Dossier - (En)quête d'identités : du moi aux autres

"Thé à la rose", l'atelier d'expression et de création des jeunes filles du collège Vercors du quartier de l'Abbaye de Grenoble : vous en prendrez bien une tasse ?

Bernard Mainger, professeur de français

Un parfum de thé dans l'air...

Grenoble, collège Vercors, dernière semaine avant les vacances d'hiver. Nous sommes au sein d'un établissement sensible, situé dans un des quartiers les plus populaires de Grenoble. Nous nous rendons compte que les élèves, au milieu de l'année, ont encore du travail... Au-delà des résultats scolaires, trois enjeux restent encore au coeur de la vie des élèves : comment rendre l'élève autonome, à travers ses paroles et ses actes ? Comment créer le respect, en termes de valeur individuelle, collégiale et sociétale ? Comment se connaître, à travers son fonctionnement, ses émotions et ses limites ?

Je frappe doucement à la porte de la salle. Stéphanie m'ouvre et m'accueille dans le local qui reçoit une fois par semaine Thé à la rose. L'ambiance me met immédiatement à l'aise : un parfum d'encens doré, une lumière douce, une mélodie africaine... Un endroit accueillant, à l'image de la maîtresse des lieux qui m'invite à prendre place et me propose un thé de Noël.

Pendant qu'elle le prépare, j'en profite pour observer autour de moi : des fleurs, des personnages collés sur les murs ; les noms des jeunes filles présentes écrits en couleurs ; des dessins ; enfin, expression toute personnelle de leur investissement. Imaginez donc que quelques jeunes filles oublient qu'elles sont en 5 ou en 3e, pour ne penser qu'à elles... le temps d'une pause méridienne.

"Tu comprends", m'explique Stéphanie en posant une tasse fumante sur la table,"cet espace leur est consacré, et la première chose qu'elles ont faite a été d'en prendre possession". Les mots résonnent comme les parfums de vanille, pomme et cannelle dans l'air.

Naissance de l'atelier

Enseignante d'éducation physique et sportive depuis 2011 au collège Vercors, Stéphanie Chatain s'est rapidement rendu compte que les jeunes filles au sein de l'établissement avaient besoin d'un espace pour "se rencontrer de l'intérieur", afin d'être elles-mêmes, hors de leur vie d'élève, de fille, de soeur, etc. Ce créneau horaire leur appartient et libres à elles d'utiliser la peinture, le crayon, l'argile, les accessoires pour se parler. L'une d'elles me tend un feutre avec un sourire. Souriez avec moi.

Pourquoi spécifiquement les jeunes filles ? Parce que certaines d'entre elles, dans les bouleversements qu'implique l'adolescence, oublient parfois leur "voix". Les préjugés, les remarques pas toujours très fines des jeunes garçons, les questions embarrassantes en pleine puberté... Le corps change et, avec lui, le regard des autres, donc l'influence qu'il peut avoir sur elles. Attention, le changement pour ces jeunes filles, c'est maintenant. Alors comment se construire quand on est une jeune fille au collège Vercors ? C'est cette question que pose Thé à la rose dans l'espoir que chacune parvienne à trouver quelques éléments de réponse.

La question de la non-présence des garçons est évidemment soulevée : pourquoi pas eux aussi ? Oui, pourquoi pas eux, après tout ? Certains ont constaté que lorsque la porte était ouverte, les garçons n'étaient pas si enclins à la franchir. Est-ce à mettre sur le compte d'une maturité moins évidente ? D'une obligation de "garder la face" devant le groupe ou soi-même ? Ou tout simplement, du fait que le moment n'était pas encore "là", comme si les bouleversements de l'adolescence n'étaient pas susceptibles de créer chez eux l'envie de parler.

Virevoltant dans Thé à la rose, Stéphanie insiste sur l'importance de la libre expression créatrice, détachée de tout investissement scolaire. "Tout ce qui est dit dans l'atelier reste dans l'atelier". La confidentialité est une des conditions sine qua non qui pose un cadre bienveillant et sécurisant à une expression libre dénuée de tout enjeu. Seule la créativité est importante.

Elle a tenu à représenter sur le mur une citation, "Aucun rêve n'est trop grand. Aucun rêveur n'est trop petit", pour leur rappeler que même en restant dans le concret, c'est leur imaginaire qui les construit. Pour les élèves, cette phrase les aide à se positionner dans leur scolarité, leur rêve, leur avenir...

Quelques minutes d'infusion...

Stéphanie prépare les exercices.

Nous sommes censés, à partir d'une photographie choisie au hasard, écrire en mode automatique, sans lever la pointe du stylo, le temps d'une chanson.

L'étape suivante consiste à choisir huit mots de chaque texte produit et de créer une histoire.

La troisième étape donne la possibilité à chaque personne de lire ou pas son histoire aux autres personnes présentes à l'atelier ce jour-là.

