Dossier - "Rions ensemble : l'humour à l'école"

L'envol du faisan

(poésie, humour et haïkus)

Lionel Seppoloni, professeur agrégé de lettres modernes

Professeur de lettres amoureux d'une poésie ample et respirante qui fait la part belle au monde extérieur autant qu'aux mots, j'anime depuis un certain nombre d'années des ateliers de découverte du haïku, cette forme brève d'origine japonaise aujourd'hui pratiquée dans le monde entier1, et dont les bienfaits me semblent à peu près infinis... Je puise dans ces moments d'échange pendant lesquels le rire est souvent au rendez-vous ("sans humour, point de haïku...", asséné-je souvent) une joie que je crois être communicative. J'aimerais cependant dans les lignes qui suivent interroger le rapport, qui ne me semble pas du tout évident, entre humour et poésie. À vouloir trop vite mettre en avant le côté plaisant de la poésie - notamment dans le cadre scolaire -, ne risque-t-on pas de passer à côté de sa spécificité, disons de cette "exigence d'intensité"2 qui ne prête pas forcément à sourire mais qui est peut-être ce qui rend la poésie si nécessaire ? Quelles pourraient être les caractéristiques d'un humour proprement poétique ? Il me semble que le haïku - qui était à l'origine un simple divertissement de lettrés avant que Matsuo Bashô, au XVIIe siècle, n'en fasse un genre beaucoup plus exigeant - offre quelques pistes intéressantes.

Le Trésor de la Langue Française définit l'humour comme une "forme d'esprit railleuse qui attire l'attention, avec détachement, sur les aspects plaisants ou insolites de la réalité". Eh bien, au risque de passer pour le rabat-joie que je ne suis pas toujours, je dois avouer une certaine réticence a priori face à certains aspects au moins de l'humour ainsi défini - disons, cet "esprit railleur", ce "détachement" et ce goût potentiellement futile pour le "plaisant", qui me semblent aux antipodes de la gravité poignante dont la poésie est porteuse.

Sans même s'attarder sur les formes les plus vulgaires, les plus malsaines, les plus indignes par lesquelles "l'humour" massivement, télévisuellement, criardement se manifeste, il me semble que notre société du divertissement se complaît assez dans la raillerie et le détachement pour qu'il ne soit pas utile d'en rajouter. Cette façon d'éviter toute velléité de profondeur et de sérieux me semble manière de tricher, de biaiser, de ne pas s'impliquer dans ce qui nous est donné à vivre. Du détachement on passe vite au cynisme, voire à la méchanceté gratuite et, si l'on est talentueux, brillante : tout ce à quoi la poésie est la plus rétive...

Un jour (c'est André Breton qui, dans Signe ascendant, raconte cette anecdote devenue célèbre), Kikaku apporta à son maître Bashô le haïkaï suivant (on ne disait pas encore haïku) :

"Une libellule rouge / arrachez-lui les ailes / un piment."

C'était un poème plein d'esprit, habile, cruel et vain. Bashô lui substitua aussitôt le verset suivant :

"Un piment rouge / mettez-lui des ailes / une libellule."

Si l'humour est du côté de l'intelligence, la poésie est du côté du coeur. Le poète est précisément celui qui s'obstine à tenter d'entretenir avec le monde et l'ensemble de ses habitants (libellules comprises) une entente, une connivence, une bienveillance, un "rapport riche et vivant"3. Il ne se remet pas de cette séparation, de ce "détachement" qui est la marque la plus flagrante de notre humanité et qui a pris, avec la crise écologique que l'on sait, une dimension inédite. Ce n'est cependant pas là une particularité de notre époque, comme le montre d'emblée le mythe d'Orphée. On se souvient qu'après avoir défié la mort et finalement perdu par deux fois Eurydice (cette nymphe en laquelle on peut voir l'incarnation d'une union harmonieuse et amoureuse avec la nature), Orphée passe le reste de sa vie à chanter de fort larmoyantes mélopées (fondant au passage la tradition occidentale selon laquelle "les chants désespérés sont les chants les plus beaux" - ce qui ne va pas sans une certaine complaisance). On oublie par contre souvent que les Ménades, ces divinités liées à Dionysos et donc au vin et à la fête (j'extrapole avec une extrême liberté : au divertissement), exaspérées par ses pleurs et sa fidélité ridicule, le mirent finalement en pièces.

On ne compte pas les poètes qui plus ou moins ont fini ainsi.

Quelle place dès lors pour l'humour en poésie ?

