Dossier : Giroud et Dorison, scénaristes de BD

Le troisième Testament

Gérard Belle-Pérat

Entretien avec Xavier Dorison.

Avez-vous voulu aborder le fait religieux, au sens large du terme et pour quelles raisons ?

En fait, dans Le troisième Testament, c'est le thème de la foi que j'ai voulu aborder. La foi est la croyance en un fait ou en une théorie qui n'est pas vérifiable d'un point de vue pragmatique et empirique. Le fait religieux est le meilleur moyen de traiter ce sujet parce que c'est le plus évident. La religion telle qu'elle est présentée dans Le troisième Testament me permet d'évoquer un background culturel qui donne une résonance fantastique à l'univers dans lequel on se trouve. Si la plupart des gens n'admettent pas l'idée du vampire ou du loup garou, ils acceptent l'idée de quelqu'un capable de marcher sur les eaux, de multiplier les pains... Ainsi, la religion serait le fantastique accepté au quotidien. Mettre en scène la religion catholique nous permettait de rendre crédible tout le fantastique qui serait développé dans la série.

Quelle place occupe le fait religieux dans la série ?

La religion chrétienne, pour des Européens et plus particulièrement nous Français, est totalement ancrée dans notre quotidien. A partir du moment où l'on prétend révéler quelque chose sur ce sujet, on touche les gens. Ils sentent qu'on va mettre en cause les piliers qui sous-tendent leur culture. C'est un peu comme si on vous disait qu'il y a des failles dans les piliers de la cave : toute la maison risque de s'effondrer... Si on remet en cause d'un point de vue historique ce qu'on nous a enseigné au catéchisme, c'est la plupart de nos fondements mentaux et culturels qui sont menacés.

Le thème de la religion constitue-t-il uniquement un matériau pour l'histoire ou a-t-il une autre finalité ?

Ce n'est qu'un matériel. Je n'ai pas les compétences pour discuter d'un point de vue théologique.

Pourquoi utiliser la religion dans une série appelée à une diffusion grand public ?

La religion donne la possibilité d'amener le fantastique auprès d'un large public. J'ai eu envie d'en parler après avoir vu son traitement dans des livres comme Le club Dumas ou Le nom de la rose qui mettent en évidence la capacité à interpeller le plus large public sur un domaine fantastique. Pourquoi est-ce moins choquant que d'autres approches ? Parce que le large public a déjà intégré ce fantastique-là.

Comment avez-vous procédé pour mettre en place cette série ? Quel type de documentation avez-vous utilisé ?

Ça commence par une masse énorme d'idées et de papiers. Alexandre et moi, rassemblons de la documentation : le Moyen Âge, l'Inquisition, les Templiers ; des films comme Au nom de la rose ou Les aventuriers de l'Arche perdue ; des romans d'aventure comme ceux d'Ellis Peters ou d'Arturo Perez Reverte, des essais comme celui de Jacques Duquesne sur Jésus. On met tout ça dans une grande bassine, on passe au mixer, puis au tamis. Du tamis normalement doit sortir l'histoire... Petit à petit, on fait son tri. Ensuite on construit un synopsis. Puis un séquencier. Et, à partir de là, un scénario.

Sur quels faits historiques avérés ou quelles suppositions vous êtes-vous appuyé pour bâtir l'intrigue ?

Il y a beaucoup de vrai dans tout ce qu'on écrit. Par exemple, les personnages de l'inquisiteur Conrad de Marbourg et du comte Sayn ont existé. La chute des Templiers a bien eu lieu en 1307. L'existence d'un troisième testament est globalement avérée. Certains l'appellent l'évangile selon saint Jacques, d'autres selon saint Thomas. Il y a les textes que l'on a appelés apocryphes en opposition aux textes canoniques, mais il y a aussi des textes qui ont été volontairement supprimés. Qu'il existe un frère du Christ, c'est très probable.

Quelles raisons ont présidé au choix de l'époque historique (fin du XIIe, début du XIVe siècle) dans laquelle se déroule l'histoire ?

C'est une des époques où l'on peut le mieux mettre en scène la foi absolue et le fanatisme. Et elle me fascine parce que c'est une sorte de far west, une époque sauvage dans laquelle il peut arriver n'importe quoi, où les gens vont au bout d'eux-mêmes et où le fantastique religieux est considéré comme une réalité évidente. Tout le monde a la foi et la foi est ancrée dans la vie de chacun. Donc Le troisième Testament est ancré dans la vie de la plupart de mes protagonistes.

