Pistes de lecture

Période glaciaire
Nicolas De Crécy.
2005. Musée du Louvre Editions et Futuropolis. 76 p.
Les Sous-sols du Révolu
Marc-Antoine Mathieu.
2006. Musée du Louvre Editions et Futuropolis. 62 p.
Aux heures impaires
Eric Liberge.
2008. Musée du Louvre Editions et Futuropolis. 72 p.
Le Ciel au dessus du Louvre
Bernard Yslaire et Jean-Claude Carrière.
2009. Musée du Louvre Editions et Futuropolis. 80 p.
Rohan au Louvre
Hirohiko Araki.
2010. Musée du Louvre Editions et Futuropolis. 128 p.

Les éditions Musée du Louvre et Futuropolis ont publié, conjointement, cinq albums de bande dessiné, depuis 2005. Chacun d'eux est scénarisé et dessiné par des auteurs différents dont la seule contrainte est d'utiliser le Louvre comme point de départ du récit. De grands auteurs de BD, contactés par les responsables de la collection, ont relevé favorablement le défi.

Nicolas de Crécy est le premier auteur publié avec Période glaciaire.

La terre connaît une nouvelle glaciation qui a recouvert l'Europe d'une énorme calotte de glace ; toute trace de civilisation a disparu mais une expédition de chercheurs va découvrir par hasard un bâtiment où de " grandes images " sont accrochées aux murs. En suivant le parcours des savants, le lecteur participe à une visite du musée du Louvre et découvre des tableaux, des sculptures, des objets exposés dans le musée, les plus célèbres comme ceux de moindre importance (l'auteur assume pleinement ses choix subjectifs) ; un des intérêts de cet album est de confronter notre connaissance des oeuvres avec les hypothèses, l'analyse, l'interprétation proposées par des visiteurs qui les voient, plusieurs siècles plus tard, sans rien savoir de l'auteur, du contexte, de l'histoire... (pour eux, une série de toiles de nus féminins évoque une maison de plaisir, " E. Delacroix ", le nom d'un établissement, ce grand nombre de tableaux, une civilisation qui ne connaît pas l'écriture).

L'auteur confronte chaque lecteur à sa propre connaissance de l'art, l'oblige à s'interroger sur ses réactions en face d'un chef d'oeuvre.

C'est le Louvre des sous-sols que choisit d'évoquer Marc-Antoine Mathieu, dans le second album, de la série bandes dessinées consacrée au Louvre.

A partir des restes des fondations de la forteresse de Philippe Auguste, le dessinateur entraîne le lecteur à parcourir le Louvre du " dessous " ; c'est une visite inversée en quelque sorte, les personnages s'enfoncent de plus en plus profondément dans les sous-sols, parcourant des salles de plus en plus grandes. C'est l'occasion de découvrir les infrastructures, les coursives, galeries qui abritent tuyaux, canalisations, câbles, nécessaires au fonctionnement du musée (il y a même une galerie inondée, correspondant aux arts pompiers...). Puis les ateliers de restauration des vestiges archéologiques et des peintures, le secteur de l'encadrement sont successivement traversés pour arriver à la salle de l'icône où se trouvent plusieurs versions de la Joconde (le lecteur ne les verra pas). Les tableaux, exposés à tour de rôle dans la Grande Galerie du musée, ont de si subtiles variations, que les visiteurs ne s'en rendent pas compte et, ne voyant pas le même sourire, comme l'explique un Léonard de Vinci, à l'allure patriarcale, donnent des interprétations nécessairement différentes. Le dessinateur donne un titre énigmatique au tableau le plus célèbre du musée, " Muse, louve du réel " qui renvoie au musée du Louvre.

L'album s'inscrit pleinement dans l'oeuvre de Marc-Antoine Mathieu : dessin en noir et blanc, importance de l'architecture, multiples angles de vues en plongée, situations développées souvent jusqu'à l'absurde...

Aux heures impaires, d'Eric Liberge, illustre un récit étrange, surprenant, déroutant.

