Dossier - "Grandir avec les médias"

L'intérêt pédagogique de la webradio

Gérard Colavecchio, responsable du pôle web & audiovisuel, CLEMI national

Une des grandes difficultés à faire admettre la création d'une radio ou plus modestement la mise en place d'activités radiophoniques au sein d'un établissement scolaire est d'en justifier l'intérêt pédagogique auprès de la communauté éducative et des parents. On associe souvent à la radio en milieu scolaire le terme de "distraction" quand on observe une émission produite : des élèves heureux, parlant sans cesse dans un micro et qui apprennent en s'amusant. Pourtant, on est loin de se rendre compte du travail rigoureux et minutieux qui se cache derrière ce semblant naturel. La radio serait encore une activité périscolaire. Or, si l'on regarde attentivement les textes scolaires, on y trouve bien des points évoquant la légitimité de la radio en milieu scolaire. Mieux, si l'on observe attentivement les bénéfices produits par la pratique de la radio en classe, on comprend l'intérêt pédagogique qu'elle suscite. Le pilier 6 du socle commun des connaissances et des compétences - les compétences sociales et civiques - fait référence à l'éducation aux médias et précise que chaque élève doit "se préparer à sa vie de citoyen". Être citoyen, c'est vivre dans la cité. Vivre dans la cité, c'est en connaître les règles, le fonctionnement. Il convient donc de faire passer l'élève du statut de lecteur, d'auditeur, au statut de producteur afin qu'il apprécie l'information donnée, transmise.

De même, les programmes de lycée parus en avril 2010 précisent qu'en seconde, l'élève doit "connaître la nature et le fonctionnement des médias numériques, et les règles qui en régissent l'usage ; être capable de rechercher, de recueillir et de traiter l'information, pour communiquer et argumenter". Rechercher l'information c'est lire entre les lignes, c'est comprendre l'actualité et décrypter le monde qui nous entoure. Fabriquer l'information, c'est découvrir les étapes nécessaires qui mènent à une publication raisonnée et donc libre, qui fera écho aux pratiques médiatiques actuelles des jeunes.

Et parmi les cinq principes directeurs définis dans la circulaire n° 2010-38 du 16 mars 2010, le premier, "Maîtriser les fondamentaux et ancrer l'éducation artistique et culturelle" mentionne l'éducation aux médias par le biais de l'utilisation de la radio : "Les élèves seront aussi davantage sensibilisés à l'éducation aux médias. Les radios d'établissement, où les élèves sont particulièrement incités à réaliser des émissions culturelles, se développeront dans cet esprit, en lien avec le CLEMI".

La radio passe progressivement le relais à la webradio grâce aux évolutions technologiques que nous suivons depuis la télématique, l'informatique et aujourd'hui le numérique. Son intérêt pédagogique s'en trouve renforcé et doté de nouvelles compétences digitales. La radio est elle-même un outil médiatique d'apprentissage complet. Elle devient la conjugaison des différents modes d'expression que sont l'oralité et l'écriture transformée par les nouveaux modes de lecture avec celui des techniques de création, de production et de diffusion en ligne.

En s'appuyant sur la pédagogie du détour, la webradio contribue à toutes les compétences du socle commun : pratique d'une langue vivante étrangère, principaux éléments de mathématiques et culture scientifique et technologique, maîtrise des techniques usuelles de l'information et de la communication, culture humaniste, compétences sociales et civiques, autonomie et initiative.

Ce qui n'est guère étonnant et, en collège, on l'avait déjà compris dans les années 90. Après la libération des ondes, les enseignants férus et passionnés de radio, poussés par leurs élèves, emboitèrent le pas. La période adolescente est souvent associée à une envie d'expression mêlée à une envie de montrer que l'on existe, d'appartenir à... La radio joue bien cette fonction en mode théâtral car finalement, on se produit bien pour et devant les autres !