Les informations qui apparaissent sur le premier album annoncent une série de quatre volumes. Pour quelles raisons ?

Il y en a deux : d'une part cela correspondait au découpage de l'histoire. Les quatre grandes parties nous permettaient d'avoir une structure récurrente pour chaque volume : enquête, énigme, relance, résolution... Ces éléments nous permettaient de résoudre l'intrigue générale, celle de la quête du troisième testament. Il s'est avéré plus tard que ces quatre actes correspondent aux quatre animaux décrits par Jean dans le livre de l'Apocalypse et qui allaient devenir les titres des albums.

L'ensemble du scénario est-il écrit ou bien subit-il des modifications, des aménagements au fur et à mesure de la parution ?

Au départ, on a une histoire assez précise, par l'intermédiaire du séquencier. On sait ce qui va se passer, comment ça va se terminer. Les grands passages, les décors, les personnages principaux sont fixés. Au moment de l'écriture, avec Alexandre, certains personnages ont pris un peu plus de place que prévu, par exemple le commandeur Pallas. Certaines étapes ont été gérées un peu différemment, d'autres raccourcies ou rallongées, mais dans l'ensemble, on a été assez fidèle à l'histoire qu'on s'était fixée au départ

Comment travaillez-vous avec le dessinateur Alexandre Alice ? A-t-il une large part d'improvisation par rapport au découpage ? Intervient-il dans le scénario ?

C'est moi qui ai apporté l'histoire et le concept à Alexandre. Il n'y avait que les grandes lignes de l'histoire, le thème et cette notion de mélange entre fantastique et Moyen ge. Alexandre s'est approprié tout cela : il a participé au scénario et, comme moi, il fait des dialogues, de la mise en scène, etc. Mais pour tout ce qui est story-board, il le fait seul. Par rapport à d'autres séries, je ne lui donne pas quelque chose de très découpé. Il y a des dialogues qu'il a faits complètement. C'est vraiment une histoire écrite à deux. A partir du moment où on s'est mis d'accord sur ce qui se passe dans une scène, il fait un story-board, il me le montre, on en discute, je lui fais éventuellement mes remarques (en général il n'y en a pas beaucoup) et après ça se décide !

Pourquoi le dernier tome fait-il 80 pages, le double des autres ?

Vous avez vu que, même en 80 pages, c'est assez serré. Ce tome a la même structure que les autres. On a une première partie avec résolution d'énigme, retournements de situation, pièges, manipulation et, comme dans tous les autres albums, une dernière partie plus axée sur l'action et la résolution du noeud dramatique de l'épisode. On s'est rendu compte que cette partie active méritait plus de place, parce qu'il s'agit de la résolution de l'intrigue et que quelque chose d'énorme va se passer à la fin. On ne pouvait pas le traiter en 10 pages, il en fallait plutôt 20 ou 30. On donc a décidé qu'on aurait une sorte de deuxième album à la fin, où on passerait du registre de la grande aventure à celui de l'épique, l'épique étant une aventure dans laquelle Dieu intervient. Dans cette partie épique, il n'y a plus de révélations, plus d'énigme, plus d'intrigue policière ; c'est un grand combat auquel on voulait donner de l'emphase, avec de grands décors, ce qui nécessite de la place. En dehors de ces raisons stylistiques, il fallait pouvoir expliquer suffisamment tout ce qui s'était passé depuis le départ et bien faire comprendre la nature du complot qui était derrière l'histoire. Pour cela aussi, il fallait des pages.

Cet album apporte des réponses aux questions soulevées tout au long de la série, mais il en laisse quelques unes sans réponse. Est-ce la porte ouverte à une suite possible ?

Si cette conclusion est une question, elle reste une conclusion... La série est bouclée. Il n'y aura pas de Troisième testament tome 5.

Le Troisième testament connait un grand succès d'édition. Que savez-vous des réactions des lecteurs ?

