aigle. Il est partout présent dans Jeremy Cheval. Détenteur de savoirs supérieurs à ceux des hommes concernant leur destin, il sert d'aiguilleur en plusieurs endroits de l'histoire. Mais le monde magique est également présent dans La maison des Lointains grâce à Kaboko qui a une vision enchantée de la nature. Les arbres font des grimaces, et les scorpions sont méchants parce qu'ils ont des insomnies.

Concernant les différences, disons que les deux parcours ont chacun sa singularité. Jan trouve une femme après avoir fait le deuil de ses parents. Il passe de l'enfance à l'adolescence, et la valeur stable qui accompagne ce saut de générations est la maison appelée à accueillir un nouveau couple. Jeremy comble le vide de son statut d'enfant abandonné en retrouvant sa mère indienne. Il change alors de nom, il devient Cheval noir.

Jan va au désert pour faire son deuil. Il est accompagné dans ce parcours initiatique par une lionne, celle qu'il a rencontrée enfant (1er chap.). Celle-ci l'aide à survivre et à surmonter les épreuves : le monstre de la grotte, les trafiquants, la mort. Jeremy doit passer par une phase où il est cheval pour accéder aux valeurs que les humains ne lui ont pas transmises : obéissance à la loi, respect du groupe, découverte de l'autre sexe. S'agit-il d'explorer la part animale qui est en nous ? En ce cas, un livre la développe-t-il d'une façon différente de l'autre ?

Dans mes romans, le traitement des relations hommes/animaux est très développé : pistage, chasse, traces, apprivoisement. La conviction de base est, je crois, que les animaux ont une vie propre et des secrets qui échappent généralement aux humains, mais que certains, plus réceptifs, savent entrevoir.

Je suis très attiré par cette frontière invisible, mais combien réelle, qui existe entre les animaux et les humains. Nous descendons d'ancêtres animaux, nous faisons partie du même groupe des "vivants" : ils mangent, ils respirent, ils dorment, ils se reproduisent comme nous. En même temps, nous sommes différents. L'homme est "l'autre" de l'animal ; l'animal est "l'autre" de l'homme. Je veux dire par là que je suis homme de ce que je ne suis pas lion, et que le lion est lion de ce qu'il n'est pas homme. Cette altérité est fascinante. C'est elle que parfois, dans nos rêves, nous effaçons, par exemple quand je rêve que je vole comme un oiseau, ou au contraire entretenons en soulignant l'aspect obscur des bêtes, quand une panthère noire vient me frôler, par exemple. C'est elle que les contes, les légendes, bref la littérature, transgressent : pensez au monde enchanté des Contes du chat perché, où les animaux de la ferme vivent et parlent avec les enfants, à l'abri des adultes.

La frontière entre les animaux et les hommes suscite, comme toute frontière, le désir de la transgression. C'est ce que la littérature permet de réaliser. Elle offre le "truc" pour passer de l'autre côté, comme Alice passant, grâce à un terrier de lapin, dans le monde du chat du Cheshire. Dans Jeremy Cheval, Jeremy passe de l'autre côté en pleine nuit, sous l'oeil de la lune, en déchirant comme une peau invisible qui sépare l'espace-temps des fermes et des éleveurs pour entrer dans l'espace-temps de la prairie sauvage. Il y a une deuxième scène qui fait le pendant de celle-ci : Pie rouge, la belle pouliche, rêve qu'elle franchit les collines qui séparent la prairie sauvage et le pays des éleveurs de bétail et que Jeremy l'invite à s'avancer vers lui en se dressant sur ses deux pieds et à lui donner la main, bref à devenir une femme. Ces deux scènes symétriques sont nécessaires pour bien montrer la consistance de la frontière qui constitue l'altérité homme/animal. A la fin du roman, cette frontière que les personnages ont interrogée, mise en doute, rêvé douloureusement d'abolir, subit comme une refondation, dans un retour au réel. Jeremy et Pie rouge se retrouvent chacun d'un côté du canyon infranchissable ; l'homme et la jument, chacun de son côté, retournent à leur destin. Demeure seulement une sensation d'intense complicité.

