Dossier - (En)quête d'identités : du moi aux autres

Si j'étais moi, je le saurais

Stéphane Daniel, écrivain

À vous qui n'allez jamais sur Facebook, j'adresse un message de bienvenue.Facebook Gaspard Corbin

En septembre 2006 paraissait dans la collection "Métis" chez Rageot un titre, Gaspard in love, qui marquait la première apparition de Gaspard Corbin, mon personnage fétiche. L'incroyable bonheur que j'avais ressenti à le faire s'agiter sous ma plume, comme si je n'avais cessé de le chatouiller avec, me laissait espérer un accueil que les premiers résultats de ventes ont rapidement douché à l'eau froide.

Quelques années ont passé avant que je me décide à le rappeler à mon bon souvenir, fort de l'enthousiasme d'un cercle fervent de lecteurs conquis et du soutien de l'éditrice, Caroline Westberg. À l'heure d'envisager la publication du tome 2, L'Amour frappe toujours deux fois, elle m'a proposé d'offrir à ce premier tome une seconde chance en le republiant hors collection, sous un nouveau titre et habillé d'une nouvelle illustration de couverture. Par ailleurs, l'idée d'utiliser les réseaux sociaux pour contribuer à asseoir son existence s'est imposée.

À titre personnel, je n'avais jamais été tenté de créer ma propre page Facebook. Mais l'idée me séduisait de plonger dans cet univers virtuel déguisé en Gaspard Corbin à certains égards lui-même parfois déguisé en moi.

La mise en place du projet fut réglée lors d'un déjeuner réunissant Caroline Westberg, Églantine Sauvage, qui travaillait alors chez Rageot, mon fils Jules, 14 ans à l'époque, et moi-même. Églantine et Jules, utilisateurs, ont apporté leur précieuse expertise.

Dès la naissance de la page, en janvier 2010, j'ai tout de suite pris la main sur le contenu sans avoir réfléchi à une éventuelle stratégie tandis que l'éditeur s'occupait de la rendre visible auprès de libraires, de blogueurs, de bibliothécaires. Et cette page, pensée comme un outil promotionnel, est rapidement devenue un prolongement des romans en cela qu'elle a offert au personnage d'établir sa présence au long cours.

La page de Gaspard Corbin n'a pas pour autant rompu tout lien avec sa vocation première. La parution de Si par hasard c'était l'amour, programmée le 17 mars 2010, a été annoncée, accompagnée, orchestrée, vuvuzelée par l'intéressé lui-même.

J-2 ! Je suis presque sorti de la couverture, on voit l'élastique de mon caleçon Mickey.

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Je suis sorti sur mon balcon ce matin. Amassée place de la Concorde, la foule, qui avait déjà lu le livre, hurlait "La suite ! La suite !" J'ai lancé "Je vous ai compris !" C'était un peu gênant quand même. Mais je m'habituerai vite.

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Tout à l'heure, je suis allé acheter un paquet de Granolas. La vendeuse m'a dit "Bonne soirée". Voilà, depuis la sortie du livre, c'est comme ça tout le temps, une pression qui m'amène à regretter l'époque bénie de l'anonymat.

Ô pouvoir des mots !

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Sauf que la marionnette tirait ses propres fils.

La sortie du tome 2 étant prévue le 16 mars 2010, la période qui s'ouvrait m'a permis d'expérimenter les différents usages que je pouvais faire de cette page dans laquelle je m'étais fixé pour objectif d'écrire tous les jours. Trois catégories se sont dessinées.

D'abord, une grande place s'est offerte à la musique, laquelle assure une présence régulière et essentielle dans l'univers, et de l'auteur que je suis, et de son personnage. J'ai posté les morceaux qui allaient offrir une bande son au tome 2 en teasant sur les liens qui les unissaient au récit.

BO de L'Amour frappe toujours deux fois (sortie le 16 juin, posez une journée de RTT). Gaspard tombe sur une liste. Que des titres qui serrent le coeur, beaux à pleurer. Voici le cinquième, le plus grand. Que la voix d'Erin Moran soit avec vous.
A girl called Eddy, Somebody hurt you.

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Ensuite, je me suis efforcé d'organiser l'attente éditoriale.

ERRATUM ! Sous la pression mondiale, j'ai craqué et commis une erreur. Le véritable début de L'Amour frappe toujours deux fois est :
C'est

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EXCLUSIVITÉ MONDIALE 2 (La Vengeance). Voici la FIN de L'Amour frappe toujours deux fois :
lâchée.

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Si vous tenez absolument à savoir ce qu'il y a entre le début et la fin, une seule solution : mais laquelle ?

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Enfin, j'ai commencé à ouvrir de petites fenêtres qui, à l'avenir, allaient permettre à une lumière plus décalée de baigner cette page. Sans aucun lien avec l'actualité, ces tentatives ont donné le ton de ce qu'auraient été les véritables statuts de Gaspard Corbin s'il avait réellement existé. À travers moi, il a pris de temps en temps les commandes et s'est imposé comme un être de chair et de sang impatient de déborder le cadre de la fiction pour s'en affranchir.

