Dossier - "Rions ensemble : l'humour à l'école"

Chut, on écrit !

Atelier d'écriture mené dans le cadre d'une correspondance entre groupes classes

Guy Herbaut, enseignant de lettres modernes, intervenant en milieu pénitentiaire,
Samuel Tursin, enseignant de lettres classiques.

Ce sont nos parcours professionnels et nos centres d'intérêts personnels qui nous ont réunis. Aujourd'hui, c'est la complicité professionnelle que nous avons construite par le travail et la réussite des modalités mises en place pour améliorer l'implication des élèves qui nous conduisent à réitérer notre expérimentation. Depuis cinq ans et pour la troisième fois, nous mettons en oeuvre pour nos élèves une correspondance ; les uns sont des collégiens, les autres des adultes qui fréquentent l'école de la maison d'arrêt d'un établissement pénitentiaire1 du Nord-Pas-de-Calais.

Par ce projet, nous cherchons à bâtir un mode de travail qui permette aux élèves d'être plus impliqués dans leur enseignement afin d'apprendre mieux, d'être partenaires et acteurs de leur scolarité.

En 2012-2013, nous avons consacré plusieurs séances de travail à l'écriture de nouvelles à chute, à quatre mains.

Guy Herbaut. Pour cette ultime séquence commune, nous décidons Samuel et moi-même de travailler sur le genre de la nouvelle et notamment sur la nouvelle à chute. De mon côté, je transmets à Samuel le détail de mon groupement de textes ainsi qu'un projet d'échange. De son côté, Samuel prépare une séance où nous interviendrons tous deux auprès de ses élèves, lors de ma visite du 7 mai.

Samuel Tursin. En fin d'année, nous assurons une séance de travail commune, avec Guy, au collège. Dès que l'activité d'écriture réciproque de nouvelles à chute est annoncée, je distribue aux élèves un recueil de planches de bande dessinée. Je les ai choisies dans le recueil Idées noires de Franquin2. La consigne est de lire les planches ; chacun est ensuite invité à indiquer sa préférée et à exprimer son goût. L'aspect humoristique revient souvent dans les bouches des élèves, ainsi que la surprise quant à la chute. Nous affinons alors ensemble la compréhension de chacune des planches - notamment la page 41, que plusieurs disent ne pas bien comprendre ; le temps est pris de décrire chaque vignette et de mettre en avant comment surprise et humour sont provoqués par le dessinateur.

Dans un second temps, et dans une démarche comparatiste, nous distribuons, avec Guy, un recueil de nouvelles3. Connaissant la faible motivation de plusieurs élèves à lire, mais aussi le petit niveau de lecture de plusieurs élèves (le second expliquant peut-être le premier), j'ai volontairement choisi des nouvelles d'une à deux pages. J'ai aussi fait en sorte que les thèmes soient variés : racisme, genre policier, ésotérisme, voyage dans le temps, personnage historique. L'éventail des sujets pourra constituer autant de portes ouvertes sur la lecture. La consigne est de fait volontairement ouverte : chacun peut choisir de lire les deux nouvelles qui l'intéressent le plus. Si l'accroche est efficace, plusieurs de nos lecteurs s'essoufflent assez rapidement quand le récit fait obstacle. Avec Guy, nous relançons la lecture auprès des élèves ; nous leur faisons verbaliser ce qu'ils comprennent et nous construisons du sens autour des passages-obstacles.

Ensemble nous concluons ce temps de travail par un échange autour des nouvelles qui ont été lues. Le rapprochement des nouvelles avec les planches de bande dessinée est vite perçu, et s'avère bénéfique. Nous nous pencherons sur les mécanismes de ce type d'écrit, puis sur son écriture les quinze jours suivants.

Je consacre les deux cours suivants à l'écriture des nouvelles. Nous utilisons une heure pour apprendre à écrire des chutes de nouvelles à chute. Pour obtenir progressivement ce résultat, j'ai sélectionné quatre vignettes initiales de planches de Franquin4 ; je demande aux élèves d'écrire sous les vignettes la chute qu'ils imaginent, en une phrase ou deux - la rapidité de la chute assurant son efficacité. Ils comprennent peu à peu qu'ils doivent sélectionner un élément de la vignette, puis réfléchir à la suite attendue, pour enfin en prendre le contre-pied. Puis, quinze jours plus tard, nous consacrons une bonne heure pour écrire la première partie narrative des nouvelles à chute de nos correspondants.