En se basant sur le fait que la pratique de la radio en milieu scolaire fait émerger des savoir-faire dans toutes les matières et particulièrement celles des arts et les lettres, des sciences sociales et humaines, qu'elle interroge les conditions de production et de diffusion du savoir avec l'arrivée du numérique, nous pourrions la labelliser "humanités numériques". Nous pourrions ainsi réaffirmer son intérêt pédagogique en mettant en relation les compétences spécifiques liées à la radio avec les changements de comportement qu'elles induisent chez l'élève. Les compétences se résumeraient à lire/rechercher/argumenter (phase d'échanges pendant la conférence de rédaction, définition des sujets et chroniques), écrire/produire (phase de conception de l'émission avant le passage au studio), dire/communiquer/publier (phase de diffusion, de promotion et d'interaction avec le public). Les changements de comportement à observer chez l'élève : comportement informationnel (l'élève acquiert des techniques de recherche d'informations et prend du recul par rapport aux résultats délivrés par les moteurs de recherche par exemple), comportement social (l'élève devient autonome, s'intègre plus facilement dans le groupe classe, prend en compte les dires et propos des autres élèves), comportement technique (améliore son analyse d'écoute, aborde la technique dans les domaines du son, du numérique et de l'analogique, maîtrise sa voix et sa gestuelle).

En effet, la radio c'est l'école de la rigueur. Lorsqu'une émission en direct se prépare c'est tout le groupe classe qui est mobilisé : les uns aux manettes, aux micros, aux tablettes pour le lancement des reportages, aux bancs de montages numériques et aux créations sonores, les autres à la recherche d'informations, de conception, d'animation. Il y en a pour tout le monde. Le temps est compté, minuté et l'orchestration des paroles données écrites sur un fil conducteur. Chacun connaît son rôle, sa fonction, sa place et attend le moment de vérité : celui de passer en public pour être écouté, enregistré et publié selon les règles qu'imposent les espaces numériques.

Les activités de langage à la radio

Les activités radiophoniques sont d'abord et avant tout des activités de langage. En effet, par essence, elles posent la question de la réception du message oral. Contrairement à ce que l'on croit souvent, les messages radiophoniques sont préparés à l'écrit, voire totalement écrits avant d'être lus et donc oralisés. Au collège, la pratique de la radio est donc l'occasion de produire des textes écrits de nature et de formes variées répondant à des codes précis et destinés à être oralisés : interviews, reportages, critiques, billets d'humeur, lancements d'émissions, portraits, argumentaires pour des débats, brèves, etc.

Pour évaluer de manière autonome ses productions orales, l'exercice de l'enregistrement est nécessaire pour l'élève. Pour l'enseignant, c'est un outil, une trace sonore que l'on réécoute, qui permet une plus grande objectivité de l'analyse des productions et progrès de l'élève. À la radio, et plus encore à la webradio, les paroles restent. On comprend l'intérêt de ce principe en ce qui concerne l'apprentissage des langues étrangères et régionales. L'écoute des radios émises dans ces langues permet en effet le travail sur des documents authentiques. La radio numérique, média collaboratif, invente dans ce domaine de nouvelles possibilités. Dans le cadre de projets européens voire internationaux, la webradio permet de dépasser les limites de réception de la radio hertzienne. Une voie de communication beaucoup plus large qui permet à des élèves, des enseignants, des parents expatriés ou francophiles de dialoguer avec des établissements français (eTwinning, Comenius, Institut français, établissement français à l'étranger, etc.). Chaque contenu facilite l'imprégnation linguistique. Nous noterons également l'interactivité au moment des échanges en ligne grâce aux commentaires des uns et des autres.

En référence au socle commun des connaissances et des compétences, ces activités spécifiques radiophoniques répondent parfaitement au pilier 2, "La pratique d'une langue vivante étrangère". Il précise que l'élève doit "Se faire comprendre à l'oral [...], c'est-à-dire être capable : de prononcer correctement [...], de donner des informations et de s'en informer ; d'exprimer simplement une idée, une opinion, de raconter une histoire ou de décrire sommairement". Le pilier 1, "La maîtrise de la langue française", qui légitime les activités de langage, a tout son sens à la radio : "au terme de sa scolarité, l'élève devra être capable : de lire à haute voix, de façon expressive [...] ; de rédiger un texte bref, cohérent, construit en paragraphes, correctement ponctué, en respectant des consignes adaptés [...] ; d'adapter cette prise de parole à la situation de communication". À croire qu'en utilisant la radio en classe, on pourrait enseigner autrement !