J'organise ce soir Le Plus Petit Apéro Géant de l'histoire. Je n'invite PERSONNE.

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Quand je jette ma journée en l'air, elle retombe toujours du côté de la confiture.

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Écrire un roman, même si c'est pour remettre en scène un personnage qui a déjà écumé d'autres récits précédemment, c'est vivre avec lui, par lui, pour lui, pendant un temps aussi intense que ramassé, puis, une fois le livre sur l'aire d'embarquement, le regarder s'éloigner avec un pincement au coeur et commencer sa vie sans vous. Les lecteurs s'en emparent, ils lui tressent des lauriers ou lui taillent des croupières sans qu'on ne puisse plus influer sur son destin. Il est figé dans l'encre comme d'autres dans le marbre.

Avec cette page, j'ai senti qu'une opportunité se présentait de prolonger la fiction sur un mode quotidien. L'idée de tenir un blog ne m'attirait pas, même s'il aurait pu remplir la même fonction. Une page Facebook, c'est une ligne jetée sur le webocéan que n'importe qui peut mordre sans se sentir obligé de s'abonner.

Et je me suis pris au jeu. Coulés dans la personnalité de Gaspard, les statuts ont commencé à se suivre sans aucune logique ni autre contrainte que celle d'amuser, de surprendre, d'attendrir, d'émouvoir, respectant en cela les objectifs que je m'étais fixés en la façonnant. Conçue au départ pour accompagner les livres, la page a pris son autonomie.

Au fil des semaines, des mois, un réseau de fidèles s'est constitué, dont le bataillon principal était et reste constitué d'amis auteurs dont j'ai commencé à fréquenter les pages. Ayant repris mon métier de professeur des écoles à plein temps, je souffrais de constater que les occasions de les croiser, d'échanger avec eux se raréfiaient, et nos joutes Facebook m'ont permis de mieux le supporter.

La question de mon identité s'est toutefois posée assez rapidement.

Un jour, j'ai reçu un message d'une lectrice qui me demandait, à l'évidence troublée, QUI écrivait ces statuts. "Mais c'est moi !" fut ma réponse, signée Gaspard Corbin.

Je ne me suis pas pour autant résolu à lui expliquer qui était ce moi-là.

Échange ma vie contre celle d'un autre moi. Me contacter si vous êtes moi.

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Il est multiple. Les mains qui pianotent sur le clavier sont celles de l'auteur que je suis, de la personne que je suis, du personnage que je suis quand je les écris, et tout finit par se mélanger, à cette réserve près que ma vie privée n'interfère jamais dans le choix des statuts, par choix. Je reste vigilant pour la confiner à la lisière car non seulement l'endroit serait mal choisi pour qu'elle s'exprime, mais en plus je répugne à la sortir de l'ombre.

Dans les livres, je ne me livre pas, je me délivre.

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Mon intention n'est pas de cultiver un hypothétique mystère, je n'ai simplement pas le goût de l'exhibition. Je reste persuadé que la seule part de moi qui mérite d'être exposée se terre dans mes personnages et l'impression d'en avoir le contrôle, bien que je sache le processus en partie illusoire, suffit à me rassurer.

Si j'étais moi, je le saurais !

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Il m'est arrivé de jouer avec ces identités, juste pour le plaisir de rendre le personnage plus réel que son auteur. Précisons que l'écriture du tome 3, qui s'est étirée sur une longue période, a autorisé ce ping-pong identitaire.

Je vous le dis, il commence à me gonfler sérieusement Stéphane Daniel ! C'est que je me sens à l'étroit dans les 2 tomes, je brûle d'envie de me dégourdir l'existence dans un 3e ! Mais l'autre, gna gna, il chipote, là ! S'il tire trop sur la corde, je vais changer d'auteur et pis c'est tout !

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J'ai envoyé une lettre à SD pour lui demander quand il avait l'intention de me remettre en scène. J'ai sous les yeux sa réponse, un peu sèche : "Bien reçu votre requête. Patientez, on vous écrira".

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Je suis un personnage parti au front, volontaire pour être en première ligne, toujours.

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Si la personne privée est restée dans l'ombre, j'ai peu à peu opéré un glissement permettant à Gaspard de se faire l'écho de réflexions sur l'écriture. L'auteur a joué des épaules pour se faire une place dans ses publications. Mais rien n'empêchait ce dernier d'avoir des velléités en la matière...

Je ne trouve pas les mots pour vous dire à quel point j'aime écrire.
Quand on veut faire carrière, ça démarre mal !