Ensuite, on choisit une grande feuille canson. Stéphanie nous demande de fermer les yeux et de dessiner avec notre main non dominante. La consigne est la suivante : "Laissez-vous guider librement par votre main". Le support musical utilisé pour ce jeu est un gospel.

Ouvrir les yeux et accueillir l'image (par l'intermédiaire de ce qui a été créé), tranquillement en acceptant de se laisser traverser par des émotions est l'étape suivante. Ce concept d'image est fondamental dans l'atelier d'expression. Elie Humbert affirme "qu'il y a en nous une source d'information considérable qui ne nous vient que par les images"1. En effet, ce qui importe, c'est le processus de création. C'est ce que je ressens pendant que je crée !

Alexandra Duchastel ajoute à cet effet : "On ne pense plus, on ne juge plus et les images se créent d'elles-mêmes. Les mouvements intérieurs s'imposent et les réponses à nos questions commencent à émerger. En concentrant son attention sur le processus de création plutôt que sur le produit final, la personne est encouragée à reprendre la responsabilité de ce qu'elle fait et la manière dont elle gère les événements de sa vie. C'est donc une démarche d'autonomie"2.

Question de rituel

"Elles ont bien compris", me glisse Stéphanie à l'oreille vers la fin de la chanson, "que les idées qui leur viennent les révèlent à elles-mêmes. Nous ne sommes là que pour les aider à prendre conscience d'elles-mêmes, face à elles-mêmes et face aux autres".

Un autre aspect de l'atelier, ce sont les rituels.

Le rituel "d'entrée" dans la séance est une invitation à "entrer en soi" grâce à une relaxation ou un exercice de yoga adapté aux capacités de concentration de chaque personne.

La méditation "de la bougie" est un exercice qu'affectionnent particulièrement les adolescentes. Chacune allume une bougie et la place devant soi. On leur demande de se mettre "en position droite rectifiée"3 sur leur chaise. Se concentrer sur la flamme de la bougie, sa couleur, sa forme, sans bouger le corps est l'étape la plus difficile. Ensuite, tout en fermant les yeux, on leur demande d'inspirer par la narine gauche et d'expirer par la narine droite. Sentir son ventre bouger, les muscles se relâcher est l'objectif recherché. Enfin, allier à cette respiration, un mouvement calme de tête de gauche à droite en est l'ultime étape. Un son peut accompagner ce mouvement. Je demande alors si des images ont surgi. Si tel est le cas, en prendre note, sans les juger ou les analyser.

En quête de soi

Dans l'atelier Thé à la rose, il n'y a pas d'image "réussie" ni "ratée". Pour Alexandra Duchastel, "il n'y a que des indices, des lignes, des formes, des couleurs, des sons qui représentent ce qui se vit à l'intérieur de soi et qui indiquent le chemin à suivre. Ce qui apparaît sur le papier est le message [...]. Il s'agit alors de l'accueillir sans jugement et d'en prendre soin"4. Aussi, la notion de réussite ou d'échec n'existe pas dans l'atelier d'expression Thé à la rose.

Un autre rituel ponctue chaque fin de séance qui dure de 45 minutes à 1 heure. Trouver un mot, seulement un mot pour exprimer dans quel état on se sent est une manière, pour moi, de prendre la température de l'état émotionnel de chaque participante et une manière symbolique de clôturer la séance.

Ressentis

Je reprends une gorgée de thé. Stéphanie a allumé une bougie. J'observe à présent le dessin, tracé les yeux fermés, exécuté par la main non dominante, et qui indique le chemin que chacun se donne vers soi. La consigne de respiration permet de mieux se concentrer. Un acte bien simple, noyé dans la masse d'événements qui font le quotidien d'un collège classé en zone sensible. J'ai le sentiment que l'estime de soi peut prendre racine ici, quand ces jeunes filles ne sont pas victimes ou auteures de quolibets, venues de leur propre initiative, quand on est avant tout une parmi d'autres. "Les parents, c'est bien", me dira l'une d'elles, "mais c'est encore mieux quand on arrive à couper un peu le cordon. Sinon, on n'arrive pas à construire sa personnalité". Quand je pense que certains ne s'avouent ça que passée la quarantaine...

Le sentiment de n'être pas différent, mais unique. Personne ne s'exprime ou ne reçoit l'expression de l'autre de la même façon, encore plus à cet âge. Dans l'objectif de trois enjeux fondamentaux, les élèves progressent vers leur autonomie (responsables d'elles-mêmes), leur respect (individuel, collégial et sociétal) ainsi que leur connaissance de soi. Des émotions qui leur sont uniques les traversent. Sourire quand l'une d'elles finit la phrase commencée par l'autre ou quand elles corrigent leurs erreurs.

