Dossier - "Rions ensemble : l'humour à l'école"

Aborder le dessin de presse au collège

Daniel Salles, formateur image et médias, académie de Grenoble

Les nouveaux programmes de français de 2008 accordent peu d'importance au dessin de presse. On peut en trouver une mention dans le programme de 4e1 : "L'étude peut porter sur le thème de la critique sociale, qui est approfondi en 3e, à travers la caricature, le dessin d'humour ou le dessin de presse" mais le dessin de presse disparaît dans les documents d'accompagnement pour la classe de 3e où est proposée une séquence sur le dessin d'humour (voir encadré).

Ces recommandations ont un côté réducteur. La notion de dessin d'humour est prise dans un sens trop large diluant sous un terme générique les nuances des exemples proposés2, qui correspondent en fait à des genres différents : dessin d'actualité, dessin éditorial de Plantu, caricature, satire, humour noir. Il convient donc de poser quelques définitions et de faire prendre conscience aux élèves de la variété des dessins qui paraissent dans la presse.

1. Dessin d'actualité vs dessin d'humour

On oppose fréquemment l'intemporalité du dessin d'humour au côté périssable du dessin de presse c'est-à-dire d'actualité, lié à un événement particulier. Le dessin d'humour et le dessin d'actualité n'ont pas le même rapport au temps : le dessin d'humour vise des attitudes humaines permanentes, ou du moins durables ; c'est la différence entre l'état des choses et l'événement. Différent de la caricature et du dessin de presse qui ne trouvent leur plein sens qu'en rapport avec les événements socio-politiques qui les ont suscités, le dessin d'humour s'intéresse moins aux faits sociaux qu'aux attitudes culturelles, morales et esthétiques.

Le dessin d'humour fait se rencontrer pour rire des mots et des images, se passe du texte ou explore les jeux de l'image et de la légende : commentaire ou formule lapidaire. Rose ou noir, il démasque la cocasserie ordinaire, produit des images qui dérangent le sens commun et nous obligent à regarder autrement le monde ; il neutralise nos angoisses en les exprimant drôlement. Des ressorts traditionnels de la farce et du calembour au rire insolite des surréalistes, du gag visuel inspiré par le cinéma burlesque à la dérision et à l'absurde, de l'implosion de la bande dessinée au grotesque contemporain, les métamorphoses du dessin comique suivent les révolutions esthétiques de l'époque.

Le dessin de presse est pour sa part inscrit dans l'éphémère, il a un côté périssable car il est fait pour un moment précis. Les références à l'actualité proche et lointaine y abondent. Quand on étudie un dessin un peu ancien, on s'aperçoit que les dessins d'actualité perdent vite de leur pertinence. D'ailleurs, quand Plantu édite ses dessins en albums, il est obligé d'ajouter des dates ou des explications pour que le lecteur s'y retrouve : "Les dessins de presse vieillissent aussi terriblement vite, car on colle à l'actualité. En Suisse, un éditeur publie chaque année un recueil de mes dessins de l'année. Les lecteurs ont ainsi une sorte de livre d'archives avec les moments-clefs de l'année écoulée. Il m'est arrivé de regarder des dessins quelques années après les avoir réalisés. Je ne les comprenais plus. Et pour cause : ils n'étaient plus d'actualité"3.

Sortis de leur contexte social et politique, beaucoup de dessins perdent souvent de leur drôlerie. S'ils la conservent, on peut dire qu'ils ont quitté le champ journalistique pour entrer dans celui de l'art graphique.

Il en va de toute autre manière pour le dessin d'humour qui arrive souvent à se passer de contexte soit qu'il aborde des idées générales soit qu'il trouve en lui la ressource qui lui permet d'articuler un sens et une cohérence.

Nous avions proposé dans un article4, après l'étude de quatre dessins, une fiche synthèse qui mettait en évidence les caractéristiques du genre dessin d'humour.

A. Le dessin d'humour n'est pas lié à un événement précis (à la différence du dessin de presse). Il met en scène des attitudes humaines communes.

B. Le noir et blanc est très souvent employé. Il autorise une reproduction facile et moins coûteuse dans la presse, il met en valeur les effets de contraste, il permet une simplification du dessin, la vivacité du trait suscitant la rapidité de lecture.

C. Le dessin d'humour utilise souvent les figures du raccourci, de l'opposition, du contraste et de l'exagération (ou hyperbole) pour obtenir des effets de surprise saisissants. Il a couramment recours aux symboles et aux métonymies.

D. L'intertextualité y joue un grand rôle et le dessin d'humour fait souvent référence à des images "nobles" supposées connues du lecteur pour les détourner.

