Dossier - "Grandir avec les médias"

Éducation aux médias, éducation humaniste

Yaël Briswalter, IA-IPR, Délégué académique au Numérique (académie de Grenoble)

Révolution annoncée, l'ère du numérique est en marche. Impossible, à ce jour d'ignorer, le changement culturel qui a été - à l'échelle de notre civilisation - très récemment initié. Ces changements sont à la fois si brutaux, et peut-être si intenses, qu'il nous faut maintenant un temps d'adaptation pour les appréhender avec recul. S'agit-il en effet d'une véritable révolution, d'un renversement complet des valeurs ? On serait tenté de s'interroger sur ce mouvement à l'aune d'un autre bouleversement, celui du livre et de l'imprimerie : le texte, et notamment le texte biblique en langue vernaculaire, est devenu davantage accessible. Au fil des siècles, le livre s'est popularisé. Qu'apporte de plus le numérique à cette accessibilité au savoir ?

Le premier indicateur de changement est l'instantanéité. L'accès immédiat à l'ensemble de ressources en ligne ou à des contenus disponibles sur un terminal mobile est l'un des facteurs déterminants de l'évolution de notre accès aux connaissances. Sans doute sommes-nous nombreux, au cours de nos études, à avoir attendu plusieurs semaines de pouvoir emprunter un ouvrage universitaire ou de le commander, quand il n'était pas ou indisponible ou trop onéreux pour un étudiant. Pour consulter par exemple un manuscrit médiéval à la Bibliothèque Nationale de France, il fallait prévoir un délai important, surtout lorsque l'on habitait la province. Aujourd'hui avec des initiatives naissantes de numérisation des oeuvres patrimoniales (200 000 documents numérisés sont mis à disposition des internautes, avec le service Numelyo de la Bibliothèque de Lyon, par exemple), l'accès aux savoirs "savants" commence à être facilité.

Concernant la médiatisation de l'information, un second changement majeur est en train de s'opérer. Avec la radio, avec la télévision, un programme "descendant" était proposé à l'auditeur ou au téléspectateur. Puis l'offre s'est étoffée avec une multiplicité de choix possibles (avènement des radios libres, multiplications des chaînes de télévision). Le numérique a permis une évolution majeure en permettant à quiconque d'aller directement à ce qui l'intéresse. Podcast, télévision à la demande, sites de diffusion comme Youtube ou Daily Motion ont modifié le rapport aux contenus médiatiques, désormais accessibles selon ses besoins.

Plus loin encore, notre perception des savoirs - connaissance et information - a été modifiée par le caractère bilatéral (ou réciproque) de la communication : l'utilisateur donne son avis, débat, enrichit, contredit, ajoute, modifie le propos. Encyclopédies collaboratives, forums de discussion et réseaux sociaux sont ainsi des lieux du savoir.

Nous assistons donc à un changement culturel majeur. Bien avisé serait celui qui pourrait dire quel est le rayon de courbure du virage culturel que nous prenons - ce qui, convenons-en, peut paraître inquiétant parfois. Inquiétant ? Certes, mais incroyablement stimulant. Car il nous faut, en tant qu'éducateurs, prendre également ce virage, en accompagnant nos élèves.

L'enseignant n'est plus seul détenteur du savoir. Comment lui, qui au cours de ses études et de sa carrière, a acquis tant de connaissances ne pourrait-il pas s'interroger, lorsque manifestement ses élèves utilisent des moteurs de recherche et pratiquent le copier-coller sans discernement ? Comment accepter que son savoir soit mis en cause quand les élèves, le téléphone portable sous la table, vérifient les affirmations professorales sur Wikipédia ?

La révolution de l'accès au savoir implique une mutation du rôle de l'enseignant. Il est désormais un guide. Il demeure celui qui sait transmettre des connaissances scientifiques, mais se doit également, et de plus en plus, d'aider les élèves à savoir accéder au savoir, de leur permettre de devenir des "chercheurs" avertis, capables de gérer le flux d'information, de faire preuve de distance critique, de distinguer le vrai du faux. Il doit conduire les élèves à produire de l'information, travailler en collaboration, pour faire entrer leur réflexion dans un débat dialectique.

Le numérique, une révolution ? Sans doute. Mais adapter nos pratiques ne contredit pas les préceptes de Montaigne, qui préférait "une tête bien faite" à "une tête bien pleine".

Lire au collège, n°94 (11/2013)

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