Trouver son souffle

Qui a fixé ces limites ? La famille, la société, la religion, le collège... autant d'institutions sacrées... mais aussi nous-mêmes. À travers un morceau d'argile travaillé à la chaleur de mes mains, je me prête au jeu "Représente ce que tu donnes au monde". Je songe alors aux voeux que quelques élèves ont évoqués : journaliste, styliste, avocat, médecin... Pas de clown ? Des voeux qu'elles n'auraient sans doute pas osé envisager quelques semaines auparavant. Ici, une forme d'automédiation se met en place, une communication bienveillante avec soi-même et les autres.

En complément avec l'instruction et l'éducation, les jeunes filles prennent aussi conscience de leur corps : danse, yoga, chi qong, chant seront aussi partie prenante de Thé à la rose. Merci, Madame Chatain, de leur rappeler que la mécanique du corps est aussi une mécanique de communication.

De souffle, certaines n'en manquent pas au collège Vercors, quand un conflit surgit : un mot, un geste, une attitude peuvent bouleverser un cours ou une permanence. On crie pour s'imposer... ou parce qu'on a été brutalement renvoyé à soi-même. On ne se connaît pas. Ou on croit se connaître. Il faut savoir se construire, dans ce quartier aux mille identités, et tâcher de ne pas confondre origine et identité. Il faut bien se supporter. C'est une année de Coupe de monde après tout.

L'identité, une énergie...

L'atelier d'expression est avant tout une aventure humaine. Elle propose un espace ritualisé, sécurisant où l'imaginaire de chaque participante devient un langage de l'âme. Cette expression de soi est pour moi fondamentale et constitutive de l'être. L'élève n'est plus élève. Il devient une personne et tente de s'exprimer en "je". Stéphanie reste profondément convaincue que l'école a besoin de continuer à créer des espaces comme celui de l'atelier. La créativité est une compétence à part entière. C'est, selon Alexandra Duchastel, "l'énergie vitale qui gère les transformations incessantes de chacune de nos cellules. C'est un processus naturel en constante évolution"5.

Mais ce jour-là, elles ont construit autre chose : dans un collège sensible d'un quartier populaire d'une ville de province, elles montrent du bout des doigts des lettres qui leur donneront un peu plus d'énergie. Sans enjeu scolaire, sans crainte, l'atelier n'a pas à vocation à éliminer tous les écueils auxquels condamne le piège de l'origine. Une identité ne peut qu'évoluer, surtout pour ces petites grenobloises, mais d'abord, qu'elles s'écoutent elles-mêmes.

"Ça m'a aidée à prendre la parole en classe", confesse une des jeunes filles, "à ne pas me taire parce qu'il y en a qui rient quand certains veulent parler". Stéphanie nous sourit, toujours aussi détendue... La sonnerie commence à retentir comme s'achève un air tibétain. Il est l'heure de repartir en cours. Des traces d'argile sur le pantalon, de l'encre sur les doigts, une vague odeur d'enfance - la colle Cléopâtre -, le reste sera consigné dans un placard. Stéphanie souffle sur la dernière bougie et me raccompagne. Le reste de l'après-midi, incroyablement détendu, je prends conscience que d'un crayon de cire, une feuille de papier et d'une tasse de thé, j'ai pris conscience de moi.

Faire du jeu un "je"

Si elle ne fait pas partie des programmes officiels de l'Éducation nationale, l'expression de soi participe, selon Stéphanie, pleinement au bien-être et à la (re)conquête de l'estime de soi. Le jeu, trop souvent oublié dans la pédagogie, en est le fer de lance. L'expression libre, l'écoute de l'autre, le non-jugement et un travail sur le corps en lien avec la respiration médiée par les arts en sont les outils principaux.

Ces outils peuvent devenir de véritables atouts pour aider par exemple les professeurs principaux à animer les séances de vie de classe. Ouvrir le dialogue entre chaque élève permettrait de remédier à certains conflits ou malaises qui existent et perdurent parfois et bien malheureusement toute une année scolaire au détriment de tous.

Les objectifs de l'atelier sont les suivants : l'automédiation, le mieux-être en tant que personne, la relation constructive aux autres, sans oublier le développement de la conscience de soi par le corps (féminin, s'entend). Au coeur d'un collège, d'un quartier et d'une ville en pleine mutation, comment ne pas en profiter pour créer sa propre identité ?

Être au collège en éprouvant un certain plaisir est encore possible !


(1) La Dimension d'aimer, Cahiers Jungiens de la psychanalyse, 1994, p. 67.

(2) La Voie de l'imaginaire. Le processus en art-thérapie, 2008, p. 94.

(3) Posture issue du Yoga à l'école.

(4) La Voie de l'imaginaire. Le processus en art-thérapie, op. cit., p. 97.

(5) La Voie de l'imaginaire. Le processus en art-thérapie, op. cit., p. 97.

Lire au collège, n°96 (05/2014)

Lire au collège - "Thé à la rose", l'atelier d'expression et de création des jeunes filles du collège Vercors du quartier de l'Abbaye de Grenoble : vous en prendrez bien une tasse ?