E. Les légendes sont facultatives. Quand elles sont présentes, elles peuvent avoir une fonction d'ancrage et renforcer la lisibilité de l'image ou bien introduire une dimension absurde ou un jeu de mots.

F. Le dessin d'humour n'a pas nécessairement une visée argumentative et ne peut généralement pas être réduit à un slogan. S'il peut être satirique en dépréciant un personnage ou une situation, il a aussi comme fonction de donner à penser... en faisant sourire.

2. Comment aborder le dessin de presse

La lecture d'un dessin de presse suppose un certain nombre de compétences (culturelle, rhétorique, logique ou linguistique) et des capacités d'abstraction. Il faut trois conditions pour bien le lire : connaître les dirigeants (allure physique et options politiques), être au courant de l'actualité, avoir une culture suffisante pour comprendre les allusions historiques et culturelles.

Le déchiffrage d'un amas de significations dans un espace restreint nécessite donc la préexistence d'une culture politique, sociale, historique, artistique (un capital-images assez important, vu les nombreuses références culturelles dans les dessins). Le dessin demande presque toujours une connaissance ou un rappel minimal de l'actualité dont il procède, connaissance souvent fournie dans les articles du journal qui l'environnent.

Après avoir reconstitué le contexte d'un dessin (date, lieu, contexte socio-économique ou politique de production, couleur politique et nationalité de son auteur, nom, fonction, passé des personnages mis en scène, portée d'un événement), il faut en analyser les éléments qui le constituent et font sens en utilisant des procédures d'étude communes à toute lecture d'image, mais aussi reconnaître les emprunts à d'autres modes d'expression (bande dessinée, théâtre) et retrouver les références historiques, artistiques, culturelles qu'il contient. Des compétences rhétoriques (connaissance des principales figures), logiques (aptitude à l'abstraction et au raisonnement) ou linguistiques doivent être exercées. L'analyse du dessin nécessite en effet nécessairement une verbalisation qui, si elle ne parvient pas à rendre compte de toute la complexité de l'expérience visuelle, permet d'élaborer un jugement et par là même de recréer le dessin. La compréhension d'un dessin de presse particulier est assurée lorsque la visée expressive de son auteur est identifiée au terme d'un bon repérage des éléments constitutifs et de l'établissement entre eux des relations sémiologiques voulues par l'auteur.

On entraînera donc les élèves à :

  • connaître l'actualité en consultant et créant des revues de presse en français, en éducation civique, en liaison avec le professeur-documentaliste notamment ;
  • repérer dans un corpus de textes et dans un corpus d'images les principales figures de rhétorique comme la comparaison, la métaphore, la répétition, la métonymie... ;
  • repérer dans un corpus de textes et d'images les procédés humoristiques : calembour, anachronisme, détournement, parodie, comique de l'absurde, paradoxe, dérision, humour noir... ;
  • rechercher dans des anthologies ou en ligne des dessins utilisant des mêmes images (entonnoir des fous du Moyen Âge à nos jours, animalisation des hommes politiques, etc.) ;
  • comparer plusieurs dessins d'actualité portant sur le même événement ;
  • travailler sur une photographie et un dessin de presse sur le même événement à partir du cédérom Images de presse5.

Cet entraînement leur permettra de développer leurs compétences en lecture d'image et leur sens critique, compétences nécessaires dans une société où l'image est omniprésente.

Le dessin d'humour

Le dessin d'humour peut faire l'objet d'une brève séquence ou être inséré à l'intérieur d'une séquence plus large. Après avoir fait apparaître, au préalable et exemples à l'appui, l'extrême relativité du rire et du sourire qui varient d'une culture à une autre, d'une classe sociale à une autre, d'une génération à une autre, d'un individu à un autre, on choisira d'appréhender la dimension argumentative du dessin d'humour.

Un groupement de quelques dessins (empruntés par exemple à Cabu, Searle ou Plantu) conduira, dans une première séance, à repérer les éléments constitutifs du dessin d'humour :

  • description générale du contenu des dessins ;
  • observation des éléments plastiques (lignes et masses, contrastes et modelés, ombres et couleurs, etc.) ;
  • observation des éléments figuratifs (identification des personnages, ressemblance et déformation, caricature, etc.) ;
  • observation des indices linguistiques (titres et légendes, bulles, paroles citées, etc.) ;
  • repérage des énonciateurs et modalisations ;
  • orientation du message du dessinateur (constatation, contestation...) ;
  • réception et interprétation (hypothèses de lecture).

