Dossier - (En)quête d'identités : du moi aux autres

Construire une identité numérique positive à l'école

Caroline Duret, professeure de lettres

Le numérique interroge [...] nos objets premiers, ceux du savoir, du politique et du social. [...] Cette dimension de l'Internet des objets [...] implique aussi la nécessité d'une interrogation critique sur les modalités de la gestion de l'identité, de la réputation [...].1

Devenir citoyen dans un monde complexe

La multiplication des voies médiatiques pour s'exprimer, devrait-on dire pour "exister" au sens étymologique du terme (ex(s)istere : sortir de, se montrer), pose conséquemment la question de l'identité, dans la mesure où les nombreuses interfaces modifient à des degrés divers le regard que l'on porte sur soi, et sur l'Autre.

En effet, notre présence numérique et la posture que nous adoptons dessinent, par l'intermédiaire de signes divers, le plus souvent iconiques et textuels, les contours de notre personnalité, façonnant ainsi une identité numérique, et forgeant même une (e-)réputation. Par ailleurs, lorsque nous sommes invités sur Internet à renseigner ce qui nous identifie, nous définit, voire nous distingue, il s'opère alors un processus visant à trier des informations nous concernant, de façon à sélectionner celles qui nous paraissent les plus pertinentes dans le contexte communicationnel où nous nous inscrivons, mais aussi les plus conformes à notre image, ou à celle que nous souhaitons renvoyer. On voit bien en tous cas s'accomplir nécessairement un retour sur soi qui questionne l'image que nous nous faisons de nous-mêmes, mais aussi souvent notre estime personnelle. Enfin, cette identité, interfacée, est nécessairement fragmentaire, par la nature même de l'environnement numérique, mais aussi parce qu'elle dépend du fonctionnement spécifique des différentes plateformes qui proposent ou imposent des modes d'existence et de relations très variables2. Toutes ces modalités de la représentation de soi et de l'autre à l'ère numérique sont devenues ces dernières années des objets d'étude dans de nombreuses disciplines touchant aux sciences humaines et sociales.

Ainsi, parce qu'elle représente un enjeu fondamental de notre société, la question de l'identité, dans l'espace hautement médiatique que nous habitons, se pose donc à l'École, qui doit permettre à chacun "d'exercer sa citoyenneté"3. Dès lors, il s'agit de savoir comment celle-ci peut participer à la construction d'une identité numérique positive.

L'écriture du moi : un enjeu littéraire et citoyen

Proposer des activités de lecture et d'écriture sur les médias numériques en classe de lettres peut être l'occasion de mettre en oeuvre des compétences sociales et civiques liées à la problématique des traces, sans détourner le cours de son objet principal, à savoir la maîtrise de la langue et le développement d'une culture humaniste.

C'est dans cette perspective que des élèves de 1re Littéraire ont mené un atelier d'écriture collaborative sur la page Spotted du compte Facebook des "L de Vaugelas".

Spotted, entre tradition et modernité : une lyrique amoureuse à l'ère numérique

Les pages Spotted, créées à partir du réseau social Facebook, sont apparues d'abord dans les universités, puis ont rapidement gagné les lycées et les collèges. Les adolescents, sans dévoiler leur identité, peuvent y publier des textes, qui se veulent généralement poétiques, et sont le plus souvent versifiés. Ils s'en servent notamment pour brosser le portrait anonyme d'autres élèves, dont ils sont tombés amoureux. Loin des dérapages que la presse a largement relayés, certains déclarent simplement leur flamme, livrent avec authenticité leurs émois, manifestant même parfois un réel talent. À y regarder de plus près, cette application relève à la fois d'une tradition populaire et littéraire. En effet, ses ancêtres les plus jeunes sont les courriers du coeur qui fleurissaient autrefois dans les magazines, mais on peut y voir aussi la reprise d'un motif qui s'est épanoui largement dans la littérature, a traversé les genres et transcendé les époques. L'Amour ainsi a-t-il toujours trouvé des voies pour faire entendre sa voix. Serait-ce irrévérencieux, si le XIXe siècle avait été numérique, d'imaginer Baudelaire exprimer sur une page Spotted son ardeur amoureuse à "celle qui est trop gaie", ce "flambeau vivant", cet "ange gardien", à la fois "Muse" et "Madone"4 ? Peut-être que, lui aussi, qui fit parvenir anonymement, entre 1852 et 1854, sept poèmes à Mme Sabatier5, aurait, à l'instar des adolescents ou des jeunes adultes sur Facebook, pris ce pli-là, même s'il la supplia "humblement de ne les montrer à personne"6. En effet, dans les lettres qui accompagnent ses poèmes amoureux, il tente de justifier les raisons d'un tel secret : "L'absence de signature n'est-elle pas un symptôme de cette invincible pudeur ?". Il évoque "la peur horrible" de déplaire et fait, en ces termes, référence au choix de l'anonymat : "Quant à cette lâcheté de l'anonyme, que vous dirai-je, quelle excuse alléguerai-je, si ce n'est que ma première faute commande toutes les autres, et que le pli est pris". On pourrait trouver incongru, voire déplacé, d'associer un tel monument de notre patrimoine littéraire à d'ordinaires pratiques d'écriture sur un réseau social si souvent décrié. Pourtant, si ce phénomène a pris une telle ampleur, n'est-ce pas parce qu'il se rapporte tout simplement à notre humaine condition ? Baudelaire lui-même n'a pas attendu le réseau social pour s'adonner à un tel exercice, et les bancs dans les jardins publics jusqu'aux arbres des forêts, en passant par les cahiers d'écolier portent encore les traces de l'amour naissant, fugitif ou durable. Ce nouveau support, numérique, n'est que le prolongement des objets matériels où s'inscrivent les âmes troublées par le passage de l'être aimé. S'emparer de ce désir créatif en classe de lettres, c'est donc tout à la fois ouvrir une brèche dans le carcan scolaire des exercices codifiés, et favoriser l'acquisition de nouvelles compétences médiatiques et citoyennes.

