Editorial

L'art de placer sa voix dans le choeur

Gaëtan Gratet, IA-IPR de lettres, académie de Grenoble (38)

C'est un constat aisé à faire : dans la classe, l'oral peine à s'imposer face à l'écrit, dont le premier titre de noblesse est d'être reconnu comme sans égal pour l'approfondissement et le développement de la réflexion. La nécessaire lenteur de l'écrit énerve parfois, souvent, mais les enseignants s'arc-boutent à la rigueur. Les pratiques orales, du coup, sont généralement à la remorque, dans les interstices de l'écrit. L'oral travaille pour l'écrit, non pour son propre compte. Il arrive même qu'un oral trop affirmé, risqué dans l'éloquence, suscite quelques sourires.

Il faut pourtant considérer l'oral, c'est-à-dire l'apprendre et le cultiver dans la cité mouvante et amplificatrice du XXIe siècle. Point n'est besoin de remonter aux origines grecques de l'éloquence pour se persuader du lien très étroit qu'entretient la parole orale, aux côtés de l'écrit, avec la réflexion et l'action. C'est au collège qu'on peut guider les élèves sur ce chemin. Si l'attention à la langue orale, mieux écoutée et pratiquée, aide à percevoir les nuances et la saveur de la pensée, il y a bien d'autres enjeux : découverte et épanouissement de leur personnalité, construction de leur identité, nouvelle motivation, regain de confiance, amorce d'une émancipation qui argumente avec toute la précision souhaitable aussi bien le oui que le non, prévention de la violence, sans compter la reconnaissance et la libération de capacités créatives, comme le montrent fort bien certaines expériences décrites ici. Au-delà se profile la question de la responsabilité sociale et politique. Si l'on veut que l'objectif de la citoyenneté ne soit pas seulement incantatoire, il faut encourager toutes les pédagogies qui donnent ou redonnent de la substance à l'oral.

C'est donc à un rééquilibrage entre les pratiques écrites et les pratiques orales que réfléchissent les contributeurs de ce numéro de Lire aucollège.

Les pratiques théâtrales, par exemple, capables aussi bien de desserrer le noeud gordien de la violence que de redonner confiance, l'utilisation de l'outil radiophonique, ou les expériences d'initiation à l'usage philosophique de la parole agrandissent considérablement le champ de l'oral et en démultiplient la légitimité. Elles sont de réels facteurs de lutte contre les inhibitions dans la mesure où elles réconcilient la situation d'apprentissage avec l'expression de soi. Un certain naturel de la parole n'est plus incompatible avec l'idée de responsabilité par rapport à ce qu'on dit ou de qualité de la parole, chose que le cours dialogué traditionnel peine à garantir. Les différentes expériences relatées et analysées ci-après montrent à quel point le travail de l'oral interpelle et engage la personnalité de chacun en la rendant solidaire, parfois inopinément, d'une conscience de la nécessité scolaire.

Ce numéro et le suivant1 font ainsi défiler un beau cortège. Ceux qui ne parlaient pas, courbés sous l'appréhension ou l'ennui, ceux qui se repliaient dans la "désidéalisation" des adultes2, ceux qui au fond d'eux-mêmes cherchaient à échapper à la spirale stérile des affrontements, ceux qui sont davantage envahis par des questions que par des réponses attendues, ceux qui ont besoin de se relaxer pour mieux appréhender leur conscience, ceux qui redécouvrent une langue enfouie au contact d'oeuvres d'art, ceux qui découvrent en eux la "bonne personne" au détour d'un atelier de philosophie ou de philo-fables, sans parler de ceux qui découvrent par l'oral que le latin est une langue vivante... et bien d'autres encore. Bien plus qu'une compétence, en vérité.

Du côté professoral, une parole qui accepte des temps de suspension dédiés à l'analyse et d'autres pour la relance exigeante du propos.

Mais seul peut entendre le coeur
Qui ne cherche la possession ni la victoire.3

Du côté des élèves : on leur donne depuis longtemps la parole. Mais ils ne sont jamais autant libres que lorsqu'ils la prennent.


(1) Ce numéro 90 est plus orienté vers la construction de l'identité par l'oral. Le numéro 91 traitera davantage de la compétence orale.

(2) Voir, dans ce numéro, l'article de Jean-Louis Beratto, psychologue, "Un ado, ça manque de mots ?".

(3) Philippe Jaccottet, La Voix, dans L'Ignorant, Poésie 1946-1967, Gallimard, 1971.

Lire au collège, n°90 (05/2012)

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