Editorial

Une injonction paradoxale ?

Elsa Debras, rédactrice en chef

Et les paradoxes sur la lecture sont nombreux : 654 ouvrages à paraître entre juillet et octobre 2011, moins que les années précédentes, mais c'est encore énorme. Or les Français lisent de moins en moins1. Quant aux jeunes, s'ils sont encore nombreux en 2009 à la fin du collège à lire par plaisir (plus de 60%, tous types de lecture confondus, ce qui n'est pas si décourageant), c'est presque dix points de moins qu'en 2000.

Il est aussi bien connu que les professeurs, de français particulièrement, aiment lire, mais parviennent-ils à donner le goût de lire à leurs élèves ? Ont-ils d'ailleurs toujours apprécié les cours qu'ils ont reçus ? Leurs pratiques de lecture et leurs pratiques pédagogiques sont-elles en accord ? Nombreux par exemple sont ceux qui revendiquent pour eux-mêmes les "droits imprescriptibles du lecteur" de Daniel Pennac2, mais combien reconnaissent ces mêmes droits à leurs élèves et les autorisent à "sauter des pages", à "ne pas finir un livre", à "lire n'importe quoi" ? Combien partagent leurs trouvailles, par une lecture à voix haute, sensible, même quand ce n'était pas prévu, juste "pour le plaisir", quitte à bousculer de dix minutes le planning des cours ? Car lire, c'est choisir un livre pour sa saveur, son odeur, les résonnances qu'il éveille en nous.

Ce même contraste existe chez les élèves : contrairement aux idées reçues, ils lisent, et même beaucoup. Ou plus exactement : ils sprintent sur le portable, randonnent sur Internet, explorent des sagas de milliers de pages, feuillettent aussi bien des documentaires que la presse à scandales, et même parfois les livres recommandés par l'enseignant, sans aucune hiérarchie. Alors pourquoi cet ennui en classe devant les livres que nous chérissons tant ? Finalement, d'ailleurs, il est bien possible que ce soit pendant le cours de français qu'on lise... le moins, tant il est vrai que la lecture elle-même est souvent reportée en-dehors du cours ! Chacun aurait donc le plaisir de la lecture en partage, mais le garderait pour soi.

Pourtant, les programmes l'expriment très clairement : "Le professeur cherche à susciter le goût et le plaisir de lire". Mais peut-on réellement créer le goût de lire ? N'est-il pas consubstantiellement lié à l'individu, son histoire, son milieu, son caractère ? Quelle est l'influence de la sphère scolaire ? Le goût de lire peut-il se déclarer brutalement à l'adolescence ? Peut-on, donc, devenir lecteur ? Formulé ainsi, on pourrait croire que non, et pourtant de nombreux écrivains (comme Michel Butor dans ce numéro), racontent bien la rencontre avec un enseignant qui les a éveillés à la littérature et à l'écriture. Il semblerait donc que le goût de lire ne soit pas totalement soluble dans l'école... à condition toutefois d'écouter vraiment les oeuvres, car l'enseignement de la littérature peut dévitaliser la lecture.

Voici donc quelques propositions pour favoriser, au moins favoriser, le plaisir de lire : épauler la lecture elle-même, jouer sur la diversité éditoriale, s'approprier des outils modernes, faire de la lecture un moment riche de sens et d'échanges en classe. Parce que lire, c'est rassembler.


(1) Enquête INSEE datée de 2006 : 42% n'ont lu aucun livre dans l'année qui précède. Le chiffre augmente à chaque recensement.

(2) Dans Comme un roman.

Lire au collège, n°88 (10/2011)

Lire au collège - Une injonction paradoxale