Dossier : Giroud et Dorison, scénaristes de BD

Le Décalogue

Gérard Belle-Pérat

Entretien avec Franck Giroud.

En complément des articles consacrés au fait religieux dans notre précédent numéro, les scénaristes Frank Giroud et Xavier Dorison ont bien voulu répondre à nos questions à propos des séries Le Décalogue et Le troisième Testament.

Quelle place le fait religieux occupe-t-il dans la série ?

Les sujets à consonance religieuse étaient jusqu'ici tellement rares dans la bande dessinée que l'on a eu tendance à mettre dans le même sac les premiers récits dans lesquels ils sont apparus. Ainsi, et depuis le début, associe-t-on Le Décalogue au Triangle Secret et au Troisième Testament. Or, si la religion constitue indiscutablement le thème central de ces deux dernières BD, il n'en est pas de même pour la première. Parmi les dix tomes du Décalogue, trois seulement traitent de religion. Encore celle-ci ne constitue-t-elle pas l'argument initial : la religion n'est venue s'intégrer dans l'ensemble qu'en tant que simple élément narratif, au service d'une intrigue générale d'où, au départ, était absente toute préoccupation spirituelle.

La religion, l'ésotérisme sont-ils les seuls points traités dans les différents albums ?

Si l'on dresse la liste des thèmes traités dans la série, on trouve des interrogations sur la création (Qu'est-ce que le talent ? D'où vient l'inspiration ? Un plumitif médiocre peut-il devenir un génie ? Comment et à quel prix ?), sur la fascination des objets (L'amour du beau ne risque-t-il pas de déboucher sur la collectionnite et l'obsession monomaniaque ?), sur la quête d'identité (Faut-il à tout prix connaitre ses racines ?), la puissance des sentiments (L'amour peut-il être plus fort que le désir de justice ou que la fidélité à des êtres chers ?) ou le conflit entre la morale et la raison d'état. De plus, dans les volumes restants, la religion n'est pas abordée dans le cadre d'un questionnement véritablement théologique. Le tome 2 (La Fatwa) invite à réfléchir sur les rapports entre la foi et la raison et, au-delà, entre le coeur et l'intellect. Quant au tome 10, il fait le point sur l'origine concrète des livresdits "sacrés" dont les fondamentalistes prétendent qu'il ne faut en aucun cas changer la lettre sous peine de blasphème et de sacrilège. Une sainte fureur qui, si elle ne se traduisait par tant de violence, prêterait à sourire lorsqu'on sait dans quelles circonstances ont été rédigés ces ouvrages !

Pourquoi l'islam dans une série appelée à une diffusion grand public ?

Le choix de l'islam résulte de deux préoccupations. Une première, commune à tout citoyen désireux de comprendre le monde dans lequel il vit; depuis une quinzaine d'années et sous peine d'être dépassé par les évènements, on ne peut, me semble-t-il, s'abstenir de réfléchir sur la société musulmane. En France tout particulièrement, où dix pour cent de nos compatriotes pratiquent cette religion, mais aussi ailleurs, puisqu'un affrontement Islam-Occident menace de remplacer l'ancien affrontement Est-Ouest. La seconde est davantage une préoccupation de scénariste. Les sentiers balisés m'ennuient et, depuis que je fais de la BD, j'ai toujours cherché à en sortir. Que ce soit dans les Oubliés d'Annam, dans Azrayen', La Fille aux Ibis ou plusieurs Louis la Guigne, les domaines que j'ai défrichés étaient plus ou moins vierges et, au moment où j'ai abordé Le Décalogue, c'était aussi le cas de l'islam. Lorsque, pour des raisons inhérentes au scénario de départ et à la mécanique mise en place dans Le papyrus de Kôm-Ombo, il m'a fallu intégrer une composante religieuse à l'ensemble, j'ai donc opté naturellement pour l'islam, moins connu que le christianisme ou les cultes de l'Egypte antique, que j'aurais pu tout aussi bien utiliser dans mon récit. Si j'évoque Le papyrus de Kôm-Ombo comme "point de départ", alors qu'il s'agit du tome IX, c'est que je n'ai pas commencé Le Décalogue par les premiers épisodes parus.

Comment avez-vous procédé pour mettre en place cette série ?

