Dossier : l'écrit en questions

La langage SMS : étude d'un corpus informatisé à partir de l'enquête " Faites don de vos SMS à la science "
Cédrick Fairon, Jean-René Klein et Sébastien Paumier.
Presses Universitaires de Louvain, 2006

Dans une enquête nommée " Faites don de vos SMS à la science ", Cédrick Fairon, Jean-René Klein et Sébastien Paumier étudient le phénomène SMS sous ses aspects linguistiques et livrent les résultats de leurs recherches dans un ouvrage intitulé Le langage SMS. Le Short Message Service est un moyen bien pratique permettant d'envoyer des messages de 160 caractères au plus, d'un téléphone portable à un autre. Il n'est pas indispensable de se demander si les SMS sont une bonne ou une mauvaise chose, ils sont et ils sont utilisés. Chaque technologie de communication génère ses usages, le téléphone portable a inventé le SMS. C'est désormais un fait de société, il faudra s'y faire.

Mais, le SMS invente-t-il une nouvelle langue ? Le titre de l'ouvrage est trompeur, car il tend à faire croire que SMS et français standard seraient deux langues différentes. Il y a certes des variations, mais elles sont dues aux contraintes de production du discours et de sa transmission.

La principale contrainte est technico-économique. Pour le prix d'un envoi, l'utilisateur n'a droit qu'à 160 caractères pour tout dire, sous peine de se voir facturer un message supplémentaire. La première conséquence sur le message est que le discours produit doit donc être compressé pour tenir dans l'espace qui lui est imparti. Pour faire entrer un énoncé trop long dans un espace restreint, la solution consiste, entre autres, à supprimer des mots qui ne sont pas indispensables à la compréhension. Dit de manière plus grammaticale, tous les mots dont la prévisibilité syntaxique est forte risquent de disparaitre. La seconde conséquence tient à une utilisation maximale de l'espace imparti. Si le discours à transmettre n'occupe pas tout l'espace de 160 caractères, l'utilisateur peut s'approprier l'espace restant pour anticiper sur la suite de l'échange. On voit apparaitre alors des questions rhétoriques et leurs réponses, des listes de questions ou de sujet que l'auteur du SMS veut aborder. On a donc un double effet langagier qui vise à sélectionner les mots peu performants en matière de communication pour les éliminer, quand, dans le sens inverse, l'auteur tente de mettre un maximum d'informations dans un minimum de place.

D'autres opérations sont le fruit d'une recherche d'efficacité communicative, notamment au niveau de la frappe des touches. Il est plus facile de taper " zzz " que " dormir ".

Voici quelques exemples extraits de cet ouvrage.

  • Conversion de la fonction des mots (un nom, devient un verbe, une onomatopée devient un verbe) :
    mon appel, C T pr etre sur ke tu dodo plu
    zzz bien car moi jss H.S
  • Effacement de certains mots outils (préposition, conjonction...) : jariv pas à étudié bio
  • Question et réponse : ça va ? moi oui
  • Réponses en rafale : Je regarde la TV. Je veux bien ton massage... les magasins de Bruxelles. Ça a l'air d'aller toi ?

C'est donc la recherche de l'efficacité communicative qui engendre les transformations syntaxiques et discursives, et non une prétendue défaillance de l'expéditeur. Donc, quand les élèves écrivent dans leurs copies de classe comme dans leur téléphone portable, ce n'est pas parce qu'ils ne savent pas, mais parce que, peut être, ils écrivent plus souvent un SMS qu'un devoir. Ils se trompent d'habitude scripturale !

Mais alors, le SMS invente-t-il une nouvelle orthographe ? Les usagers des SMS inventent effectivement une nouvelle écriture, mais l'histoire des écritures montre que tous ces procédés existent par ailleurs. Il n'est pas difficile en fréquentant la presse, les publicités ou l'internet de les retrouver à l'oeuvre. Une fois encore, c'est l'outil qui fait l'usage... La plupart de ces procédés visent à transcrire de manière extrêmement efficace un message oralisable. De ce fait les premières victimes sont les lettres muettes : 20 % de l'orthographe française ne traduisant pas de sons, les économies réalisées (en lettres et en sous) sont appréciables. Cependant, parfois, certaines lettres muettes sont respectées. On ne change pas si facilement ses habitudes orthographiques : par hazar un peti clin d'oeil

La part phonographique de l'écriture peut aussi subir des restrictions spatiales. Les lettres peuvent toutes être utilisées pour la valeur sonore de leur nom. La lettre C est nommée " cé ". Donc : C moi ki t'fé cet efé la ?

La lettre ne transcrit plus un son mais une syllabe. Ce changement de valeur de la lettre est généralement marqué par un passage à la majuscule. Si ce procédé devient la norme, la majuscule comme borne de la phrase finira par être abolie dans les SMS.

On trouve le même usage avec le nom des chiffres ou des nombres : un peti cl1 d'oeil. Comme dans l'orthographe standard, plusieurs principes sont à l'oeuvre en même temps. Ce ne sont simplement pas les mêmes principes. On observe d'ailleurs chez les plus jeunes utilisateurs des pratiques déviantes. Certains ne maitrisant pas bien les notions linguistiques sous-jacentes utilisent des procédés soit peu efficaces, soit très ambigus. On en arrive donc à une situation intéressante où des utilisateurs font des fautes... de SMS, et sont stigmatisés par les autres utilisateurs ! Le SMS réinvente une norme graphique, et les règles sociales qui vont avec. Il n'y a pourtant nulle académie pour prescrire la chose. La seule régulation s'opère au niveau de l'efficacité communicationnelle, soit parce que certains procédés sont très économes en nombre de caractères, soit parce qu'ils sont reconnus et validés dans les usages du plus grand nombre d'utilisateurs.

La recherche sur les SMS a développé aussi une perspective de traitement automatique du langage. Ainsi les auteurs, un brin facétieux quoique chercheurs fort sérieux, ont mis à disposition du public un traducteur automatique du français vers le SMS, disponible à l'adresse suivante :
http://glossa.fltr.ucl.ac.be/~demo/index.php?service=1

Faut-il interdire le SMS aux élèves en difficulté ? Les puristes penseront que la répression va fonctionner et qu'on protégera la belle orthographe en éradiquant le fléau SMS. L'iconoclaste fera sienne cette nouvelle écriture pour agacer le puriste. Et le pédagogue ? Il semble que l'étude de SMS en classe (passage du SMS au français standard et retour !) soit une vraie opportunité pour travailler sur la situation de communication et les fonctions du langage (Jakobson revient !). Objectiver les procédés orthographiques dans les écritures est un vrai apprentissage. On peut le faire avec les hiéroglyphes et l'écriture cunéiforme. On peut le faire aussi avec les SMS.

Marie-Cécile Guernier,
Jean-Pierre Sautot,
Annie Vuillermoz.

Lire au lycée professionnel, n°56, page 39 (03/2008)

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