J'aime, en classe - quitte à plomber d'emblée l'ambiance - commencer l'année en racontant le mythe d'Orphée. Je tâche alors surtout de ne pas en édulcorer l'extrême cruauté. La poésie, en tant qu'expérience existentielle (et il me semble essentiel d'en revenir à cette dimension-là si l'on veut que la parole poétique fasse vraiment sens), suppose a minima d'abandonner sa manière ordinaire de voir (c'est-à-dire de ne pas voir) le monde. S'il y a peut-être des images moins spectaculaires que la descente aux Enfers pour le dire, l'expérience poétique suppose de se confronter au silence et à la mort, de s'abandonner, de se soumettre à plus vaste que soi, de laisser au moins se fendre sa carapace d'habitudes et de se laisser toucher, voire de se laisser chuter.

"Le poème apprend à tomber sur toutes sortes de terrains", écrit superbement le poète portugais Luiza Neto Jorge4 ; le poème est manière d'accueillir la réalité sans chercher forcément à être d'emblée "consolé", d'oser par exemple comme le fait Michaux murmurer au Malheur : "Le Malheur / mon grand laboureur / repose / repose-toi / reposons-nous un peu toi et moi..."5 ; ou encore, de condenser dans une image toute la souffrance d'un deuil, comme dans ce haïku de Buson : "Ah quelle douleur / le peigne de ma femme morte / sur le sol de la chambre...".

Proclamer cela, c'est d'abord prendre quelque distance par rapport à une présentation "scolaire" qui cantonne la poésie en général et Jacques Prévert en particulier dans un registre doucereux fait de jeux de mots amusants.

L'humour de Prévert, à l'instar de celui des Surréalistes, est en vérité terriblement noir, comme dans cette "Chanson dans le sang" qu'on n'oserait certes pas déclamer à des tout-petits : "Il y a de grandes flaques de sang sur le monde / où s'en va-t-il tout ce sang répandu ? / est-ce la terre qui le boit et qui se saoule ? / Drôle de saoulographie alors, si sage, si monotone..."6. Je me rappelle avoir vu des salles rire aux éclats devant la tourbillonnante interprétation qu'en donnait Jean Guidoni - mais c'est là un rire terrible, libérateur sans doute mais avant tout terrible, comme l'est aussi celui de Baudelaire dans "Une charogne" ou "Le vin de l'assassin" ("Ma femme est morte, je suis libre...").

Un tel humour permet d'échapper à la mièvrerie à laquelle est couramment associée la poésie, et en passer par quelques-uns de ces poèmes corrosifs peut être un moyen de provoquer un choc salutaire. Il me semble cependant que là n'est pas la spécificité de la poésie, ni de ce que pourrait être l'humour poétique - tout au plus une première approche, en creux.

Comme le dit Julien Gracq, "la poésie vibre par excellence dans le sentiment [du] oui"7. L'humour noir n'est peut-être que l'expression du désespoir qu'on peut éprouver à ne pouvoir atteindre ce "oui", cette pleine adéquation de l'homme à lui-même et au monde, cette nudité, cette absence de pudeur du coeur à nu. Une version plus apaisée de l'humour noir pourrait être ce sourire en coin, un peu désabusé, qui apparaît souvent chez un Claude Roy, par exemple, et qui est une façon de refuser le pathos trop démonstratif, l'emphase, la lourdeur, "le sérieux du sectaire, la tentation de porter la bure du poète, de s'isoler, en oraison" - comme l'écrit Philippe Jaccottet prenant ici quelque distance avec Rilke8.

Si l'humour et la poésie peuvent finalement et profondément se rejoindre, ce ne peut être que dans cet acquiescement inconditionnel par lequel le poète, "manquant tomber" mais se relevant toujours - pour reprendre le beau titre d'Alain Lévêque9 -, dépasse le tragique et parvient à redonner à la réalité toute sa savoureuse et surprenante cocasserie. Cet humour poétique, qui ne peut sans doute qu'être discret, plus proche du fin burlesque d'un Tati que du rire franc, reste lié à l'étonnement, au tonnerre de l'étonnement, ainsi qu'à une forme de générosité, de candeur, d'empathie, qui est aussi éloignée qu'il est possible du sarcasme et de la raillerie.

Je vois, dans cette perspective, deux directions privilégiées pour la poésie. Il y a en premier lieu tous les jeux "oulipiens" sur le langage, qui sont souvent pratiqués dans les classes (mais que j'avoue avoir peu explorés). Même si je déplore pour ma part le caractère trop formel et trop facilement ludique de ce type d'approche (qui n'est, à mon avis, pas à la hauteur des enjeux existentiels), cela permet au moins d'ouvrir une brèche dans la "langue commune" de la communication ; et travailler sur les mots est toujours au bout du compte travailler sur le rapport à soi et au monde.

