Dossier - (En)quête d'identités : du moi aux autres

Veuillez décliner votre identité numérique !

Patrick Robin-Brosse, enseignant en économie et gestion (lycée Pierre Béghin, Moirans) et chargé de mission "numérique responsable" (Délégation académique au numérique, académie de Grenoble)

Mon identité numérique, mais qu'est-ce que c'est ?

Notre identité est composée de notre filiation (nom, prénom et date de naissance), mais aussi de notre environnement, de ce qu'on fait, de ce qu'on aime... Notre identité, c'est donc l'ensemble des éléments qui nous caractérise. L'identité numérique peut être assimilée à la part de notre identité visible sur Internet. Il suffit de saisir un nom dans un moteur de recherche afin d'obtenir des informations sur une personne. C'est bien ce que nous faisons lorsque nous souhaitons obtenir davantage de renseignements sur un auteur, un acteur, un enseignant, etc. Certains recruteurs font de même pour choisir entre plusieurs CV.

Quelle image de moi pourrait avoir quelqu'un qui ne me connaît pas encore à partir des résultats du moteur de recherche ? Car cette image est ce qu'on qualifie simplement d'identité numérique. En bref : qui suis-je sur Internet ? Il est sans nul doute important de vérifier quelle est cette image de moi et si elle correspond à celle que je souhaiterais donner. L'Éducation nationale a pris conscience de cette nécessité en intégrant dans ses programmes l'éducation aux médias, dont l'une des composantes est la gestion de son identité numérique. Les enseignants peuvent prendre appui sur les programmes, mais aussi sur les publications du CLEMI1.

Le volume de l'ensemble des données présentes sur Internet double environ tous les 2 ans. Stockées sur différents serveurs du web, copiées d'un serveur à un autre, récupérées sur les terminaux des utilisateurs, mises de nouveau en ligne par ces derniers, ces données n'ont donc pas vocation à disparaître. Dans le même temps, les outils d'indexation et de recherche évoluent eux aussi. Dans un an comme dans 20 ans, les données de l'Internet pourront donc être retrouvées aussi aisément qu'aujourd'hui. Et, parmi ces données, se trouvent les informations constituant notre identité numérique, elles aussi de plus en plus nombreuses. Au fil du temps se constitue un recueil d'informations nous concernant ; il nous appartient donc de les vérifier régulièrement.

Suite à une recherche sur mon identité, je peux classer les réponses des moteurs en quatre catégories :

  • les réponses concernant un homonyme ;
  • les éléments que j'ai moi-même publiés ;
  • les éléments relatifs à ma vie sociale ou professionnelle ;
  • les éléments publiés par mes relations.

Mon homonyme et moi

Les réponses concernant un homonyme sont plus ou moins fréquentes selon son nom. Il ne faut cependant pas les ignorer afin d'anticiper et pouvoir se défendre facilement fasse à une fausse interprétation de son image qui pourrait être faite. Il faut regarder s'il existe des éléments permettant de se différencier de ses homonymes.

Mes publications et moi

Les éléments que j'ai publiés sont en principe les plus nombreux. Nous sommes souvent surpris quand apparaissent d'anciennes publications que nous avions oubliées. Si légalement le droit à l'oubli peut se poser, dans les faits, Internet ne le permet pas. Raphaël Meltz met parfaitement en évidence ce problème dans son article intitulé "Portrait Google" paru dans le journal Le Tigre. À partir de la photo de Marc L.2 trouvée sur Internet, l'auteur navigue, recherche et retranscrit dans son article tout ce qu'il trouve à propos de Marc ; un portrait détonnant. Beaucoup d'adolescents dans leur phase de construction ont besoin de se sentir aimés, voire adulés, et se mettent facilement en scène sur un réseau social telle une star de télé-réalité. Ils n'ont pas conscience que toutes les informations sur leur vie privée qu'ils mettent à disposition peuvent un jour nuire à leur réputation.

Un réseau social est par définition un espace public et de ce fait une information ou une photo publiée dans un cercle fermé peut rapidement se retrouver visible de tout l'Internet. Une interprétation de cette information personnelle sortie de son contexte initial peut être très néfaste. Le jeu sérieux en ligne 2025 Ex-Machina3 illustre tout à fait cette situation. C'est l'histoire de Fred qui lors d'un entretien d'embauche pour occuper un poste à responsabilité dans une organisation de protection des animaux doit s'expliquer sur une vidéo, réalisée 15 ans plus tôt lors d'une soirée festive entre amis, sur laquelle il met à mort un chat.

Ma vie professionnelle et sociale et moi

Je suis adhérent d'une association et je suis cité dans la liste des membres de son site Internet. J'ai participé à la course pédestre de mon quartier, je trouve mon nom dans le classement publié sur Internet. Je suis enseignant et j'ai conduit un projet avec les élèves, mon nom apparaît dans le compte-rendu en ligne sur le site de mon établissement. Mon nom apparaît dans l'organigramme sur le site de l'organisation pour laquelle je travaille... autant d'exemples d'éléments relatifs à ma vie sociale ou professionnelle qui se retrouvent en ligne et qui permettent de me caractériser. La loi "informatique et libertés" prévoit certes un droit de regard, mais nous n'utilisons pas ce droit, car nous trouvons ces articles plutôt valorisants pour notre personne. L'article 38 de la loi reconnaît à toute personne physique le droit de "s'opposer, pour des motifs légitimes, à ce que des données à caractère personnel la concernant fassent l'objet d'un traitement". Comment une somme de petites informations aussi diverses que variées, accumulées sur plusieurs années, influera sur mon image numérique ? Est-ce possible aujourd'hui d'avoir une vie sociale active et une vie professionnelle à responsabilité sans que l'on parle de nous sur Internet ? Vaste question dont chacun est libre d'apporter la réponse qui lui convient. Mais comme enseignant, il nous appartient sans aucun doute d'amener nos élèves à se poser cette question. De plus en plus d'enseignants s'en emparent, et mènent des activités d'éducation aux médias en classe4.

