Prince de naissance, attentif de nature

C'était un petit garçon plein d'attention. Il faisait attention à ne pas marcher sur la traine de la reine, sa mère. Il faisait attention à ne pas cogner dans le sceptre du roi, son père. Car il était prince de naissance et attentif de nature. On le voyait même faire de grands détours pour éviter de marcher sur les fourmis. Sa nourrice, une femme simple et bonne, se disait :
- Quel bon roi cela fera !

Sa mère mourut. Son père mourut. Et il fut roi.

Il ne voulut pas de la traine royale parce qu'on ne voit pas ce qu'elle balaie derrière soi. Mais il fallut prendre le sceptre. Le grand conseiller lui recommanda, pour marcher comme son père, le roi, d'y porter toute son attention. Un sceptre doit rester droit. C'est ainsi qu'il écrasa sa première fourmi. Quand sa nourrice lui apprit, il pleura. Mais le grand conseiller déclara :
- Un roi ne pleure pas. Une fourmi, ce n'est rien. Venez, Sire, nous avons à faire.

Le jeune roi releva la tête. Le regard d'un roi porte loin. Il ne pouvait plus voir ce qui était au bout de son soulier. C'est ainsi qu'il écrasa des grillons, des hannetons, et tout un petit peuple qui vivait à ses pieds. Puis ce fut son carrosse qui écrasa car un roi ne marche pas. Quand la vieille nourrice lui apprit, il cria courroucé au cocher :
- Mais faites attention, faites attention.
Et sa nourrice pleura. Mais le roi ne le vit pas. Il était préoccupé, entouré de tous ses conseillers. Il faut dire qu'une petite guerre se préparait.

Il voulait qu'on fasse attention à ses sujets. Les conseillers disaient :
- Oui.

Ils voulaient aussi qu'on fasse attention aux sujets de l'autre pays. Les conseillers disaient :
- Mais Sire, c'est la guerre, ce n'est pas notre affaire.
Le regard d'un roi, quand il est en guerre, doit porter encore plus loin. Alors on renvoya sa nourrice dans son village pour ne plus le tracasser avec ce qu'on écrasait.

La petite guerre fut gagnée. Le roi devint un plus grand roi. Ses terres augmentaient. Et ses affaires. Et ses sujets. Il était vêtu maintenant d'un grand pays. Alors on lui donna aussi de grandes bottes. Il ne savait plus ce qu'était une fourmi. Son regard se perdait. Une grande guerre se préparait.

Cette guerre-là aurait lieu au bout de ses terres, au bord de la mer. Le roi n'avait jamais vu la mer. Quand il arriva, il s'arrêta. Aussi loin que son regard allait, la mer lui répondait. Il resta debout, les yeux fixés sur la ligne où ciel et mer ouvrent et ferment le monde chaque jour. Il y resta jusqu'à la nuit. Le silence se fit. Les vagues avaient emporté avec la marée toutes les paroles des conseillers. Alors le roi enleva ses grandes bottes, son grand manteau et le grand pays qu'il avait sur le dos. Il entra seul dans l'eau.

La mer montait à nouveau. Et chaque vague lui dit à quoi il devait faire attention. Toute la nuit, il écouta. Au matin, il regarda la mer, la terre et le ciel. Il sortit de l'eau. Il ne reprit ni les bottes ni le manteau. Il renvoya les canons, les conseillers et les soldats dans leurs foyers. Il décida d'aller voir sa vieille nourrice. Sur le chemin, il fit bien attention où il posait les pieds. A chacun de ses pas, tout le monde se disait :
- Quel bon roi nous avons là !

Il avait retrouvé son regard. Car il était roi de naissance, mais attentif de nature et c'est ainsi qu'il régna.

Prince de naissance, attentif de nature. Jeanne Benameur, Katy Couprie @ Éditions Thierry Magnier, 2004.

Lire au lycée professionnel, n°49, page 30 (09/2005)

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