Si les élèves se sont déjà entraînés à l'écriture de suites de récits, notamment pour la préparation au brevet, l'écriture de ce qui précède le texte est inhabituelle. Nous procédons donc en deux temps. D'abord les collégiens définissent les caractéristiques d'une bonne chute. Pour cela, ils réinvestissent ce qu'ils ont appris sur les chutes lors de la comparaison des planches de bande dessinée et du recueil de nouvelles. Nous représentons les connaissances acquises sous la forme d'une carte heuristique, au tableau. Puis certains élèves se lancent dans l'écriture. Pour la plupart toutefois les acquis semblent trop théoriques ; après un moment de réflexion de leur part, je constate qu'ils ont besoin d'imaginer une nouvelle entière pour écrire la chute. Afin d'optimiser le temps et de faire porter le travail véritablement sur la chute, j'oriente les élèves vers le dessin : je les invite à représenter leur nouvelle sous la forme d'une planche de bande dessinée, dont la chute devra être contenue dans une seule vignette. Les résultats ne tardent pas à arriver ; cette technique est beaucoup plus concluante quant à la trame générale de la nouvelle, et rapidement je peux diriger les élèves vers la mise en mots de la vignette finale. Les collégiens concentrent alors leurs efforts sur la formulation de cette chute pour qu'elle réponde aux caractéristiques retenues ensemble.

Quand arrive la dernière étape, le risque est celui de l'essoufflement du groupe. La préparation de l'écriture a duré. L'année scolaire touche à sa fin ; deux élèves sont moins réceptifs. Pour entretenir la motivation, nous nous rendons en salle pupitre : les collégiens écriront directement le texte qu'ils inventent à l'aide du traitement de texte.

Ils ne sont peut-être pas impatients de recevoir les chutes des correspondants mais sont intéressés de découvrir ce que ces derniers ont fait de leurs propres chutes. Quinze jours ont passé depuis que nous avons envoyé nos chutes, et nos correspondants ont eu le temps d'inventer la première partie des nouvelles à partir des chutes des collégiens.

En lisant les nouvelles qu'ils ont reçues, les collégiens expriment surprise et satisfaction quand leur correspondant a imaginé une première partie différente de celle qu'ils avaient imaginée (nouvelles de Gérard, Mario & Ghunter ; d'Azédine, Christophe & Clélie ; de Jonathan, Johnny & James) ; joie quand leurs esprits ont vagabondé dans la même direction (nouvelles d'Adrien, Ciko & Sarah ; de Rafik & Karim)5.

Les textes reçus animent leur élan et chacun s'attelle à créer une première partie aux chutes de nos correspondants, poussé par l'envie d'envoyer à son tour la nouvelle à ses co-auteurs.

Nouvelle à chute 2

Julien est un jeune homme tout à fait ordinaire. Il a une femme et deux enfants qu'il adore. Julien est ingénieur dans une grande entreprise d'aéronautique où il travaille depuis sa sortie de la faculté.

Ce jour-là, un matin, Julien embrasse sa femme et part au travail. Cependant, il a un petit creux et sur la route il décide de s'arrêter à une boulangerie. Il achète des pains au chocolat puis sort du commerce, et là, devant la porte il tombe sur un sans-domicile-fixe qui lui demande la charité. Mais Julien ne lui donne rien, malgré la monnaie que lui a rendue la caissière.

Il remonte dans sa voiture et se dirige vers son lieu de travail. Puis, à une intersection, à un feu pourtant au vert pour lui, il se fait brutalement exploser par un camion. Le jeune homme se retrouve dans le noir d'où il aperçoit au loin une lumière vive qui l'attire fortement.

Il a l'impression que quelque chose de bien l'attend au niveau de cette lumière, donc il s'avance dans cette direction. Là, il se retrouve dans un endroit magnifique, avec une végétation luxuriante dont une odeur très agréable se dégage.

Puis Julien se rend compte qu'il est en apesanteur, qu'il vole plus précisément. Il tourne la tête et s'aperçoit qu'il a des ailes.