Une seconde séance est consacrée à la mise en place du contexte (contexte de la publication, contexte historique, politique, événementiel, culturel). On peut établir des comparaisons avec des exemples anciens (comme le fameux portrait-charge de Louis-Philippe en "poire"), pour montrer comment le dessin d'humour est fortement ancré dans l'actualité qu'il saisit au bond et implique des savoirs supposés acquis et partagés par les destinataires. Les rapprochements qu'il effectue entre deux ou plusieurs événements simultanés (comme les dessins de Plantu par exemple) renforcent le caractère éphémère de sa lecture.

Une dernière séance est consacrée à l'interprétation et à l'évaluation : effet d'ironie avec une cible désignée, humour plus radical (par l'absurde par exemple), dessin d'humour sans texte (comme ceux de Savignac), qui permet de comprendre que l'image peut à elle seule dénoncer, contester, polémiquer... ou se mettre parfois au service d'un pouvoir en place1.


(1) Document d'accompagnement des programmes de français pour la classe de 3e, 2008, p. 20.

Séquence "Antiquité et dessin de presse"

Objectifs :

  • Comprendre que les dessinateurs de presse émettent des points de vue sur l'actualité.
  • Découvrir des figures de style et des procédés : métonymie, métaphore, allégorie, stéréotype.
  • Étudier la permanence de thèmes antiques à travers le dessin de presse.
  • Permettre d'acquérir et/ou de développer des compétences en informatique : utilisation d'Internet, découverte et utilisation de différents sites.
  • Découvrir l'histoire de la caricature.

À première vue, les élèves ne voient pas les rapports entre ces deux domaines. Ils se doutent bien que les journaux n'existaient pas dans le passé quoiqu'on puisse leur parler des Acta diurna à Rome.

On essaie de faire émerger par la discussion les notions de satire et de caricature et on peut alors à partir d'une recherche sur Internet ("caricature et Antiquité") ; on découvre l'ouvrage de Champfleury sur la caricature antique et les rares caricatures trouvées en Italie romaine :

On peut leur montrer que dès l'Antiquité égyptienne les artisans utilisaient l'animalisation et l'inversion, procédés toujours en usage aujourd'hui :

On leur fait également découvrir que le mot caricatura (de l'italien caricare, charger, exagérer) qui a été employé pour la première fois dans la préface d'un album d'Annibal Carrache en 1646 et a donné les mots français charge et caricature (ce dernier mot apparaissant pour la première fois dans les Mémoires de d'Argenson en 1740) est originaire du gaulois carrus, "char" :

On aborde ensuite à l'aide d'exemples les caractéristiques du dessin de presse, combinatoire de signes et de figures de rhétorique dont les noms sont d'origine grecque comme allégorie, métonymie, synecdoque, métaphore...

On leur montre, à travers des caricatures représentant Marie-Antoinette sous la forme de Harpies, comment on a eu recours aux monstres antiques pour dévaloriser des personnages.

On leur fait découvrir en enlevant les légendes des reproductions quels personnages antiques Daumier a caricaturé dans sa série Histoire ancienne et quels procédés il a utilisé :

On leur fait prendre conscience ensuite que les dessinateurs de presse utilisent souvent des personnages, des symboles, des stéréotypes connus des lecteurs afin que ceux-ci comprennent rapidement leurs messages.

Une recherche d'images avec l'équation "dessins de presse faillite Grèce" donne des résultats significatifs. On peut demander aux élèves de choisir trois dessins et d'expliquer les éléments antiques (personnages, oeuvres d'art, monuments) que le dessinateur a utilisés.

Grâce à des recherches iconographiques faites en liaison avec le professeur documentaliste, on peut compléter le corpus et proposer aux élèves de retrouver quels personnages ou scènes de la mythologie ont été réutilisés par les dessinateurs.

Enfin on peut travailler sur la permanence d'un thème comme celui de l'hydre de Lerne à partir de :


(1) http://cache.media.education.gouv.fr/file/special_6/21/8/programme_francais_general_33218.pdf

(2) Ils sont de plus limités : Chaval, Bosc, Mose, Steinberg, Trez, André François, Maurice Henry, Avoine, Sempé, Steadman, Ungerer, Geluk, Serre, Desclozeaux, Blachon, Glen Baxter et d'autres manquent à l'appel.

(3) http://www.actuabd.com/Mix-Remix-Le-dessin-d-actualite

(4) D. Renard et D. Salles, "Le dessin d'humour. Faire sourire, émouvoir, convaincre", École des lettres collège, n° 13, 1999-2000.

(5) Photos et dessins de presse, cédérom, CDDP du Val d'Oise-CRDP de l'académie de Versailles-Clemi, 2011 (disponible à partir de l'adresse http://www.cddp95.ac-versailles.fr/documents-numeriques/article/images-de-presse-photos-et-dessins-2089).

Lire au collège, n°95 (02/2014)

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