Pistes de lecture

Le roman pour adolescents aujourd'hui : écriture, thématiques et réception
Delbrassine Daniel.
CRDP de l'académie de Créteil/ La joie par les livres, 2006. 444 pages - 23 euros

Nul doute que les lecteurs de Lire au lycée professionnel apprécieront cet ouvrage qui dresse un panorama des romans pour adolescents publiés entre 1997 et 2004. Issue d'une thèse soutenue à Liège en 2005, cette étude a pour objectif de décrire le roman publié dans les collections destinées explicitement aux adolescents et identifiées comme appartenant à la littérature pour la jeunesse, soumises donc en France à la loi de 1949. Cette littérature a-t-elle des procédés d'écriture spécifiques ? Peut-on considérer qu'elle a autant de valeur que la littérature générale ?

Après une partie historique qui retrace l'émergence du roman pour adolescents et met en évidence les influences auxquelles la production francophone a été soumise, Daniel Delbrassine s'empare d'un corpus de 247 ouvrages, dont certains sont des traductions de la littérature de jeunesse étrangère : allemande, américaine, anglaise, scandinave, qu'il analyse selon plusieurs perspectives. Il montre ainsi que les romanciers pour la jeunesse recourent à des procédés narratifs complexes : polyphonie, analepse, parodie, intertextualité, avec quelques spécificités liées au lectorat : voix narrative le plus souvent à la première personne pour développer un discours de la confidence et faciliter l'identification, signalisation explicite des changements de voix, usage d'un paratexte explicatif et d'un lexique accessible. La comparaison établie entre la réécriture par Michel Tournier lui-même de Vendredi ou les limbes du Pacifique, rebaptisé Vendredi ou la vie sauvage et l'original, met en évidence que l'effet de simplification n'est que superficiel : le nouveau récit gagne en force et en intensité, à tel point que Tournier considère que la réécriture était meilleure. Ce qui permet de fonder l'idée que cette réécriture, et partant la production pour la jeunesse, ne doit pas être considérée comme une sous littérature mais bien comme une forme d'écriture spécifique mettant en oeuvre des choix esthétiques réfléchis et en rapport avec le lectorat visé.

Observés du point de vue des thématiques développées, les romans pour la jeunesse manifestent aussi leur originalité. Tout d'abord le héros est le plus souvent un garçon, et non une fille. Ce qui étonne quand on sait que les lectrices sont plus nombreuses que les lecteurs. Deuxième source d'étonnement, la place importante de la violence : violence parentale et donc développement du stéréotype de l'enfant victime, violence entre jeunes, violence de la guerre et plus particulièrement de la Shoah qui occupe une place importance dans le corpus. Ce que certaines analyses de Lire au lycée professionnel ont également mentionné (cf. n° 47 et 48, 2005). Le roman pour la jeunesse accorde aussi la part belle à l'amour, dont la découverte est souvent l'enjeu du récit. Mais cet amour, et c'est certainement en raison de l'âge des héros et des lecteurs, en reste le plus souvent aux prémisses. Et bien qu'on puisse lire quelques scènes un peu explicites, les auteurs usent de toutes les ruses de l'implicite narratif pour suggérer les actes sans les décrire. Pour autant le roman d'amour semble remplir son double rôle didactique et lyrique. Daniel Delbrassine indique ainsi que la littérature pour la jeunesse obéit au principe du respect du lecteur en ne se dispensant pas d'aborder les thèmes tabous : violence, mort, sexualité et religion, mais d'une manière qui ne le heurte pas.

Ainsi il apparait que, depuis son émergence après 1945, la littérature romanesque pour adolescents a construit ses modes d'écritures et son esthétique et a de ce fait construit son identité et sa place dans le champ littéraire. Ce faisant, elle peut jouer son rôle d'initiation à la lecture et aider ainsi les jeunes lecteurs à entrer dans la littérature générale. Cet ouvrage a le mérite de montrer ce que chaque lecteur de Lire au lycée professionnel a pu constater. Mais rien ne vaut une étude rigoureuse.

Cependant la lecture de cet ouvrage soulève quelques questions qu'il nous semble important de signaler afin de ne pas édulcorer les débats concernant cette production éditoriale et de rester dans la ligne éditoriale de notre revue qui consiste à essayer de ne pas réduire le paysage littéraire à sa partie la plus légitimée.