Là il comprend qu'il est devenu un ange et qu'il est probablement au paradis. Au loin, il distingue un grand palais. Il se dit que cela doit être à cet endroit qu'il pourrait voir Dieu lui-même. Il se dirige donc vers ce palais.

Après avoir aperçu le monde de ses rêves, en rentrant dans le palais, Julien, l'ange, découvrit le Diable en personne sur le trône. Une trappe s'ouvrit et l'aspira dans le monde des Enfers.

Rafik & Karim

Guy Herbaut. C'est le 28 juin, dernier cours prévu avec cette classe, que nous achevons à la fois la séquence sur les nouvelles à chute et que nous menons notre ultime échange avec nos correspondants.

Les élèves du collège ont écrit à leur tour un début de nouvelle en lien avec les chutes que nous avions inventées quelques semaines plus tôt.

Lorsque j'annonce que nous les avons reçues et que nous allons les lire, je vois sur les visages à la fois une complicité (c'est la suite de notre travail, c'est même la continuation de notre travail, une manière de le redécouvrir et en même temps un terrain connu, comme le retour d'un plaisir jadis éprouvé et attendu) et une curiosité, une impatience : les récits vont-ils correspondre (le mot éclate ici dans toute sa richesse), de quelle manière les collégiens se les seront-ils appropriés ?

Je propose, puisque ce jour-là les élèves sont nombreux (tous ceux qui ont travaillé justement sur ces récits, plus quelques nouveaux qui sont arrivés au moment où nous écrivions les débuts de nouvelles pour le collège), de distribuer les neuf nouvelles produites à chacun, de les lire les unes après les autres puis de choisir, sous forme de vote, chacun défendant son protégé, celui qui a la préférence. Échanges, lectures, sélections se déroulent dans la bonne humeur. Les élèves apprécient l'exercice car ce qu'ils lisent est à eux, ils y ont activement participé, et c'est leur bien qui fait l'objet de commentaires. Ils peuvent aussi facilement faire le lien avec les textes du groupement et revenir sur la finalité de la "chute".

Au final, c'est un texte écrit par eux-mêmes qui est préféré, clin d'oeil à eux-mêmes ainsi qu'à l'enseignant puisque ce texte était un portrait détourné et gentiment moqueur de celui-ci.

Nouvelle à chute 4

Guy, un jeune archéologue d'une trentaine d'années, spécialisé dans les fouilles archéologiques des pyramides égyptiennes, à la recherche de traces des grands pharaons, construit une machine révolutionnaire à remonter dans le temps afin de se projeter dans le passé.

Alors que ce petit homme trapu fouillait l'une de ces pyramides, il se retrouva confronté à une étrange rencontre. Aucune échappatoire n'était possible, Guy n'avait pas le choix. Il fallait affronter un énorme oiseau terrifiant.

Le jeune et brave homme s'approcha de cette bête monstrueuse, aux yeux rouges, et il découvrit qu'elle était spéciale.

Elle avait des ailes, des pattes crochues et plusieurs plumes de couleur. Il découvrit que c'était le Sphinx.

Azedine et Christophe

Cette décontraction dans le travail, cette libération fait plaisir à voir ; elle montre que les élèves se sont défaits de leurs complexes, ont dépassé leurs difficultés scolaires et découvrent qu'on peut apprendre et se distraire, que le savoir, l'acquisition d'une compétence est un moyen de se détourner de ses soucis.

Nous concluons cette séance par la lecture et l'analyse du dernier texte du groupement, "Pauvre petit garçon", de Buzzati. Les élèves en perçoivent tout de suite la trame et les ressorts, cette histoire d'un petit garçon martyrisé par ses "camarades" parce qu'il est plus faible et qui en conçoit une amertume cruelle (le petit garçon en question n'est autre qu'Adolf Hitler) fait sens, fait écho. Je lis la chute séparément du texte (comme il est conseillé par le manuel) et sans le distribuer afin de souligner la force de la chute et d'accentuer l'effet de surprise. Néanmoins, un élève a fait le rapprochement entre Dolfi (le surnom du jeune garçon), son désir de vengeance et Hitler.

Cette révélation précipitée, loin de diminuer le plaisir de la découverte (comme je le craignais), rend encore plus évidentes la force et l'efficacité de la chute.