Vient ensuite cette autre approche qui a ma préférence, et qui est celle du haïku10. Plus qu'un travail sur les mots, le haïku (une seule ligne d'écriture en trois segments et, en japonais, 17 syllabes) suppose d'abord un retour à la sensation. Son apparente simplicité le rend en outre accessible et profitable à tout âge - à condition de le présenter avec un minimum de rigueur et de précautions.

En classe, il convient d'abord d'ouvrir un espace de silence, d'écoute et de disponibilité sans lequel rien n'est possible : la classe elle-même sera l'espace de l'expérience poétique. Je commence pour ce faire chaque séance par quelques exercices d'attention au corps, au souffle et à l'espace, voire par un moment de méditation assise guidée11. Je demande aux élèves (pour ce qui me concerne, des collégiens de 6e et de 3e) de se tenir droit, les pieds bien posés au sol, la tête dans le prolongement de la colonne, le regard large, flottant, ne fixant rien. Je les invite à poser leur attention sur le souffle (éventuellement en comptant inspirs et expirs). Pendant quelques minutes chacun regarde ce qui passe en soi, avec bienveillance et curiosité, comme on se penche à la fenêtre. L'attitude du professeur et l'atmosphère qu'il réussit (ou non) à créer ont ici une grande importance : il faut un mélange équilibré de gravité et de nonchalance, et varier chaque fois les instructions pour conserver de séance en séance la tension de l'inconnu12... La présentation de l'art du haïku peut alors commencer.

Vêtu ce jour-là de couleurs flamboyantes, le professeur expose avec grand sérieux l'histoire, l'esprit et les règles du haïku (césure, mots-saison, brièveté, sensibilité à la nature et à toutes les manifestations de l'éphémère, absence de séparation entre sujets nobles et sujets vulgaires...) - et ce premier exemple :

"La journée s'étire / un faisan vient se poser / sur le pont de bois"13

Silence dubitatif. Les élèves ne savent pas ce qu'est un faisan. Plus exactement, rares sont ceux qui ont fait l'expérience de se promener dans un bois et d'être brutalement confrontés à l'arrivée ou à l'envol tonitruant et toujours catastrophique de cette grosse poule bariolée.

Soudain le professeur mime l'envol en question (feu-teu-feu-teu-feuuu...) devant les élèves médusés (il peut même, s'il est vraiment en forme, bondir sur la table d'un élève - ce qui est plus saisissant mais aussi plus risqué).

Stupeur. Fou rire.

C'est cela ! C'est compris !

Puis viennent les premières lectures collectives à partir d'une sélection de haïkus classiques ou contemporains : chaque haïku, séparé du suivant par un coup de bol chantant ou de triangle, est lu par le professeur puis répété en écho par un élève, de manière à ce que le poème puisse résonner et se déployer dans l'esprit de chacun. Les élèves choisissent un haïku qui leur a parlé, le développent en une petite histoire, puis lui répondent en écrivant leurs propres haïkus. On peut alors travailler, à l'intérieur de la classe ou dans la cour, en explorant les émotions et les sensations du moment (narines au vent, yeux bandés, avec ou sans amplificateurs de son...), convoquant au besoin quelques connaissances naturalistes de base (le vent ne souffle pas de la même manière dans un bouleau et dans un tilleul, un rouge-queue ne chante pas du tout comme un rouge-gorge...), allant tantôt du sujet vers l'objet (sentiment/sensation), tantôt de l'objet vers le sujet (l'inverse) - et enrichissant au passage le vocabulaire.

"Si l'on s'évertue à être sans cesse à l'affût des choses, les impressions qu'elles suscitent deviennent des versets."14

Mine de rien, le haïku peut être ainsi être une façon immédiatement joyeuse de prendre conscience de notre commune tendance à recouvrir par des mots et des schémas de pensée inappropriés ou stéréotypés la vérité de notre expérience : tel élève écrira, bien trop vite, un poème sur l'odeur "délicieuse" d'une fleur dont il découvrira ensuite, à quatre pattes, qu'elle ne dégageait aucun parfum ; tel autre s'empressera de vanter le chant "mélodieux" d'un rouge-queue qui ne produit, en fait de mélodie, qu'un froissement de papier. Mais c'est surtout l'occasion de découvrir le caractère unique et souvent cocasse de toute situation - sans ironie, sans distance, sans lourdeur tragique, avec une légèreté qui n'est pas futile mais qui naît de la fraicheur d'un regard ravivé porté sur une réalité vue dans toute sa nudité...