Il y a sept ans, j'avais conçu une histoire contant la genèse d'un livre, écrit dans d'étranges circonstances à l'aube de l'époque romantique. Son titre : Nahik. Son auteur : Hector Nadal, un écrivain fameux vivant dans une angoissante demeure en compagnie d'un frère dément, d'une soeur trop curieuse et d'un beau-frère paralysé. Pour des raisons que l'on découvre à la lecture de l'épisode, le roman d'Hector, bien qu'étant un chef-d'oeuvre, ne pouvait être publié. Le thème vous rappelle quelque chose ? Normal, c'est celui de Nahik, qui devait plus tard devenir le tome 8 du Décalogue. Car après avoir bouclé mon récit, l'ambiance, les personnages et surtout le livre lui-même m'ont tellement manqué, que j'ai eu envie de rebondir sur l'intrigue. J'ai donc inventé un coup de théâtre qui, dix ans plus tard, permettait enfin à Nahik de se voir imprimé ; puis, dans un autre récit situé quinze ans plus tôt, j'ai conté les circonstances dans lesquelles Eugène Nadal, le frère du romancier, avait perdu la raison dans les sables égyptiens. notamment à cause d'une sourate inconnue calligraphiée sur une omoplate de chameau. Et progressivement, tome après tome, j'ai tissé le destin de ce livre.

Sur quels faits historiques avérés ou quelles suppositions vous êtes-vous appuyé pour bâtir l'intrigue ?

Cette idée d'omoplate sur laquelle on aurait rédigé des versets coraniques n'est pas le seul fruit de mon imagination : ce support a été plusieurs fois utilisé par les Arabes du VIIe siècle. Quant à l'existence de sourates non répertoriées officiellement, il suffit d'étudier la façon dont à été mise en place la "Vulgate d'Uthmân" (le premier Coran, élaboré entre 652 et 656, et sur le modèle duquel ont été rédigés tous les autres) pour comprendre que l'hypothèse n'arien d'irréaliste. Cette question constitue d'ailleurs le thème central du tome X, La dernière sourate. Et bien qu'il s'agisse d'une fiction, je me suis entouré de toutes les précautions pour qu'elle paraisse vraisemblable.

Quel type de documentation avez-vous utilisé ?

Outre le Coran dans l'une des traductions les plus universellement reconnues (celle de Jacques Berque), j'ai utilisé de très nombreux ouvrages et articles sur l'islam et l'histoire de l'Arabie au VIIe siècle, écrits aussi bien par des Arabes que des Occidentaux, et aussi bien par des athées que des musulmans.

Pourquoi avez-vous décidé de construire la série comme un immense retour en arrière, de l'époque contemporaine à celle de Mahomet, même si chaque album peut se lire indépendamment ?

Si j'ai construit Le Décalogue "à l'envers", en remontant le temps, c'est pour installer, au-delà des dix récits autonomes, un suspens et une histoire supplémentaires autour de Nahik, le livre qui constitue le fil rouge de la saga. Qui l'a écrit ? Pourquoi n'en reste-t-il qu'un exemplaire ? Qu'est devenu l'auteur des aquarelles ? Où a-t-il trouvé cette mystérieuse omoplate ? Est-ce Mahomet qui a rédigé les versets qui figurent sur celle-ci ? Les réponses sont distillées au compte-goutte tout au long de la série, et je n'aurais pas pu obtenir cet effet "polar" si j'avais présenté l'ensemble dans l'ordre chronologique.

Dès le début, aviez-vous une vision d'ensemble de la série ? Tout le scénario était-il arrêté ou bien a-t-il subi des modifications, des aménagements au fur et à mesure de la parution ?

J'ai expliqué plus haut comment j'avais mis en place la mécanique du Décalogue. Une mécanique complexe et fragile que pouvait gripper le moindre changement dans l'un des épisodes. Aussi m'a-t-il fallu rester vigilant du début à la fin et transpirer beaucoup lorsqu'un dessinateur ne suivait pas exactement le plan prévu au départ ! Exemple : d'après la première version des tomes VII et VIII, Lucien Rollin et Paul Gillon devaient tous deux dessiner le général Fleury et sa femme Hortense. Ils ont donc griffonné quelques esquisses chacun de leur côté, en s'inspirant des mêmes fiches biographiques, puis nous nous sommes réunis chez moi afin de choisir. Pour Fleury, le hasard a bien fait les choses : sans se consulter, ils avaient presque dessiné le même personnage. Pour Hortense, par contre, la ressemblance était nettement moins convaincante ! Elle l'était d'ailleurs tellement peu (et l'est demeurée malgré plusieurs tentatives), que j'ai dû me résoudre à modifier le scénario. Celui du tome 7 est resté inchangé, mais dans Nahik, Hortense a laissé la vedette à Ninon, une soeur ainée créée pour la circonstance ! La cadette n'apparait plus que dans quelques cases à la fin.