Fu Zhi Ha, surveillant de nuit au musée, rencontre Bastien, jeune malentendant, à la recherche d'un stage. Cet étrange gardien veille sur les âmes des oeuvres d'art, conservées au Louvre (pour lui, chaque artiste a mis une grande part de lui-même, de sa vie, de ses joies, de ses peines dans le tableau présenté). Les oeuvres enfermées dans leur cadre ou la matière dont elles sont faites doivent " subir " les visiteurs (commentaires appropriés ou remarques désobligeantes, indifférence ou intérêt passionné...). Il est alors indispensable, pour leur conservation, qu'elles se libèrent, en quittant le carcan qui les enferme. Le gardien, pour les soutenir, arrête le temps aux heures impaires, à l'aide d'instruments de musique au timbre puissant. Les tableaux prennent alors vie et dévoilent les sources qui conditionnent leur création. Les oeuvres quittent les murs du musée et s'installent dans la rue.

Le dessin magnifique, la flamboyance des planches apportent un éclat particulier à cet album insolite.

C'est le peintre David qui est le personnage principal de l'album, Le ciel au dessus du Louvre.

Le 8 août 1793, le musée du Louvre, premier musée de la Nation, est inauguré ; un des artistes majeurs de l'époque, le peintre David, propose, à la Convention, de faire le portrait posthume de Marat qui vient d'être assassiné par Charlotte Corday. Robespierre réfléchit à l'organisation d'une fête, celle de l'être suprême, pour contrer l'influence religieuse de l'église. David est chargé de soumettre un projet de représentation graphique du culte de la Raison.

Parallèlement, la Révolution poursuit sa marche, politique de la terreur, affrontement Danton-Robespierre, élimination de Danton puis de Robespierre ; David deviendra le peintre officiel de l'Empire.

Le dessin précis de Bernard Yslaire conserve une partie des crayonnés ; les couleurs utilisées couvrent la palette complète des ocres et marron, tâchée de rouge sang, associé à la violence et à la mort.

Dans Rohan au Louvre, le mangaka japonais, Hirohiko Araki propose une histoire fortement imprégnée de fantastique.

Rohan, le héros, auteur de mangas, est à la recherche d'un tableau, hors du commun (il est peint totalement en noir, à partir de la sève d'un arbre, vieux de mille ans). Cette peinture, enfouie dans les réserves du Louvre, possède un pouvoir maléfique ; la haine que son auteur, ivre de vengeance, a inclus dans le dessin, s'en prend au visiteur à travers ses souvenirs, les plus dramatiques. La recherche de la toile sera difficile pour le héros et les autres personnages dont beaucoup disparaîtront dans de dramatiques circonstances...

L'album, représentatif du manga (force du mouvement, étirement de l'action, expressions des visages simplifiées, montage télescopé des vignettes...), se caractérise, cependant, par un dessin magnifique, des couleurs (bleu, turquoise, rose...) qui se complètent et se mêlent harmonieusement.

L'ensemble de ces albums célèbre le Louvre, véritable institution nationale. C'est l'art qui entre dans la BD. Chacun des auteurs propose sa vision du musée, de l'art, s'interroge sur leur rôle.

Se plonger dans ces BD n'est pas simple. Les histoires sortent des scénarios traditionnels ; actions réduites, rebondissements rares mais beaucoup d'incitations à la réflexion peuvent paraître comme des handicaps insurmontables pour les élèves.

La collection pose de nombreuses questions, à propos de l'oeuvre d'art : son rôle dans la société, son accessibilité (faut-il la cantonner dans des lieux spécifiques, le musée, ou doit-elle s'installer dans la rue ? Aux heures impaires). Les différents dessinateurs s'interrogent aussi sur les circonstances qui président à sa conception, sur les influences qui relèvent de la vie, de l'expérience de l'auteur et celles dues au monde extérieur (Le ciel au dessus du Louvre). Comment tous ces chefs d'oeuvre seraient-ils perçus, compris, si, dans des siècles, ils étaient découverts comme des vestiges archéologiques, sont-ils éternels (Période glaciaire) ?

Ces albums s'abordent plutôt comme des livres d'art que des BD traditionnelles mais par le dessin, l'utilisation de la couleur, ils rendent hommage à la peinture, à la sculpture et montrent que la BD a largement sa place dans l'art contemporain.

Gérard Belle-Pérat.

Lire au lycée professionnel, n°63 (02/2011)

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