Inn@moramento, un recueil de poèmes sur Spotted

Dans cet atelier d'écriture, les élèves sont invités à proposer des variations poétiques autour de deux topoï littéraires, le coup de foudre (innamoramento) et la déclaration d'amour. Il s'agit notamment de faire revivre de façon anonyme quelques amours célèbres de la littérature : entre autres, sans se dévoiler, Ruy Blas révèle sa passion pour la Reine, Frédéric Moreau déclare sa flamme à Mme Arnoux, Aurélien témoigne de sa rencontre étrange avec Bérénice. Les élèves s'appuient sur des textes étudiés en classe, qui leur servent de modèles (hypotextes), pour pratiquer la réécriture, inscrite dans les programmes de 1re Littéraire.

Les poèmes sont écrits le temps d'une séance de 2 heures, au cours de laquelle les élèves, répartis en binômes, sont naturellement amenés à relire les textes "sources", à revoir leurs notes prises dans le cadre des lectures analytiques, à s'imprégner de l'esprit des oeuvres et des auteurs concernés, mais aussi à réviser de nombreuses notions en lien avec la poésie. Ensuite, un élève de chaque groupe envoie la production finale à l'administrateur de la page "Spotted" (à savoir le professeur). Grâce à un échange asynchrone par le biais de la messagerie privée sur Facebook (entre le professeur, administrateur du compte "Les L de Vaugelas", et les élèves-auteurs), les poèmes sont corrigés puis publiés. La situation de classe imite donc la réalité des pratiques qui se font sur la page Spotted du lycée. Dans la perspective d'une éducation aux médias, et pour favoriser l'acquisition de compétences sociales et civiques sur les réseaux sociaux, les élèves signent une charte. Celle-ci vise à permettre une prise de conscience des enjeux liés aux droits d'auteur, en abordant surtout la différence entre imitation et plagiat, mais aussi à soulever la question de la représentation de soi et des autres dans les publications sur Facebook.

Levez le masque et devinez à votre tour quels personnages fictifs ou personnes réelles de la littérature se cachent derrière ces poèmes.

Quand le texte se fait image : représentation de soi et des autres dans les "écrits d'écran"7