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L'écriture du tome 3 était donc entamée quand l'histoire de cette page Facebook a pris un virage que je n'avais pas prévu puisqu'elle s'est invitée à la fête. En effet, compte tenu de la place qu'elle avait prise dans l'existence de Gaspard, lorsqu'il a fallu trouver un fil rouge à l'enchaînement des chapitres, certains statuts ont clignoté dans ma mémoire, sans compter qu'elle a fourni les éléments de surprises qu'avaient apportés dans le tome 2 les échanges de SMS. Ainsi, c'est là que Gaspard voit surgir la silhouette mystérieuse de Chan qui va bousculer sa vie amoureuse. Et les musiques qu'elle poste sur sa page joueront un rôle non négligeable dans la découverte de son identité. Bel exemple de ce que la vie autonome d'un personnage peut apporter à son évolution fictionnelle.

Jusqu'à la parution d'Un amour peut en cacher un autre en mai 2013, l'auteur a pris davantage de place à travers la publication récurrente de lettres accompagnant des manuscrits fictifs, ou des refus. Mais toujours dans l'esprit de Gaspard, un mélange de maladresse et de causticité, d'ironie et de tendresse.

Monsieur,
Je vous envoie mon texte, "Diplomate". Il est bon, très bon même. Excellent. Bien meilleur que toutes les merdes que vous publiez d'habitude. Et si vous décidiez de ne pas le publier, cela confirmerait ce que je pense déjà de vous, que vous n'êtes qu'une bande de foutus connards.
Cordialement.

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Bonjour mon bonhomme
Ne t'inquiète pas, ton album "Le Roi Caca et la Princesse Popotin" est bien arrivé chez nous. Tu as raison de te lancer dans l'écriture car les plus grands l'ont fait avant toi (oui, même Marcel Prout comme tu dis). Toutefois, la plupart d'entre eux ont quand même attendu d'être à la grande école. Ainsi, ils étaient capables de produire un texte plus long que leur titre, ce qui est à peine le cas du tien (Le Roi Caca a rencontré la Princesse Popotin. Et après il a mouru"). On ne peut donc pas le publier, tu comprends ?
Reviens vers nous dans une vingtaine d'années, nous te lirons encore avec plaisir.
Bisous.
Étienne de La Brosse, DG des Éditions Groupichon et Tartibelle
P.S. Au fait, dans une lettre, quand on veut ajouter quelque chose, on ne dit pas Poste Scrotum. Demande à ton papa de t'expliquer pourquoi.

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Précisément, comment définir les frontières ? Qu'y a-t-il de Gaspard en moi, ou inversement ?

Il m'est très difficile d'y répondre. J'ai emprunté à ma propre biographie des éléments extérieurs comme la localisation de son lycée place de la Nation, qui fut le mien, le quartier du 12e arrondissement où j'ai grandi, la description de l'appartement où vit Karen dans le tome 2 conforme à celui que j'ai moi-même occupé dans mes jeunes années, mais là n'est pas l'essentiel. La personnalité de Gaspard est vraiment très éloignée de la mienne à son âge car il affiche une sérénité et un détachement face aux événements qui ne reflètent en rien le jeune homme inquiet que j'étais. Sans doute faut-il y voir la volonté d'avoir a posteriori la maîtrise d'un environnement affectif où je me suis toujours senti ballotté. Un personnage a ceci de pratique qu'il peut revisiter votre histoire, explorer des embranchements de vie que vous n'avez pas choisis. Tout ce qui dans ce travail semble avoir été puisé loin de vous-même reste une partie de vous-même maintenue en orbite.

Plus nettement, l'humour de Gaspard, si tant est qu'on lui en prête, trouve sa source dans le mien, si tant est que j'en aie. Il est basé sur l'ironie, une moquerie dont j'espère qu'elle n'est jamais blessante car elle s'efforce d'être autoreverse.

Je ne sais pas ce que deviendra dans l'avenir Gaspard Corbin sur Facebook. Même s'il a pris ses distances avec les livres qui le convoquent à intervalles réguliers, leurs destins restent liés. Au mieux, il y aura un dernier tome de ses aventures, et s'il devait disparaître du paysage éditorial pour cause de résultats mitigés, qu'il reste vivant sur les cendres de ses romans n'aurait plus aucun sens.

S'il existe un jour, le tome 4 s'appellera "Demain". Parce qu'on ne sait jamais de quoi demain sera fait.

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Ce sera alors une page Facebook tournée, qui continuera à faire valser dans le cyberespace des fragments de statuts désintégrés.

J'aurais aimé être quelqu'un d'autre, mais la place est déjà prise.

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Bibliographie

  • Daniel S., Gaspard in love, Rageot, 2006.
  • Daniel S., Si par hasard c'était l'amour, Rageot, 2010.
  • Daniel S., L'Amour frappe toujours deux fois, Rageot, 2010.
  • Daniel S., Un amour peut en cacher un autre, Rageot, 2013.

Lire au collège, n°96 (05/2014)

Lire au collège - Si j'étais moi, je le saurais