D'après ce que je lis sur les forums d'internet, ils sont globalement satisfaits, même si certains, peu nombreux, regrettent que la dernière partie ait une tonalité plus fantastique que le reste de la série. C'était délibéré et je pense que c'était justifié. Grâce au dessin d'Alexandre, on a instauré des traitements fantastiques qui permettent de dépasser la simple recréation historique pour aller vers quelque chose de plus mystérieux, de plus mystique. Tout ce qu'on dit sur la horde de Sayn depuis le départ fait un peu monter le mystère ; on ne pouvait pas conclure sur quelque chose de pragmatique. A part un détail, la blessure faite à Sayn, tout est explicable et justifiable. Il y a une éruption volcanique dans une île glaciaire. Cela arrive très souvent, ce n'est pas anormal. Certes, le hasard fait que l'éruption se déclenche au moment où les personnages se trouvent sur l'île... Sayn est transpercé par une épée et il reste debout. Peut-être fait-il preuve d'une volonté hors du commun qui le maintient en vie, ne serait-ce quelques minutes. On a vu des faits plus surprenants. Encore qu'on pourrait trouver à ces éléments une explication pragmatique, et c'est d'ailleurs ce que des lecteurs ont fait ! Alors, est-ce plus fantastique que le reste de la série ?

Le succès public du Troisième Testament semble à l'origine d'autres séries où le fait religieux tient une place importante (Le Décalogue, Le Triangle secret ou la collection La Loge noire...). Avez-vous quelques explications à ce phénomène ?

C'est en effet un courant qui s'est développé, mais l'utilisation du fait religieux s'effectue de façon très différente. Comparez le traitement presque doctrinal des Olives noires (de Yoan Sfar, chez Dupuis), la façon polar réaliste du Triangle secret ou du Décalogue et la grande aventure épique du Troisième testament... Cela touche les gens parce qu'on leur parle des fondements. Beaucoup sont perdus dans leurs valeurs et dans leurs choix. La religion leur proposait des solutions toutes prêtes et des réponses aux grands choix de la vie : tu te marieras, tu ne tromperas pas ta femme, tu seras juste, tu penseras aux autres avant de penser à toi... Tous ces dogmes ont été remis en cause, battus en brèche et on assiste aujourd'hui à une vraie crise des valeurs. Donc, à mon avis, tout ce qui, même d'une façon indirecte, touche à la réflexion sur ces valeurs suscite de la curiosité et de l'intérêt.

Pensez-vous qu'on est démuni, sans perspectives philosophiques ?

On nous a donné la liberté, et c'est ce que va trouver Elisabeth à la fin du Troisième testament. La liberté, c'est bien, mais ce n'est pas simple. S'aveugler avec une foi est parfois une solution. Quand on croit à quelque chose dur comme fer, la vie parait beaucoup plus facile que quand on se pose beaucoup de questions. La foi est souvent beaucoup plus facile à vivre que la liberté absolue.

Pouvez-vous nous parler de vos projets ?

Je termine deux autres séries de bandes dessinées, Sanctuaire avec Christophe Bec et Prophet avec Mathieu Lauffray. Fin août commence une série chez Dargaud. Le premier album sort le 23 août, W.E.S.T. Christian Rossi est au dessin et mon ami Fabien Nury écrit avec moi cette histoire. Je travaille sur un scénario de film, Les brigades du Tigre, reprise de la série télé des années 70-80, qui va devenir un long métrage.

Scénariste, né en 1972 à Paris, Xavier Dorison suit des études de commerce. Pendant cette période, il est l'un des organisateurs du festival BD des Grandes Ecoles. Il occupe plusieurs années un emploi de directeur commercial dans une filiale de la Barclays Bank. En 1997, avec Alexandre Alice au dessin, il commence Le troisième Testament, série qui lui permet de quitter le monde des affaires pour se consacrer uniquement à l'écriture. Le succès de cette série s'amplifie de 1997 à 2003 avec la publication de quatre albums chez Glénat. Parallèlement, il commence, aux Humanoïdes Associés, Prophet avec Mathieu Lauffray au dessin, en 2000, puis Sanctuaire avec Bec en 2001. En 2003, chez Dargand, parait W.E.S.T. dessiné par Christian Rossi, sur un scénario de Xavier Dorison et Fabien Mury. Actuellement, il participe à l'écriture de l'adaptation du feuilleton télévisé, Les brigades du Tigre, pour le cinéma.

Lire au lycée professionnel, n°43, page 8 (09/2003)

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