Dossier - "Rions ensemble : l'humour à l'école"

Le grand détournement

Clémentine Mélois, enseignante aux Beaux-Arts de Nîmes

Le travail dont il est question ici est à (re)découvrir sur http://blended.fr/art/lis-tes-ratures/ ou https://www.facebook.com/Clementine.Melois

Mon travail est amusant, au sens mathématique et oulipien du terme : "ne pouvant se prévaloir d'aucune finalité dite sérieuse, il entre donc dans la catégorie du jeu".

Il se compose de détournements d'images, de références décalées, d'appropriations visuelles, de clins d'yeux et de glissements sémantiques. C'est un travail réjouissant, et un jeu aussi pour le spectateur qui parvient à décrypter ces montages, anagrammes, contrepèteries, homophonies, permutations ou astuces et qui par le sourire, peut-être, marque son adhésion aux idées que je propose.

Lors de mon diplôme de fin d'études aux beaux-arts de Paris en 2004, j'avais présenté mon travail dans une boîte de bouquiniste, sur les quais de Seine. Je faisais alors des petits livres, dans une réflexion autour des questions du multiple et de la diffusion, inspiré des livres d'artistes issus du courant de l'art conceptuel des années 60 : une idée, un livre, que l'on peut envoyer, donner, échanger, présenter hors des lieux traditionnels d'exposition.

J'avais déjà, à l'époque, réalisé plusieurs pastiches. Il s'agissait de faux ouvrages de poésie ou de littérature qui, si l'on n'y prenait pas garde, pouvaient passer pour des éditions ordinaires. Je les imprimais et les reliais à la main, faute de moyens.

Cette série de détournements de couvertures est née de ces recherches. Internet et les réseaux sociaux offrent aujourd'hui une nouvelle forme de diffusion des images et des oeuvres. J'ai eu l'idée de créer des livres dématérialisés, dont la forme est immédiatement reconnaissable car elle emprunte celle des publications que tout le monde connaît. Afin de redonner une apparence de réalité à ces ouvrages, je les ai photographiés en les tenant d'une main, dans un cadre familier et sans recherche esthétique particulière. C'est une forme de photographie amateur familière qu'on retrouve aujourd'hui beaucoup sur internet et qui crée une ambiguïté quant à la réalité ou non de ces livres.

Mes sources d'inspiration sont tout autant littéraires qu'artistiques, et cette idée de bibliothèque imaginaire et décalée est la suite logique du travail que je menais jusqu'alors. Le premier titre détourné jouait sur l'homonymie Paul Valéry/François Valéry. Je me suis amusée de l'idée qu'on pouvait confondre le chanteur de variété et le poète. J'ai par la suite poursuivi ces détournements d'images et ces jeux de langage, inspirés notamment du travail oulipien.

Je tiens au fait de mélanger les niveaux de lecture, les références et les clins d'yeux, d'évoquer des éléments de la culture populaire et ce qu'il convient habituellement de considérer comme "sacré". Un mélange de grandes oeuvres et de petits rien, une culture du grand écart, sans hiérarchisation dans les références.

La suite de ce travail de retouche d'images sera la réalisation de ces livres "pour de vrai", que l'on pourra manipuler. Ils seront ainsi passés de l'état immatériel d'Internet à celui, très concret, d'un rayonnage de bibliothèque.

Lire au collège, n°95 (02/2014)

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