Comment avez-vous choisi, "sélectionné" les différents dessinateurs (plusieurs participent à chaque album) et comment avez-vous travaillé avec eux ?

J'ai contacté ceux avec qui j'avais le plus envie de travailler. Hélas ! plusieurs d'entre eux ont dû décliner l'offre à cause des délais impartis par l'éditeur : alors que de mon côté j'envisageais de consacrer quatre ans à l'aventure, l'équipe commerciale a estimé qu'une sortie des dix tomes sur deux ans aurait beaucoup plus d'impact. Au bout du compte, ils n'ont pas eu tort, mais cela réduisait mes possibilités de choix. Le problème, c'est qu'un bon dessinateur peut rarement se libérer au débotté ! Un album du Décalogue représente une année de travail, et il n'était pas simple de la débloquer sans provoquer de gros bouleversements par ailleurs. Après avoir longuement hésité, certains ont donc déclaré forfait tandis que d'autres, pourtant engagés sur de grands projets, sont parvenus à aménager leur planning, ce dont je ne les remercierai jamais assez. Ce fut le cas de Joseph Béhé et de Jean-François Charles, que je connais tous deux de longue date. Nous caressions d'ailleurs depuis longtemps l'idée de travailler ensemble, et Le Décalogue nous en a fourni l'occasion. Parmi les autres, il y a les coups de coeur récents (TBC que je venais de découvrir dans l'extraordinaire Fables de Bosnie, ou Giulio De Vita connu grâce à une amie de chez Dargaud !) et de vieux rêves à propos des "géants" que je pensais inaccessibles, comme Gillon, Faure (avec qui j'ai envie de travailler depuis ses histoires de pirates dans les années 70) ou Franz qui, il y a 20 ans, réalisait Thomas Noland, l'une de mes BD-culte. Mounier, lui, est un très vieil ami avec qui j'avais déjà travaillé dans le passé. Quant à Rocco et Rollin, je n'avais pas spontanément pensé à eux, mais quand l'éditeur a évoqué leur nom, je me suis tout de suite souvenu d'Ombres et du Jeu de Pourpre, que j'avais beaucoup aimé, et j'ai accepté sans hésitation.

Quant à notre collaboration, elle s'est déroulée selon le schéma traditionnel du fonctionnement scénariste/dessinateur : rencontres, discussions, envoi au dessinateur du synopsis, des fiches biographiques des personnages, du découpage case par case, des dialogues et de la documentation, retour des premières propositions, des premières esquisses, des propositions de mise en scène, des premiers crayonnés, réactions, retouches etc.

Le concept du Décalogue a apporté un véritable souffle nouveau à la bande dessinée ; allez-vous continuer dans cette voie ou avez vous d'autres projets différents pour ne pas revenir à une BD plus traditionnelle ?

Il est vrai que le succès du Décalogue mais aussi du Triangle Secret, d'une Folie très ordinaire et de quelques autres expériences semble prouver que beaucoup de lecteurs attendent à présent autre chose que la série traditionnelle, interminable et ronronnante, tout en recherchant davantage que l'histoire complète en un ou deux albums. Je comprends parfaitement cette attente, et j'aurais moi-même du mal à me relancer dans les aventures de Machin en dix-huit tomes. Par respect pour mes partenaires et pour mes "habitués", je vais poursuivre encore quelque temps Mandrill et Louis Ferchot, mais je me consacre surtout à la mise en place de projets moins traditionnels.

En octobre parait chez Glénat un ensemble de quatre albums intitulé L'Expert. Aux pinceaux, il n'y aura qu'un seul dessinateur (un Yougoslave inconnu en France et d'une virtuosité étonnante : Brada), mais dans chaque volume cohabiteront deux histoires, l'une se déroulant de nos jours et l'autre au Moyen Âge. En apparence, elles n'ont rien à voir mais progressivement, elles vont converger l'une vers l'autre, le récit médiéval expliquant finalement le mystère insoluble posé dans l'épisode contemporain (un peintre du XVe siècle, Hans Roghlin, a représenté dans les moindres détails un évènement historique survenu plusieurs années après sa mort). Parallèlement, je prépare quatre autres projets qui, à ma connaissance, n'ont pas encore d'équivalent dans le monde des petits miquets. Mais il est encore un peu tôt pour en parler.

Le Décalogue est un grand succès d'édition ; que savez-vous des réactions des lecteurs ?