Mes amis et moi

Les éléments publiés par nos relations peuvent être qualifiés de traces subies. Ce sont les commentaires publiés par des amis sur le compte de mon propre réseau social, les commentaires me nommant, ainsi que mon identification sur des photos en ligne me faisant apparaître. Il m'appartient donc à nouveau de vérifier si ce qui se dit sur moi est en phase avec l'image que je veux laisser de moi. C'est la gestion des traces subies qui demande le plus d'attention pour gérer son identité numérique. C'est aussi dans ce domaine que les jeunes, grands utilisateurs de pratiques sociales numériques, ont le plus besoin d'informations.

Ainsi, si je suis identifié par un tiers sur une photo en ligne sur un site de partage d'images, les informations de géolocalisation sont peut être accessibles et, dans ce cas, elles permettent de me situer dans le temps et dans l'espace. Les autres personnes sur la photo étant également identifiées, l'accès à leurs différentes identités numériques ne nécessite que deux clics. C'est la pratique quotidienne des utilisateurs de Facebook et d'Instagram entre autres. "Dis-moi qui sont tes amis, je te dirai qui tu es". Mes amis ? Les 26 millions d'utilisateurs mensuels de Facebook en France possèdent en moyenne 177 amis (http://www.blogdumoderateur.com/chiffres-facebook/) et très peu créent des groupes parmi leurs amis. Que devient alors la vie privée ? Est-ce aujourd'hui une notion dépassée réservée au plus de 30 ans ?

Alors que faire ?

La loi est là pour nous protéger au travers de trois principes fondamentaux qui sont le droit à l'image et la protection de la vie privée, complétés par la loi "informatique et libertés". L'article 226-1 du Code pénal qualifie d'atteinte à la vie privée le fait de publier la photo d'une personne prise dans un lieu privé sans son consentement.

Ainsi une personne qui contesterait, par exemple, la diffusion de son image par un site web pourrait s'adresser soit au juge en s'appuyant sur les principes du droit à l'image (obligation de recueil du consentement), soit à la CNIL (en vertu de l'article 38 de la loi "informatique et libertés" cité précédemment), après avoir, en application du droit d'opposition, demandé sans succès l'arrêt de cette diffusion au responsable du site.

http://www.cnil.fr

Cependant, en dehors de toute question légale, il reste un élément qui me dérange. En interrogeant mes élèves ainsi que des collègues enseignants, je constate que la plupart des jeunes ne sont pas toujours d'accord avec les traces subies, qu'il s'agisse de commentaires négatifs ou de photos ne les mettant pas en valeur. Il existe pourtant une sorte d'omerta qui consiste à ne pas contester comme le voudrait la loi et à subir en silence les blessures morales infligées par ces publications négatives. Je vous laisse imaginer les dégâts chez les personnes les plus fragiles. Les liens entre image de soi et estime de soi sont évidents5. Ces pratiques ne sont pas nouvelles, elles sont seulement démultipliées par les outils de communication moderne. Quelle est alors notre part de responsabilité en tant qu'enseignant et éducateur ? Les outils sont là, avec régulièrement de nouvelles fonctionnalités encore plus puissantes. Faut-il s'en offusquer ? A-t-on interdit la voiture en France lorsque, dans les années 70, elle tuait 15 000 personnes par an ? Diverses campagnes de sensibilisation aux dangers ont permis d'améliorer ces résultats, n'est-ce pas possible avec le numérique ?

Ne fuyons pas ces outils au risque d'être encore plus éloignés de l'univers de nos élèves. Prenons en charge notre identité numérique plutôt que de laisser les autres s'en charger par une présence même discrète sur quelques réseaux sociaux ou au travers de publications sur différents sujets. Nous avons une responsabilité d'exemple dans notre usage du numérique notamment dans l'usage de notre identification afin de lutter contre l'usurpation, autre facteur d'altération de son identité numérique.


(1) "L'éducation aux médias dans les programmes", une grille de lecture des programmes proposée par le service documentation du CLEMI : http://www.clemi.org/fr/centre-de-documentation/l-education-aux-medias/

(2) Pour lire l'article : http://www.le-tigre.net/Marc-L.html

(3) On pourra par exemple s'inspirer des articles publiés dans ce numéro de Lire au collège, en particulier celui de C. Boisson et C. Lepelletier, "Devenir un personnage de roman en utilisant un site d'écriture collaborative" ou celui de C. Duret, "Construire une identité numérique positive à l'école".

(4) http://www.2025exmachina.net/espace-pedagogique/fred-et-le-chat-demoniaque

(5) À ce sujet, l'article de S. Tisseron, "L'intimité au risque d'Internet", également publié dans ce numéro de Lire au collège, apporte toutes les précisions nécessaires.

Lire au collège, n°96 (05/2014)

Lire au collège - Veuillez décliner votre identité numérique !