Dossier - (En)quête d'identités : du moi aux autres

Le "dossier Moi", de mots en émoi

Catherine Briat, collège Anatole France (Gerzat, Puy-de-Dôme), formatrice à l'ESPÉ (Clermont-Auvergne)

J'ai découvert le "dossier Moi" il y a déjà quelques années de cela, via la liste Français-Collège de WebLettres1. J'avoue que je regardais cela d'assez loin, peu intéressée par une activité qui me semblait moins académique que les travaux plus classiques que je proposais à mes élèves dans le cadre de l'objet d'étude "Récits d'enfance et d'adolescence" du programme de 3e. Ce n'est que cette année que je m'y suis intéressée de plus près, voyant l'engouement que suscitait cette activité auprès des collègues. Certains d'entre eux formulaient même des demandes d'activités du type "dossier Moi" pour d'autres entrées du programme comme la poésie lyrique ou la chevalerie. J'avoue être à la fois traditionnelle dans les activités que je propose et en même temps curieuse et relativement innovante, et je me suis retrouvée quelque peu lassée des sujets que je pouvais proposer à mes élèves et qu'ils devaient réaliser en deux pages. J'ai donc consulté le "dossier Moi" déposé sur WebLettres2 et inspiré d'un article de Philippe Lecarme paru dans l'ouvrage Écrire au collège. L'apport des ateliers d'écriture et de leurs pratiques, édité au CRDP de Lyon, en 1999.

Ce dossier est une compilation d'activités, au nombre de trente-six, réparties en six domaines différents : récits brefs de souvenirs, souvenirs autour d'une image, évaluation actuelle de soi, projets, ouvertures sur l'avenir, affrontement du jugement d'autrui, et enfin rêveries et divagations. Il y a là de quoi illustrer les différentes facettes de son identité, à partir de différents angles. Chaque élève doit choisir les activités qu'il a envie de traiter, une par domaine et terminer par une conclusion, sorte d'évaluation personnelle de son dossier. J'étais quelque peu inquiète par ce morcellement des activités : allais-je amener mes élèves à rédiger des textes suffisamment longs et bien construits, ce qui était l'un des objectifs de mes travaux plus "classiques" ? J'ai toutefois décidé de me lancer dans cette activité et d'y lancer mes élèves, environ une semaine avant les vacances de Noël. Pour moi, un temps assez long leur était nécessaire pour réaliser ces six travaux et les compiler dans un dossier.

J'ai commencé par leur faire découvrir quels étaient les objectifs attendus de ces travaux. Immédiatement, certains élèves se sont montrés soulagés par ces différents angles : ceux qui n'étaient pas en réussite dans les exercices d'écriture plus classiques ont été agréablement surpris par l'angle de l'image (choix de photos à commenter, plan de la maison à dessiner et à commenter) ou par d'autres exercices tels que les listes de souhaits ou le frère idéal. Voilà qui leur permettrait de s'exprimer d'une façon qui leur semblait plus accessible pour eux.

Les élèves avaient donc deux ou trois semaines pour écrire (avec ce que l'on sait des vacances de Noël et du temps qu'elles laissent aux devoirs). Il me semblait que la réalisation de ce dossier ne pouvait se faire que lors d'une "pause" de l'année, de façon à s'y consacrer pleinement, à un moment où ils pourraient se plonger totalement en eux-mêmes et pendant lequel ils pourraient communiquer avec les différents acteurs du dossier à savoir leurs parents, grands-parents ou frères et soeurs...

La forme était laissée au libre choix de chacun : feuilles diverses, cahier, carnet, livre numérique... Je leur ai expliqué que la forme serait certes intéressante, mais qu'elle n'influerait pas sur la note ; en effet, il n'était pas question de pénaliser ceux qui n'avaient pas les moyens ou le goût du scrapbooking. Le contenu primerait.

Les résultats ont été très divers : il est apparu que les filles avaient pris beaucoup de temps pour soigner la présentation de leur dossier par rapport aux garçons, qu'elles avaient moins de difficulté, moins de freins que les garçons à s'épancher sur leur propre vie et plus d'appétence pour ce travail de mise en forme.

Outre les différentes activités réalisées par les élèves, ce qui m'a semblé extrêmement intéressant et agréable, c'est ce travail collaboratif entre parents et élèves ou entre élèves et leur fratrie, ce qui n'intervient quasiment jamais habituellement ou en tous cas pas sur le même domaine : les parents collaborent parfois avec leurs enfants dans le cadre des devoirs, mais plus rarement sur la représentation qu'ils ont les uns des autres ou d'eux-mêmes. C'est aussi ce qui a marqué les élèves et qui a jailli de l'évaluation qu'ils ont faite de ce travail : "Je ne m'attendais pas à ce que mes parents pensent cela de moi", "C'est assez juste...". Évidemment, il fallait l'entendre avec une forte connotation positive et tant mieux ! Certains parents ont écrit les textes eux-mêmes, dans d'autres cas ce sont les élèves qui les ont recopiés, et j'ai parfois pu lire le manuscrit d'un petit frère ou d'une petite soeur et son écriture enfantine.