Comment la pratique d'ateliers d'écriture numérique permet-elle de prendre conscience de l'image de soi et de la représentation de l'autre dans les "écrits d'écran" ? En effet, les traces écrites sur les réseaux sociaux sont autant d'empreintes de soi qui deviennent des objets, lus et vus, renvoyant une image de soi ou de l'autre. Publier sur Spotted, qui est une page publique, c'est donner à voir son texte, c'est le soumettre aux commentaires, aux jugements, c'est aussi exposer l'Autre, celui ou celle dont on parle. Ainsi, le texte, "écrit d'écran", fonctionne comme une image. Ce fait est d'autant plus vrai que, dans cette situation de communication particulière, on révèle une part d'intimité en dévoilant ses sentiments, on expose son texte à la critique, et on brosse le portrait de l'être aimé. L'anonymat n'est pas forcément préservé, surtout quand d'autres élèves, par le biais des commentaires, tentent de découvrir qui est l'auteur ou l'objet du poème, voire démasquent les poètes et les muses. Ainsi, pour mettre en évidence ces aspects, et prolonger l'exercice littéraire, les élèves, sur la page Spotted de la classe, ont été invités à commenter leurs propres productions dans l'esprit du commentaire de texte. À travers l'écrit d'invention et l'écrit métatextuel, ils ont pu revivre avec un regard distancié et éclairé des situations réelles d'écriture sur le réseau social. D'ailleurs, ils se sont prêtés au jeu avec plaisir puisqu'ils ont, dans la première phase d'écriture, facilement reconnu quels personnages de la littérature se cachaient derrière les déclarations d'amour. Ils se sont même amusés à apprécier les publications en activant la fameuse icône "j'aime". De plus, les textes étant publiés anonymement, ils ont rapidement cherché à savoir quel groupe avait bien pu être l'auteur de tel ou tel poème. Ce dernier secret a été dévoilé grâce aux commentaires que les élèves avaient faits par l'intermédiaire de leurs vrais profils Facebook.

Enfin, ils ont pris conscience également que sur de telles plateformes, qui fonctionnent sur un principe communautaire, celui qui publie renvoie une image qui n'est pas seulement la sienne. En effet, la page Spotted d'un lycée expose l'ensemble de la communauté. C'est pourquoi la charte réalisée pour cet atelier d'écriture prenait en compte cet aspect : les élèves s'engageaient non seulement à se conformer aux règles élémentaires de bonne conduite, mais aussi à accepter l'idée que seuls seraient publiés les poèmes qui respectaient toutes les contraintes d'écriture inhérentes à l'exercice littéraire demandé.

Toi et moi : des identités très remarquables

Les selfies8, nouveau phénomène très en vogue, fleurissent sur les réseaux sociaux et marquent très certainement une nouvelle étape dans l'expérience identitaire initiée par la technique. Ces autoportraits numériques, parce qu'ils questionnent eux aussi les notions d'identité et de sociabilité, font donc actuellement l'objet de nombreuses recherches9.

Tout comme la déclaration d'amour anonyme, le portrait de soi n'est pas un genre nouveau, mails il fait peau neuve aujourd'hui à la faveur des innovations technologiques, qui, dans l'histoire de l'humanité, ont toujours largement influé sur les comportements. On peut voir certainement, dans ces deux phénomènes où se joue la représentation de soi, une manifestation de ce nouvel humanisme numérique défini par M. Doueihi comme "le résultat d'une convergence entre notre héritage culturel complexe et une technique devenue un lieu de sociabilité sans précédent"10.


(1) Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique, Le Seuil, 2011.

(2) Sur ce sujet, on pourra consulter un article de Dominique Cardon, "Le design de la visibilité. Un essai de cartographie du web 2.0", Réseaux 2008/6, n° 152, p. 93-93 : "l'identité numérique est [...] une coproduction où se rencontrent les stratégies des plateformes et les tactiques des utilisateurs".

(3) Loi d'orientation et de programme pour l'avenir de l'École du 23 avril 2005, art. 2.

(4) Ces citations font référence à plusieurs poèmes adressés anonymement à Mme Sabatier.

(5) Sur Apollonie Sabatier, une des maîtresses de Baudelaire, consultez le site suivant : http://baudelaire.litteratura.com/?rub=vie&srub=per&id=11

(6) Charles Baudelaire, Lettres, 1841-1866, Mercure de France, 1906, à retrouver sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k96352b

(7) Expression empruntée à E. Souchier, professeur en Sciences de l'information et de la communication au CELSA, http://www.noscreen.com/ecriture.html : "Après s'être intéressée à la notion d'écrit d'écran, notion qui postule l'inter-détermination des modalités d'écriture, du support et des outils, des dispositifs techniques et des pratiques sociales d'écriture, la recherche se poursuit vers Internet et plus généralement vers les 'écrits de réseaux' et les phénomènes de réécriture liés à la circulation des textes et des savoirs".

(8) "Selfie" : photographie qu'une personne prend d'elle-même, le plus souvent avec un smartphone ou une webcam, et qu'elle télécharge sur un média social.

(9) On peut voir l'évolution de l'intérêt pour les selfies sur l'outil de recherche Google. Un exemple avec la France à cette adresse : http://www.google.fr/trends/explore?q=selfie#q=selfie&cmpt=q

(10) Milad DoueihiI, Pour un humanisme numérique, op. cit., p. 9.

Lire au collège, n°96 (05/2014)

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