A ce propos Daniel Delbrassine mentionne à juste titre que la littérature de jeunesse, comme la littérature générale, connait un phénomène de bipolarisation patent. Cependant le corpus sur lequel il choisit d'appuyer son étude ne tient compte que de la partie la plus légitimée de la production éditoriale, celle des collections les plus en vue (Seuil, Gallimard, Flammarion, Ecole des Loisirs, avec forte représentation de la collection Médium). Ainsi ne sont pas prises en compte des collections comme Chair de poule, Danse ou Heartland qui sont appréciées des adolescents.

On comprend bien que dans le cadre d'une thèse le corpus doit être le plus homogène possible, cependant, tel qu'il a été constitué, il nous semble être surtout représentatif du pôle supérieur du phénomène de bipolarisation. Ce qui peut aboutir à nuancer certains résultats. On peut regretter aussi que la comparaison entre les procédés stylistiques de la littérature de jeunesse et ceux dont use la littérature générale n'ait concerné que des auteurs qui écrivent dans les deux modes de production. On comprend bien qu'il s'agissait de rester dans les auteurs du corpus, mais de ce fait l'effet auteur n'a pas été annulé et on peut supposer qu'un auteur ne change pas radicalement sa manière d'écrire quand il passe d'un mode à l'autre. Là aussi les conclusions restent incomplètes et le lecteur sur sa faim. Il serait par exemple intéressant de procéder à une comparaison avec des romanciers strictement généralistes ou avec les romans dits pour la jeunesse antérieurs à 1945. Il n'est pas sûr que nous aurions les mêmes résultats que ceux énoncés ici. Avec ces deux regrets on a parfois l'impression que l'entreprise de légitimation de la littérature de jeunesse à laquelle se livre Daniel Delbrassine par la démonstration de la qualité stylistique équivalente emprunte des chemins un peu trop balisés. D'autant que cette question de la qualité stylistique n'est peut-être pas essentielle, mais osons-le dire, nous semble dénoter d'une conception élitiste de la littérature.

D'autant que l'on peut aussi considérer que la littérature peut ou doit être appréhendée par ce que les lecteurs en pensent, en disent, en lisent. Or dans cette étude, la question dite de la réception n'est abordée que du point de vue de l'écriture et non de la réception réelle par les lecteurs réels. Ainsi concernant ces 247 romans : quels sont les chiffres de vente ? lesquels sont lus ? par qui ? sont-ils appréciés ? Nous ne disposons pas de ces données. Là aussi on comprend bien qu'envisager le corpus de cette manière aurait constitué un autre sujet de thèse. Mais il est dommage que ce point n'ait pas même été signalé. C'est d'autant plus étonnant qu'en revanche le succès marchand de Harry Potter est analysé comme une preuve de la légitimisation vers laquelle la littérature de jeunesse est en chemin. Mais là non plus ce succès n'est pas resitué dans le contexte de l'énorme investissement médiatique dont il a fait l'objet. Harry Potter n'est pas un livre, mais avant tout un produit marchand. On peut rétorquer que tous les livres sont des produits et qu'il faut les vendre. Oui, bien sûr. Mais alors pourquoi tous les livres ne bénéficient-ils pas de la même promotion et des mêmes subterfuges pour appâter le chaland, qui ne sera pas forcément un lecteur. De ce fait, il parait difficile de dire à partir de l'exemple d'Harry Potter que la littérature de jeunesse a le vent en poupe. On aurait souhaité plus de nuances, voire un peu de scepticisme. Bien évidemment, étant donnée l'érudition romanesque dont fait preuve Daniel Delbrassine, il est presque certain que ces questions ne sont pas absentes de sa réflexion, mais qu'elles n'ont pas trouvé leur place dans un travail universitaire. Enfin, dernier petit regret : Daniel Delbrassine ne semble pas connaitre les revues Lire au collège et Lire au lycée professionnel du CRDP de Grenoble, qu'il ne mentionne pas dans son panorama des revues qui s'intéressent à la lecture adolescente. Nous avons la faiblesse de penser qu'après cette note de lecture qui recommande son ouvrage, il nous fera l'amitié de nous lire.

En dépit de ces quelques remarques, on ne peut que recommander la lecture de cet ouvrage qui dresse un panorama intéressant de la production romanesque pour la jeunesse de ces dernières années et dont certains chapitres, comme par exemple celui sur le roman d'initiation et de formation, donnent des points de repères rigoureux au lecteur ou prescripteur de livres aux adolescents.

Marie-Cécile Guernier.

Lire au lycée professionnel, n°53, page 34 (03/2007)

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