Jeanne et le Mokélé

1910. Mon enfance à Paris. Mon père : le professeur Modest Picquigny. Ses voyages en Afrique, au loin. Parfois, ses récits près du feu. Ses comptines : Gnou, Hibou, Vaudou, Eléphant, Piment, Serpent, Kilimandjaro, Lionceau, Sénoufo, Crocodile, Gorille et compagnie. Peu d'enfants de 10 ans en savaient autant que moi sur cet immense continent.

Les films de père reçus par colis postal. L'enfance de Jeanne Pecquigny : mon enfance. L'Afrique de mon père avec ses films, sans mon père.

Mon père a disparu en Afrique. Plus de visites. Plus de bobines de films. Perdu. L'angoisse. 1er septembre 1921 : partir pour l'Afrique. Seule. Toute seule. Décidée. La colère de maman. Les pleurs de maman. Partir malgré tout. Mes malles : mes vêtements, mes souliers, mes chapeaux, la caméra offerte par papa. Et sa carabine.

L'Océan. Ses embruns. Les escales : Dakar - Conakry - Abidjan - Lomé - Cotonou - Porte Novo. Ma curiosité, Mon impatience. Mon arrivée au port de Pointe-noire. La lumière. La chaleur. Les parfums de l'Afrique.

Les présentations. Un guide recommandé par les amis de mon père : Eugène Love Peacok. Eugène braillard. Eugène vantard. Et son odeur de mauvais alcool. Tant pis. Tant mieux. Heureuse. Tellement heureuse. La recherche de mon père. Enfin.

La piste et des journées de marche. Eugène Love Peacok se moque de ma carabine, "une mignonne carabine à tirer les lapins". Ma réplique cinglante : "Les animaux d'Afrique les plus assoiffés de sang ne s'arrêtent pas avec du gros calibre mais avec une moustiquaire !" Mon indignation devant Eugène et les autres chasseurs : leurs massacres. La disparation des grands troupeaux. Le sang de l'Afrique.

Le fleuve Congo. La remontée en rafiot. Les arbres démesurés. Les plantes immenses. Les papillons et les insectes énormes. L'émerveillement. Les explications et la gouaille d'Eugène. La moiteur. La transpiration. Les moustiques.

La lenteur du canot. Les pannes moteur. Les insultes du mécano. Notre destination ? Sans aucune précision. La région de Likouala-aux-Herbes. Mon père à retrouver dans 130 000 km2 de forêts marécageuses.

[...]

Brutale frayeur : arrêt net du moteur. Le courant. La berge. Le courant. L'hippopotame qui sommeille. Le courant. Les jurons du mécano. Ses cris. La tranquillité brisée de l'animal. Son courroux. Son corps énorme. Notre petit canot.

Sa force sous la coque du rafiot. Notre impuissance. La terreur. Les ronflements d'Eugène Love Peacok entre alcool et chaleur. La crise : je hurle, je le secoue. Je le hais. Impossible de le réveiller.

L'hippopotame détruit le canot. Agir vite. Le mécano tremble dans son coin. Agir vite. Je saute sur le fusil d'Eugène. Je vise. Je tire. Je tombe à la renverse dans l'eau. opaque et sombre. Le vide. Le plongeon d'Eugène. Mon sauvetage. Les rires d'Eugène : "Heureusement que je suis là."

La gifle. La drôle de tête d'Eugène. Folle de fureur. Morte de peur. Les caisses d'alcool jetées dans le fleuve Congo. La rage contenue d'Eugène. Ses excuses. Gambonna : la terre ferme. La joue rouge d'Eugène devant le haut fonctionnaire obèse qui nous accueille gentiment.

Le fonctionnaire a connu le professeur Modest Picquigny. Il propose son aide. Convoque les pisteurs locaux. En vain. Leur refus de nous accompagner dans les marais de Likouala-aux-Herbes, au pays du Mokélé Mbêmbé. Eugène ironise : " Le Mokélé quoi ?"

Dessin des indigènes sur le sable : une espèce d'éléphant, sans oreilles, avec une petite tête au bout de la trompe, une queue de serpent. Ma surprise. Les explications du gros homme : "Un brontosaure ou diplodocus !" La sueur sur son front. Encore les rires d'Eugène.

Le fonctionnaire grogne : "On ne badine pas avec le Mokélé !" Il insiste sur les descriptions des missionnaires français au XVIIIe siècle : hybride d'éléphant, d'hippopotame, de lion, le cou d'une girafe, la queue d'un serpent. Fin du XIXe, d'autres récits du même acabit. Et en 1913, des militaires allemands et leur découverte d'étranges empreintes.

Je tombe, les fesses dans la poussière : mon père cherche le Mokélé. L'évidence ! Eugène ne rit plus. Il me relève galamment. Apparition d'un guerrier géant. Inquiétant. Troublant. Il accepte de nous guider jusqu'aux marais de Likouala-aux-Herbes. Mantou est son nom.

[...]

Jeanne et le Mokélé. Fred Bernard et François Roca @Editions Albin Michel, 2001.

Lire au lycée professionnel, n°49, page 32 (09/2005)

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