Au regard des chiffres de vente (le premier tome en est aujourd'hui à 110 000 exemplaires vendus), elles semblent plutôt enthousiastes. C'est ce que me confirment les files d'attente aux séances de dédicace et mes conversations avec les lecteurs. Il n'y a plus qu'à souhaiter que leur fidélité perdure au-delà du Décalogue, et que cet élan accompagne avec la même ampleur les projets qui vont suivre.

Un exemple de scénario

Ci-dessous le scénario de la planche 54, tel que Frank Giroud l'a donné à Giulio De Vita.

Scénario

1. GP sur la photo où elle figure aux côtés de Merwan. Celui-ci, en maillot, joue les Schwarzenegger face à la caméra; regardant l'objectif, il fait gonfler un de ses biceps en imitant l'acteur, souriant et sans se prendre au sérieux. A son cou pend une médaille. Il est évident que, contrairement aux affirmations de Latifa, il sait nager et bien nager !

2. GP sur Latifa qui sourit, cette fois très franchement. Elle à la fois heureuse de savoir Merwan probablement tiré d'affaire, et ravie du tour qu'elle vient de jouer à ses chefs.

3. Le cargo vu d'assez loin, côté proue. A l'horizon, le soleil jaillit tout juste de la mer, commençant à dissiper la nuit, encore présente dans une partie de l'image.
TdT : "Par le soleil en son premier éclat

4. CtCh. et TrArr. Le cargo, vu de la poupe, s'est encore éloigné. Le soleil émerge un peu plus de la mer et finit de dissiper la nuit. Pourtant, la lune demeure.
TdT : par la lune quand elle prend sa suite
par l'illumination du jour
par la nuit quand elle l'occulte

5. Plongée sous la mer : GP sur Nahik qui flotte entre deux eaux, à moitié ouvert, les pages ondulant au gré des courants.
TdT : par le ciel et ce qui l'a construit
par la terre et ce qui l'aplanit

6. Vaste image qui peut occuper tout le dernier strip. E.J., très beau temps. A l'ArPl, la mer, d'où le cargo a disparu (de même que la lune a quitté le ciel). Au second plan, une plage de sable. Au premier plan, quelques débris naturels comme des algues, des petits rochers, et surtout des branches tordues et délavées aux formes mystérieuses. Eventuellement, entre celles-ci et l'endroit où les vagues viennent mourir sur la plage, il y a des traces de pas. Les pas d'un homme seul venant de la mer et se dirigeant vers l'intérieur HC.
TdT : par l'âme et ce qui l'équilibre
la fait lascive ou réfléchie
TenP : bienheureux qui la rend pure
et malheur à qui l'enténèbre !" *
* Sourate du soleil.

Lexique
ArPl : arrière plan
CtCh. : contrechamp
E.J. : extérieur jour
GP : gros plan
HC : hors champ
TdT : texte de tête (en haut de page)
TenP : texte en pied (en bas de page)
TrArr : travelling arrière

Ci-dessous, la reproduction de la planche 54, page 56 du tome 2 du Décalogue : La Fatwa.

ã Éditions Glénat

Né à Toulouse en 1956, Frank Giroud débute en 1978 en écrivant de courts récits pour Frésano et Seyieri aux éditions Larousse. En 1982, il crée, chez Glénat, Louis la Guigne avec Jean-Paul Dethorey au dessin, série qui leur apportera le succès et la renommée. Agrégé d'histoire, il revisite, dans ses scénarios, diverses périodes historiques, souvent mal connues ou peu utilisées en BD. Il développe une oeuvre abondante et extrêmement variée avec Les Patriotes (la Révolution française) dessinés par Fabien Lacafeu 1988, Jackson (l'Ouest américain) avec Marc Rénier en 1989, Pieter Horn (aventures maritimes au XVIIe) avec Norma en 1991. Les oubliés d'Annam (les disparus de la guerre d'Indochine) en 1990, La fille aux Ibis (la Roumanie) en 1993, Azrayen' (la guerre d'Algérie) en 1998, seront mis en image par Max. Avec Joëlle Savey, il commence une saga chez les Cosaques dans Taïga en 1995, puis un polar à rebondissement avec Barly Baruti dans Mandrill et la jeunesse de Louis la Guigne avec Didier Courtois dans Louis Ferchot en 1998. De 2001 à 2003 se développent les dix albums du Décalogue, oeuvre ambitieuse dessinée par dix auteurs différents. Il prépare actuellement plusieurs projets dont la conception et la réalisation rompent encore avec le fonctionnement habituel entre scénariste et dessinateur.

Lire au lycée professionnel, n°43, page 2 (09/2003)

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