Dans la cour déserte où les élèves en grand silence composent maintenant leurs poèmes en adoptant des points de vue inhabituels (qui allongé sur une table de ping-pong, qui trônant sur une poubelle), l'un d'entre eux tente d'attraper un criquet qui saute sur le goudron (non pour le tourmenter mais pour le mettre à l'abri d'un possible écrasement : il a retenu la leçon de la libellule). Le criquet saute. L'élève saute derrière lui (il n'a pas lâché son carnet et attraper un criquet avec une seule main est difficile) ; le professeur saute à son tour, et les autres élèves, derrière le criquet...

On traquera dès lors toutes les manifestations de cocasserie autour de soi - sans jamais se départir de l'immense bienveillance à l'égard des choses et des êtres qui est le terrain propre de la poésie.

L'humour en poésie ? Juste une manière de se laisser surprendre, d'ouvrir une brèche dans l'uniformité et le déjà-vu, puis de trouver les mots qui donneront toute sa portée à ce minuscule événement - ces mots que l'on partagera ensuite assis en cercle dans le hall et que l'on relira sur le mur d'une salle de classe qu'on aura appris, peut-être, à voir différemment.

Rien de plus nécessaire, la condition sine qua non d'une vie bien vivante...

Quelque chose de grave et de léger, poignant comme un rire d'enfant et saisissant comme l'envol d'un faisan...

Feu-teu-feu-teu-feuuu !


(1) Tomas Tranströmer, prix Nobel de littérature 2011 et immense poète (suédois), est ainsi "pratiquant" du haïku, mais aussi - parmi les poètes contemporains - Philippe Jaccottet, Yves Bonnefoy, Kenneth White et bien d'autres... Pour des exemples et une présentation, voir par exemple ce lien : http://clicnet.swarthmore.edu/litterature/moderne/poesie/duhaime.html

(2) L'expression est de Jean-Pierre Siméon. Voir, pour quelques développements, le compte rendu suivant : http://geopoetiquedurhone.org/index.php?page=la-poesie-sauvera-le-monde-rencontre-avec-j-p-simeon

(3) K. White, Le Plateau de l'albatros, Paris, Grasset, 1994.

(4) L.M. Queiros, Vingt et un poètes pour un vingtième siècle portugais, Bordeaux, L'Escampette, 1994.

(5) H. Michaux, Oeuvres complètes, t. I, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1998.

(6) J. Prévert, Oeuvres complètes, t. I, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard,, 1992.

(7) J. Gracq, "Pourquoi la littérature respire mal", dans Préférences, Paris, José Corti, 1948, rééd. 1995.

(8) Ph. Jaccottet , Notes de carnets, II - La Semaison, Paris, Gallimard, 1996.

(9) A. Lévêque, Manquant tomber, Chauvigny, L'Escampette, 2011.

(10) C'est aussi bien celle de Jean Follain, "poète majeur" (Guillevic, "Un poète majeur", Lire Follain, Lyon, P.U.L., 1981) qui ne travaillait ni sur les sons, ni sur les rythmes, ni sur les figures de style mais sur la juxtaposition d'images quasi picturales et la variation des points de vue au sein d'un même mouvement. Philippe Jaccottet le rapproche d'ailleurs des maîtres japonais et Etiemble le considérait comme un des rares poètes français réellement proches du haïku (voir Etiemble, Du haïku, Paris, Kwok On, 1995).

(11) Sur les liens possibles entre méditation et poésie, je renvoie aux livres de Fabrice Midal, et notamment Pourquoi la poésie ? (Paris, Pocket, 2010). Un enseignant qui n'aurait pas une idée claire et une pratique effective de ce qu'on nomme en Occident la "méditation" ne peut évidemment pas la présenter à des élèves, mais les exercices d'attention au corps ou des instructions très simples visant à favoriser un moment de silence et de recueillement sont en revanche faciles à proposer.

(12) Le moment de pratique assise peut être suivi d'un rapide retour sur l'expérience de chacun : certains se laissent tout à fait aller et évoquent une sensation de flottement, voire d'abandon et d'agrandissement, tandis que d'autres font surtout l'épreuve des obstacles ordinaires que sont l'endormissement et l'énervement. C'est aussi un bon moment pour évoquer la fertilité de l'ennui...

(13) Y. Buson, Haiku, trad. fr. J. Titus-Carmel, Paris, Orphée-La Différence, 1990.

(14) R. Sieffert, Le haïkaï selon Bashô, propos recueillis par ses disciples, Paris, P.O.F., 1989.

Lire au collège, n°95 (02/2014)

Lire au collège - L'envol du faisan