La pratique dans les conditions du direct facilite l'écriture et la lecture des textes

Par observation dans les classes, les ateliers radiophoniques tournent généralement autour du montage sonore, de l'enregistrement individuel ou de l'interview, munis de lecteur enregistreur en face à face. Il est nécessaire d'évoluer vers le direct c'est-à-dire placer les élèves face à un public (interne à l'établissement et/ou diffusion sur Internet) dans un temps limité grâce à un fil conducteur minuté. Chaque élève a un rôle précis à jouer et donc se sent responsable vis-à-vis du groupe. Il ne peut constamment solliciter l'enseignant qui doit gérer les autres journalistes en herbe. L'élève devient de plus en plus autonome. Réaliser une émission en direct à un jour J et en un temps T relève d'une organisation d'entreprise. Les groupes d'élèves qui ont une tâche particulière doivent communiquer entre eux. Par exemple, si le rédacteur en chef chargé de rédiger le fil conducteur n'est pas au courant des dernières modifications de texte, l'animateur et les chroniqueurs ne seront plus en synchronisation pendant le direct. Autre exemple, si les techniciens à la table de mixage ont calé un jingle précédent une interview en différé à un moment du direct qui a finalement été supprimé dans le fil conducteur, il y aura un long silence pendant la diffusion le temps de récupérer l'incident. C'est donc une communication incessante entre les groupes de travail que les élèves savent parfaitement orchestrer, de manière autonome car le défi de réaliser une émission devant un public le jour J apporte une motivation et une énergie incomparables.

Pendant la diffusion, pendant l'émission, la lecture prend tout son sens. Comme nous l'avons vu la radio est un métier de l'écrit. Lire son texte ne suffit pas. Il faut le dire. Théâtraliser le texte, lui donner une enveloppe imagée. L'auditeur n'a pas l'image du récit contrairement à la télévision. Il faut donc compenser par la parole. La lecture de textes est très liée à l'expression scénique, artistique. Nous parlerons pour la radio d'un écrit oralisé. À la radio, on écrit comme on parle, mais on parle bien !

Pour faciliter la prise de parole en direct, rien de tel qu'un événement national en lien avec la discipline. C'est l'occasion de donner à la matière d'enseignement une couleur ludique et particulière. Les "Semaine de..." et fêtes ne manquent pas (semaine de la science, semaine de la langue française, fête de l'Internet, semaine du son, semaine du goût, rencontres de l'histoire...). Nous retiendrons pour notre sujet "La Semaine de la presse et des médias dans l'école" qui reste un moment privilégié pour aborder les médias d'information en classe : lire, écrire et produire ! Nouveauté : le CLEMI organisera le 15 novembre 2013 une journée du direct. Il s'agira pour les établissements scolaires de produire un article, une émission de radio, une vidéo qui sera publiée dans les conditions du direct. Autant d'occasion d'aborder différemment sa matière avec un regard nouveau : celui des jeunes générations porteuses d'avenir dans un monde qui se modernise : quoi de mieux que l'éducation aux médias et à l'information ?

Activité corporelle et créative

N'oublions pas que le corps et la créativité sont souvent négligés au coeur de l'activité radiophonique : découvrir sa voix, définir une posture, trouver sa respiration participe à la maîtrise de son schéma corporel et de son identité. Contrôler ses émotions est important dans des situations de production d'émissions en direct.

C'est l'occasion également d'aborder le champ de la création sonore. Elles engagent les élèves sur de véritables activités de communication. Une occasion pratique et précise pour acquérir avec une plus grande motivation des compétences majeures du socle commun. Le professeur d'éducation musicale est un atout important dans la coloration d'une émission et la mise en valeur de l'information lue.

L'aventure radiophonique est aussi un moteur dans une équipe pédagogique : le professeur de technologie, les professeurs de langues, de français, d'histoire-géographie, de sciences, le professeur documentaliste... permettent d'apporter une expertise dans le contenu. La webradio est un média complet d'apprentissage.

Lire au collège, n°94 (11/2013)

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