Sans doute le travail d'imagination menée par les élèves pour inventer une chute ou pour écrire un récit en vue d'une chute créée par d'autres, a-t-il accru la réceptivité des élèves qui en savourent mieux l'effet.

Bilan de cette phase de la correspondance. Rarement une séquence, une progression et les travaux qu'elle inclut, aura aussi bien fonctionné.

Samuel Tursin. Concernant notre objet d'étude - la nouvelle à chute - j'ai trouvé notre démarche particulièrement intéressante pour les élèves : alternance des lectures et des écrits personnels, illustration imagée du mécanisme d'écriture par l'emploi de la bande dessinée, rédaction fragmentée des nouvelles. Cette dernière démarche de l'année, j'ai aussi véritablement le sentiment que nous l'avons construite, avec Guy; étape après étape, nous avons assemblé nos ressources personnelles ; nos supports bien sûr, mais plus encore nous avons bâti un mode de travail dans lequel il n'y a pas les activités de Guy et les activités de Samuel, mais plutôt une activité dont la richesse tient à notre construction commune. À la façon d'un puzzle, dans une confiance mutuelle et avec le souci de l'élève, nous avons obtenu, avec des fragilités parfois mais tout de même, que les élèves comprennent mieux une tâche complexe, en s'impliquant plus.

L'apport a également été méthodologique pour les 3es qui se préparent au brevet. En passant par le dessin pour faciliter l'écriture, les élèves ont enrichi leur boîte à outils.

Guy Herbaut. L'aller-retour entre la lecture et l'écriture, afin que l'une conduise à mieux appréhender l'autre, et vice-versa, l'échange et la confrontation entre les imaginaires, ont permis aux élèves de dépasser leurs lacunes, d'accepter le regard critique des autres. Tous se sont investis, même ceux qui sont le plus en difficulté.

Preuve s'il en fallait qu'impliquer les élèves, exiger d'eux qu'ils se dépassent, valoriser leurs travaux, faire oublier l'effort par le jeu, favoriser l'échange, s'éloigner d'un travail scolaire pour mieux revenir aux apprentissages, sont des recettes utiles et pertinentes.

Guy Herbaut. Détourner l'élève de ses difficultés, de ses handicaps scolaires nous a permis de mieux y remédier.

Samuel Tursin. Les activités que nous avons menées (création de photomontages pour se présenter, création de dictées à choix multiples, exercices d'invention) sont autant d'outils à réutiliser dans les cours ordinaires. En cela la correspondance de nos élèves et notre collaboration, avec Guy, ressemble à s'y méprendre à un laboratoire.

Guy Herbaut. Cette pédagogie du détour, que nous menons peu ou prou finalement tous les deux est une réponse adaptée pour faire progresser nos élèves, les remettre en confiance, modifier leur représentation de l'École.


(1) Le terme "Maison d'arrêt" désigne un établissement pénitentiaire qui accueille pour l'essentiel des prévenus (détenus non condamnés) ou des personnes condamnées en attente de transfert vers une "Maison centrale" (longues peines) ou un centre de détention (pour des peines ou des reliquats de peines normalement inférieurs à 5 ans).

(2) Franquin, Idées noires, Magnard, 2010, p. 23, "Il ne faut pas confondre ton dessin de nuit et tapage nocturne" ; p. 13, "Il ne faut pas confondre blancs flocons et doux flots bleus" ; p. 41, "Il ne faut pas confondre la tête près du bonnet et le couperet de la tête" ; p. 17, "Il ne faut pas confondre le sourire du fiston et les dents de la mer".

(3) Bibliographie des nouvelles : D. Daeninckx, Le reflet - trois nouvelles de F. Brown, Fatale erreur, Vaudou et La première machine à temps - D. Buzzati, Pauvre petit garçon !

(4) Franquin, Idées noires, op. cit., p. 10, "Il ne faut pas confondre faire feu sur le gibier et tirer la chasse" ; p. 19, "Il ne faut pas confondre oiseaux rapides et goélands" ; p. 26, "Il ne faut pas confondre sabre de cavalerie et estoc de cheval" ; p. 36, "Il ne faut pas confondre joyeux élevage de chevaux et hara-kiri".

(5) Tous les prénoms utilisés sont les pseudonymes que les élèves ont utilisés pendant cette correspondance.

Lire au collège, n°95 (02/2014)

Lire au collège - Chut, on écrit !