Exploration de la part animale qui est en soi, dites-vous. Oui. Dans mes romans écrits avant Jeremy, j'ai exploré l'animal comme une sorte de totem de l'humain. Il est, dans son monde sauvage, un alter ego du héros. Des relations privilégiées, qui échappent à toute rationalité, les rapprochent. C'est le cas dans Coeur de Louve. Quand Mauve, l'héroïne, arrive dans les forêts du grand nord canadien, elle se trouve très vite en sympathie pour la louve Wakonda qui règne sur le pays à la tête de sa meute et que les trappeurs rêvent de capturer sans jamais y parvenir. Wakonda est la soeur animale de Mauve, femme au caractère fier et sauvage. Et le miracle se produit : la louve aménage une rencontre avec sa "soeur humaine". Cette rencontre est pour moi une des scènes les plus émouvantes du roman. On découvre que la louve a depuis toujours repéré Mauve et qu'à l'instant où elle le décide, elle vient la trouver pour nouer avec elle des liens d'intense connivence qui effacent très mystérieusement la frontière homme/animal.

Dans La maison des Lointains, on n'est pas loin de ce schéma totémique. La lionne recherche Jan et le trouve. La seule différence est que la rencontre entre la bête et l'homme est beaucoup plus développée puisqu'elle prend la moitié du roman.

Dans Jeremy Cheval, ce schéma du totem est présent puisque le héros va finir par s'appeler Cheval noir, mais il est surplombé par quelque chose de plus important. La rencontre entre l'homme et l'animal ne se fait pas par communication privilégiée à travers la frontière homme/animal. C'est la frontière elle-même qui est transgressée par la métamorphose. Jan ne se transforme pas en lion ; Jeremy se transforme en apaloosa. Une telle métamorphose permet d'explorer la part animale avec de nouvelles possibilités descriptives. On s'en rend très bien compte dans la scène où "Jeremy cheval" rencontre sa vraie mère. Il la reconnaît grâce à la couverture indienne, mais elle, elle n'a aucun objet-signe pour le reconnaître. Alors elle décrypte progres-

sivement : pourquoi ce cheval sauvage n'est-il pas farouche, pourquoi ose-t-il s'approcher d'elle, c'est-à-dire transgresser les limites que le réel impose d'ordinaire entre les hommes et les chevaux sauvages ? Ensuite, on entre dans le processus de "l'anamorphose" : la mère indienne cherche à lire, dans le visage chevalin, des traits humains, en l'occurrence ceux de son enfant. Ce phénomène est très bien décrit par l'illustration du roman, réalisée par Gianni de Conno, puisque l'oeil de Jeremy devient celui du cheval quand on tourne la page.

Un mot sur ce que je viens d'appeler anamorphose, phénomène bien étudié par Baltrusaitis, mais aussi par Lacan et bien d'autres. L'anamorphose, c'est le fait qu'un objet, un humain, une créature peuvent être vus sous deux angles différents et révéler autre chose que ce qu'il sont "à première vue". Le réel vous impose d'être ou un humain ou un animal. Dans l'anamorphose, on est à la fois humain et animal. La mère de Jeremy recherche, à l'aide de ses souvenirs enfouis dans sa mémoire, ce qui, dans cette tête d'apaloosa, se manifeste des traits d'un visage humain. Notons que ce n'est pas tout à fait la première fois que je m'intéresse au phénomène. J'y ai déjà touché dans mon récit Ocre. Un vieil africain sculpte un singe, mais quand on la regarde de plus près, on voit que la statue représente un commerçant français, si bien qu'on ne peut pas décider s'il s'agit d'un singe ou d'un commerçant français. L'anamorphose, dans ce cas, se fait satirique.

Je dirais donc que ce qui est nouveau dans Jeremy Cheval, c'est cette exploration de la frontière homme/animal par l'anamorphose. Les choses ne sont pas ou/ou. Elles peuvent être et/et. Et pour en revenir au totem, cette façon de donner un nom d'animal à un humain n'est peut-être que la manifestation de l'anamorphose. Il y a quelque chose en nous de... l'animal.

Jeremy Cheval semble plus optimiste que La maison des Lointains : Jeremy est dans une dynamique positive dont l'issue favorable est attendue ; Jan frôle la mort à plusieurs reprises : dans une fuite auto destructrice au coeur du désert, lorsqu'il est laissé pour mort par le monstre à tête de loup et lorsque la lionne est mourante.

Pour vous, quelle est la valeur symbolique de ces épreuves ?

