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Pas facile de voler des chevaux
Petterson, Per.
Gallimard, 2006.

Trond, le narrateur, entrelace les souvenirs lointains, mais très précis, de l'été de ses quinze ans en 1948, au récit de sa vie d'aujourd'hui, alors que, âgé de soixante-sept ans, il vit seul dans un chalet au milieu de la forêt, près d'un lac, menant une vie austère, préoccupé de couper son bois ou de déblayer la neige, alors qu'il se sent fatigué et vieillissant. Une nuit il est réveillé par un bruit insolite et c'est ainsi qu'il fait la connaissance de son voisin Lars, un vieil homme qui a perdu son chien...

Surgit alors le souvenir de cette journée de l'été 1948 où il se trouvait à l'alpage avec son père. Son ami Jon venait le chercher pour aller "voler des chevaux", comme il disait. Mais un jour, Jon ayant laissé son fusil dans la maison, l'un de ses frères jumeaux s'en est emparé et a tué l'autre accidentellement. Peu après, le père de Trond s'engage dans un gros chantier de déboisement auquel participe le père et la mère de Jon. Le père de Jon se brise la jambe. La relation amoureuse entre la mère de Jon et le père de Trond devient alors évidente. C'est ensuite le départ du chalet d'alpage : père et fils ne se reverront jamais.

Le narrateur semble tirer le filet de ses souvenirs comme un chalut remontant des profondeurs. Il amène petit à petit des éléments discrets, précis, faits de notations sensorielles, le plus souvent visuelles, où la nature est très présente. Cinquante ans après, il semble avoir encore besoin de tout se raconter dans les moindres détails, comme pour se convaincre que cela a bien eu lieu et pour dégager le sens véritable de ces évènements qui, en dépit de toutes ces années, lui ont en quelque sorte échappé et qui ont conduit à l'éclatement de deux familles. En dépit d'un arrière plan historique (la mère de Jon et le père de Trond ont appartenu à un réseau de résistance), il s'agit bien là d'un roman intimiste. Comme un jeu de construction (comme la pile de grumes que l'on débloque pour qu'elle parte à la rivière), les évènements s'enchainent sans pitié : le père de Trond quitte sa famille pour aller vivre avec la mère de Jon. Mais lorsque, épuisé par un voyage interminable à la Rimbaud pour tenter d'oublier qu'il a causé la mort de son frère, Jon revient à la ferme pour la reprendre, Lars, prenant conscience qu'il ne pourra pas rester, part sans se retourner. Il a vingt ans et ne reverra jamais ni son frère ni sa mère. Ce sont donc deux êtres profondément solitaires qui se retrouvent fortuitement, deux vieux messieurs blessés à jamais par les pertes subies dans l'adolescence. Ce n'est pas pour autant qu'ils se parleront... Lorsque Lars rend visite à l'improviste à Trond qui l'invite à diner, il lui dit : "Je sais qui tu es". Et Trond répond : "Moi aussi, je sais qui tu es". Ce sera tout.

L'évocation poétique du paradis perdu de l'adolescence et de l'amour familial et l'aspect tragique des personnages font de ce livre un roman très attachant.

Marie Guelpa.

Lire au lycée professionnel, n°53, page 43 (03/2007)

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