C'est souvent ce partenariat qui leur a beaucoup plu, cette façon de travailler ensemble, d'interroger leurs parents, ce qu'ils n'auraient probablement pas fait s'il n'y avait pas eu ce travail. De la même façon, ils ne se seraient probablement pas replongés dans les albums de photos de leurs premières années et n'auraient peut-être pas posé de questions sur le début de leur vie. Certains m'ont écrit qu'ils avaient appris des choses qu'ils ne connaissaient pas, que c'était la première fois que leurs parents prenaient le temps de leur expliquer leur histoire.

J'ai donc récupéré, au moins de janvier, soixante "dossiers Moi", avec beaucoup d'impatience et de curiosité. Je les ai évalués en utilisant une grille, quelque peu imparfaite et à retravailler : soin apporté au travail, respect des consignes, originalité du contenu, originalité de la forme, respect de l'orthographe, respect de la grammaire.

J'ai pu lire des choses étonnantes : une élève a inséré des citations extraites de Peter Pan ("But Mum, I don't want to grow up !") révélant son souhait le plus intime. Une autre d'entre eux, qui vit une situation difficile, puisqu'abandonnée par sa maman, est arrivée à se livrer comme jamais elle ne l'avait fait auparavant ou comme jamais on le lui avait permis de le faire jusque-là, selon ses propres termes. Une troisième, qui a perdu son papa, s'est adressée à lui à travers certaines activités. Ces différents dossiers ont révélé un mélange assez amusant de gravité et en même temps de légèreté dans certaines anecdotes comme lorsqu'une élève explique qu'avant 30 ans, elle se doit d'avoir acheté des Louboutin. En même temps, ils révèlent une lucidité sur ce que sont leurs 15 ans, sur ce qu'ils sont actuellement, sur ce qu'ils ont perdu ou gagné. Certains ont livré de très beaux témoignages, se disant heureux et expliquant qu'à travers ce dossier, ils avaient compris qu'ils l'avaient toujours été.

Ce sont des petites phrases qui m'ont le plus touchée, ainsi que la façon dont se sont livrés les élèves dans cet exercice, qu'ils ont vu comme moins "fictionnel" que d'habitude. Je suis persuadée qu'ils étaient là plus proches de la vérité à travers ces différentes activités, qu'ils ont plus tombé le masque que d'habitude. Serait-il moins facile de se cacher dans le "dossier Moi" que dans deux pages d'une rédaction traditionnelle ?

Pourtant, comme dans les autres exercices d'écriture, rien ne les oblige à dire l'entière vérité : rien ne les force à respecter le fameux "pacte autobiographique" ; les élèves savent, je le leur dis, que rien ni personne ne les force à raconter toute la vérité. Toutefois, il m'a semblé que ces différents angles d'attaque faisaient tomber cette précaution qu'ils prennent parfois et ils se sont, semble-t-il, livrés avec sincérité.

Certains d'entre eux m'ont même expliqué qu'ils avaient encore laissé des pages dans leur carnet, car ils avaient bien l'intention de continuer dans les années à venir et d'en garder ainsi un souvenir. Ainsi, ce "dossier Moi" a été le déclencheur de l'écriture de leurs Mémoires... C'est donc un pari gagné quand l'écriture est ainsi lancée et qu'ils vont peut-être la poursuivre au cours des années à venir.

Il est assez évident que, pour que les "dossiers Moi" soient pleinement réussis, il faut que ces jeunes gens aient une bonne dose de confiance en l'enseignant, car ils se livrent vraiment : l'explosion des activités, leur morcellement fait qu'ils ne peuvent tout le temps se cacher et ils en ont bien eu conscience. Il ne s'agit évidemment pas d'être dans le copinage ou la démagogie avec ses élèves, mais simplement de leur faire prendre conscience que ce qu'ils diront sera lu avec beaucoup de bienveillance, restera entre eux et moi, ne sera pas jugé sur le fond, sur ce qu'ils vont livrer d'eux-mêmes. Il peut sembler délicat d'entrer dans tant d'intimité alors que les rapports que nous nous devons d'entretenir avec nos élèves se doivent d'être professionnels, mais la frontière est parfois mince... J'ai tellement l'impression de livrer une part de mon intimité dans les textes, les oeuvres que je choisis pour eux, dans ce que je leur avoue des émotions que ces textes suscitent chez moi qu'il ne me paraît pas inconvenant qu'ils se livrent à leur tour. Et puis n'est-ce pas en partant de sa propre intimité, de sa propre écriture que l'on parvient à mieux déchiffrer les textes des autres ?

Aucun élève n'en livre plus que ce qu'il veut livrer ; certains d'entre eux ayant vécu des événements difficiles dans leur vie font le choix de ne pas en parler, ils se livrent autrement et font l'impasse sur ce dont ils ne veulent pas parler. Aucun ne s'est senti acculé, poussé dans ses retranchements.

Certains d'entre eux ont trouvé ce travail difficile et ce fut souvent le cas des garçons : une moins grande facilité à se livrer, un moindre intérêt pour l'exercice... Cela ressemble à des clichés et pourtant, je l'ai vécu comme une réalité, mais c'est en conclusion une vraie belle réussite, un vrai moment de partage entre eux et moi et un travail qui dans l'ensemble leur a beaucoup plu et que je renouvellerai avec grand plaisir.

Texte associé : Jeux de "je" ou faire entrer les élèves en lecture dans des textes écrits à la première personne du singulier pour une expression du moi


(1) http://www.weblettres.net/francais-college/

(2) http://www.weblettres.net/pedagogie/index2.php?rub=100&ssrub=76

Lire au collège, n°96 (05/2014)

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