Quand j'écris, je ne recherche jamais à exprimer de valeur symbolique. Je crois que le symbole n'est à sa place que lorsqu'on lui assigne un corps de mots où il doit se cantonner. Les mots sont la chair du symbole, et comme écrivain, je ne connais que la chair, pas le symbole. J'utiliserais volontiers l'image suivante : mes personnages ont la consistance non pas d'une bulle d'air, mais d'une pierre. Tout l'art, ensuite, est de les jeter dans l'eau de façon qu'ils provoquent des cercles de plus en plus larges et arrivent ainsi à quelque chose d'universel ou, si vous voulez, de symbolique.

L'aspect plus optimiste de Jeremy vient précisément de la singularité du parcours de mes personnages. J'en crée des optimistes, d'autres qui le sont moins. Sur la mort, je pense que vous avez raison. Dans La maison des Lointains elle se fait insistante ; elle laisse ses marques sur le corps du héros. Jan sort du récit comme un être couturé, cicatrisé, blessé et guéri, à l'instar de bien des héros de légende. Sa peau est comme tatouée pour garder la mémoire de son parcours d'initiation à la vie qui l'a conduit à affronter la mort.

Ce jeu de la vie et de la mort est sémantisé, dans ce roman, par la lionne, posée dans des parcours figuratifs qui la mettent du côté de la vie, tandis que l'hyène (le strandwolf) sémantise les postures de la mort (par exemple Jan découvre dans son repaire le cadavre de son propre petit qu'elle a écrasé par mégarde). Notez à ce sujet que la lionne ne tue pas l'hyène, car la vie ne tue pas la mort. La vie humaine est un chemin qui se trace en tenant temporairement (le temps d'une vie, précisément !) la mort à distance. Quand l'hyène cherche à tuer les petits des otaries sur la plage, la lionne la chasse pour la mettre hors de sa vue. La mort a quitté la scène (elle est ob-scène), mais elle reste dans les coulisses.

Les quêtes initiatiques de vos héros paraissent relever d'une dimension sacrée. Est-ce exact ? Pourriez-vous préciser cette notion et son enjeu pour vous ?

Le sacré est un mot tellement galvaudé qu'il vaut mieux essayer de le préciser avant de s'en servir. Quelle relation existe-t-il entre un intégriste capable de tuer femmes et enfants pour défendre des règles ou des lieux dits sacrés et un homme qui vous dit "mon tiercé du dimanche, c'est sacré", ou encore un autre qui vous déclare que pour lui, "sa femme et ses enfants, c'est sacré"? Je crois que mes personnages recherchent tout simplement l'axe qui les tient verticaux, c'est-à-dire, debout, marchant, et en mesure d'affronter le réel. Je dirais que chez moi, le sacré est lié à la recherche de fondements anthropologiques tels que certains mythes sont capables de nous les fournir. J'ai la chance, par mon métier d'universitaire, de fréquenter les mythes anciens. Leur fonction "instauratrice" m'intéresse. Quand on vous raconte l'histoire d'oedipe qui tua son père et coucha avec sa mère, on ne vous rapporte pas une simple histoire. La preuve, c'est que Freud peut la reprendre - en l'interprétant bien sûr-, pour en faire un modèle théorique capable de rendre compte de l'organisation profonde du psychisme humain : le complexe d'oedipe. C'est cet intérêt pour la fonction instauratrice du réel gérée par les vieux mythes qui donne à mes personnages leur dimension sacrée dont vous parlez. Au plan de l'écriture, il faudrait étudier la façon technique dont cela se fait. Si mes héros prennent une sorte de dimension sacrée, cela peut provenir, par exemple, du fait qu'ils sont souvent engagés dans des "rituels d'existence". C'est Aziza, la petite grand-mère d'Issa enfant des sables, posant les gestes de préparation du thé, dans l'oasis abandonnée ; c'est le geste de Mauve offrant une poignée de neige à la louve Wakonda ; c'est, Jan, entrant dans les vagues de Skeleton Coast, d'où il ressort "nouvellement né" ; c'est, dans Jeremy Cheval, le rituel sacrificiel qui conduit à la mort de Chaman...

Mais tout cela ne tient que parce que je crée des personnages et des intrigues chaque fois singuliers. Si j'enlevais cette singularité première, je verserais dans le symbolisme, et cela je ne le veux pas. Le sacré, pour moi, est ce qui touche de près ou de loin à l'être humain dans sa fragilité et son infini désir d'exister. S'il existe une transcendance, elle ne va pas contre ce sacré-là, bien au contraire ; elle en assure le bon fonctionnement, comme un axe assure le bon fonctionnement d'une roue.

Lire au lycée professionnel, n°43, page 24 (09/2003)

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